Archives pour la catégorie 'Théâtre'

02-09-2017

Geneviève Damas : La Solitude du mammouth

DamasC’est l’histoire d’une femme de quarante ans qui a consacré toute son énergie à sa famille – elle a deux enfants – et qui voit son mari partir en scooter pour une plus jeune de quinze ans, aux jambes interminables et aux seins généreux. C’est l’histoire d’une femme qui a du mal à avaler ça et qui veut donner une sacrée leçon à son mari en cherchant un mafieux albanais pour arranger le portrait de l’homme qu’elle a tant aimé.
Finalement, elle se plonge dans les manuels de psychologie et, découvrant les théories de Paul Watzlawick, décide de faire justice elle-même. C’est l’histoire d’une femme pas déprimée du tout qui va rendre inpossible la vie du fugueur en scooter. Un monologue drôle, cruel et déjanté évoquant la colère intérieure, le désir de vengeance, et la faculté de sublimer les émotions les plus profondes.

Théatre Martyrs

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11-10-2009

Philoctète – Jean-Pierre Siméon

56285philoctte.jpgOui oui j’ai été jeune aussi
tout comme toi la main plus prompte que la bouche
mais crois en mon expérience c’est la parole
la parole pas l’action qui mène le monde

« Si ce Philoctète suit plutôt fidèlement le dessin de la pièce de Sophocle et en retient la plupart des motifs visibles, il n’en est assurément ni une traduction (je ne lis pas le grec, hélas) ni une adaptation. A quoi du reste adapterait-on Sophocle ? Au goût du jour ? Pouah ! Au contexte socio-historique actuel ? Billevesées ! A notre oreille ? Soignons-nous plutôt l’oreille…
De quoi s’agit-il donc ? D’une réécriture, d’une totale réécriture qui est ré-appropriation de l’objet originel dans une langue autre : ce qui signifie ici non pas du grec au français, mais d’une poésie à une autre. Donc pas une équivalence plus ou moins ajustée mais une métamorphose. Ce n’est pas affaire de remodelage mais de transmutation, une transmutation qui touche tous les composants de la matière langagière : vers, rythme, scansion, métaphores, distribution de la parole. Cela implique concentrations, expansions, suppressions, ajouts, libre improvisation (notamment pour la partition du chœur).
Qu’est-ce donc que ce
Philoctète ? Je pourrais dire, avec ce qu’il faut de prétention pour l’oser dire : Sophocle tel qu’en lui-même ma poésie le change. Ce texte n’est en rien de Sophocle mais il n’eut pas existé sans lui. »
Jean-Pierre Siméon

Les Solitaires intempestifs.
Date de parution : Mai 2009
ISBN 978-2-84681-251-1

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26-03-2008

Bernard Marie Koltès : La nuit juste avant les forêts

Résumé : Un homme assis à une table de café, tente de retenir par tous les mots qu’il peut trouver, un inconnu qu’il a abordé au coin d’une rue un soir où il est seul. Il lui parle de son univers, une banlieu où il pleut, où l’on est étranger, où l’on ne travaille plus. Il lui parle de tout et de l’amour comme on ne peut jamais en parler, sauf à un inconnu comme celui-là, un enfant peut-être, silencieux, immobile.

C’est la pièce qui a révélé Bernard-Marie Koltès quand Jean-Luc Boutté l’a montée au Petit Odéon, en 1981, avec Richard Fontana. En apparence, La nuit juste avant les forêts est un monologue – le monologue d’un homme marchant dans la ville, la nuit, sous la pluie. En réalité, c’est un dialogue avec un inconnu, dont l’apparition au coin d’une rue suscite chez l’homme un irrépressible besoin de parler. Parler comme on peut le faire quand on a été trop longtemps seul – avec un désir impérieux, physique.

Début : Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu, il pleut, cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues, mais quand même j’ai osé, et maintenant qu’on est là, que je ne veux pas me regarder, il faudrait que je me sèche, retourner là en bas me remettre en état — les cheveux tout au moins pour ne pas être malade, or je suis descendu tout à l’heure, voir s’il était possible de se remettre en état, mais en bas sont les cons, qui stationnent : tout le temps de se sécher les cheveux, ils ne bougent pas, ils restent en attroupement, ils guettent dans le dos, et je suis remonté — juste le temps de pisser — avec mes fringues mouillées, je resterai comme cela, jusqu’à être dans une chambre : dès qu’on sera installé quelque part, je m’enlèverai tout, c’est pour cela que je cherche une chambre, car chez moi impossible, je ne peux pas y rentrer — pas pour toute la nuit cependant —, c’est pour cela que toi, lorsque tu tournais, là-bas, le coin de la rue, que je t’ai vu, j’ai couru, je pensais : rien de plus facile à trouver qu’une chambre pour une nuit, une partie de la nuit, si on le veut vraiment, si l’on ose demander, malgré les fringues et les cheveux mouillés, malgré la pluie qui ôte les moyens si je me regarde dans une glace — mais, même si on ne le veut pas, il est difficile de ne pas se regarder, tant ici il y a de miroirs, dans les cafés, les hôtels, qu’il faut mettre derrière soi, comme maintenant qu’on est là, où c’est toi qu’ils regardent, moi, je les mets dans le dos, toujours, même chez moi, et pourtant c’en est plein, comme partout ici, jusque dans les hôtels cent mille glaces vous regardent, dont il faut se garder — car je vis à l’hôtel depuis presque toujours, je dis : chez moi par habitude, mais c’est l’hôtel, sauf ce soir où ce n’est pas possible, et si je rentre dans une chambre d’hôtel, c’est une si ancienne habitude, qu’en trois minutes j’en fais vraiment un chez-moi, par de petits riens, qui font comme si j’y avais vécu toujours, qui en font ma chambre habituelle, où je vis, avec toutes mes habitudes, toutes glaces cachées et trois fois rien, à tel point que, s’il prenait à quelqu’un de me faire vivre tout à coup dans une chambre de maison, qu’on me donne un appartement arrangé comme on veut, comme les appartements où il y a des familles, j’en ferais, en y entrant, une chambre d’hôtel, rien que d’y vivre, moi, à cause de l’habitude — « 

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07-08-2007

La solitude est-elle une prison ?

Analyse rapide des termes et problématisation
. Prison : enfermement en un lieu où a) je ne suis pas chez moi ; b) d’où je veux m’échapper ; c) d’où je ne peux ( ? = pb.) m’échapper.
. A contrario : est libre celui qui a) ne subit pas d’entraves (déf. -); b) est lui-même, adéquat à lui-même (sans négativité) – lui et chez lui (déf. +).
. Solitude = le fait d’être seul, séparé des autres. Se déploie en a) isolement – absence physique des autres ; b) isolement affectif et mental – les autres étant présents, « se sentir seul » = incompris, étranger – sentiment d’une séparation douloureuse / autres ; c) vouloir la solitude = s’isoler – vouloir se séparer de l’enfer qu’est l’autre (Sartre), des devoirs qu’il m’impose… « Laissez-moi seul ».
Paradoxe : si être libre c’est être soi, chez soi et sans entraves, comment la solitude qui me ramène à moi – précisément chez moi (en ce que je suis) pourrait-elle être prison? Solution : ce n’est possible que si être Soi, chez soi dans l’adéquation, c’est être Nous – que si l’autre, sa reconnaissance, la communauté que nous formons est, en un sens à préciser, constitutif de mon identité et de ma liberté.
A quoi s’oppose – l’autrui ennemi, l’autrui qui m’empêche de me retrouver : foule, opinions sociales, tyrannie du regard et du rôle social. L’être-Nous n’est-il pas un être aliéné ? L’autre, les relations sociales… apparaissent bien souvent comme un obstacle à ma liberté – le domaine d’une existence inauthentique (Heidegger), où je ne suis pas moi et pas chez moi. Emprisonné par un maillage social, par des obligations, des normes…
Problème à résoudre : dualité du rapport à la solitude – tout à la fois comme prison : enfermement et désir d’échappement… vers quoi ? pourquoi ? est-ce possible ? et libération, retour à soi : vie sociale comme une vie captive. Résoudre cette opposition brute – que nous vivons tour à tour – pour savoir ce qu’est la solitude, ce qu’est notre rapport à autrui et hiérarchiser ses formes dans le rapport à nous-mêmes et à notre liberté.
Alternative : La solitude est-elle un irrespirable enfermement en nous-mêmes en lequel nous sentons, qu’en une telle clôture, nous ne sommes pas ce que nous sommes, ou bien, en nous mettant à distance de l’inauthenticité de notre rapport aux autres, est-elle le chemin d’un retour à un soi libéré de son aliénation sociale ? Pb = lien autrui / soi-même / liberté

Introduction

a) Mise en situation. Dualité de la solitude : prison et liberté. En sortir = me perdre (théâtre social, apparats et masques) ? Y rentrer = m’emprisonner, me coupant d’une partie de mon être (qui voudrait de tous les biens du monde sous la condition d’être seul ?).
b) Position du problème. La solitude est-elle donc un irrespirable enfermement en nous-mêmes en lequel nous sentons, qu’en une telle clôture, nous ne sommes pas ce que nous sommes, ou bien, en nous mettant à distance de l’inauthenticité de notre rapport aux autres, est-elle le chemin d’un retour à un soi libéré de son aliénation sociale ? L’analyse d’un tel problème engage le poids que nous devons donner à la relation aux autres – et à quelle relation ? – dans la construction de notre propre liberté
c) Annonce du plan : nous partirons de la position immédiate supposée par le sujet selon laquelle la solitude est une prison que nous voulons fuir dans l’existence sociale.
I. La solitude est vécue comme une prison que nous voulons fuir dans l’existence sociale
a) Le sentiment de solitude est la souffrance d’un être séparé des autres… Solitude = être seul, séparé des autres. Deux modalités : a) physique (isolement) : non nécessairement sentiment de solitude; b) au contraire : psychique (se sentir étranger / autres, sentir les autres étrangers / soi – ne pas être compris-reconnu, ne pas les comprendre-reconnaître). Prison : se sentir enfermé, limité – souffrir de cet enfermement. Qui ? Ceux qui sont isolés, éloignés ou sans « proches » : les vieux, les clochards, les conscrits, exilés… mais aussi, alors même que les corps se touchent, que nous semblons « ensemble », dans la rue, les bureaux, les maisons, les couples, les écoles… ceux qui se sentent incompris, qui se sentent séparés d’autrui qu’ils ne comprennent pas. Manifeste un désir inverse de communion – communauté. Or cette absence de communauté est vécue comme une aliénation (je ne suis pas chez moi – dans le monde désiré) et un enfermement (je ne me sens pas libre).
b) …et le paradoxe d’un enfermement en soi-même… Paradoxe, cependant : dans quels murs suis-je enfermé lorsque je suis seul et libre de mes gestes ? Mes gestes ne sont pas contraints – je peux aller dans la rue, allumer la télévision, aller au cinéma, entrer dans un bistrot… de multiples possibles se déploient devant moi comme ce que je peux faire. Je suis maître de moi-même – et donc apparemment libre, pouvant effectivement « faire ce que je veux », sans que nul ne me contraigne à faire ce que je ne veux pas faire. Libéré, pourtant, je ne me sens pas libre. Dans quoi suis-je donc enfermé lorsque je vis ma solitude comme une prison ? Enfermé en moi-même, sans possibilité d’en sortir. Qu’est-ce à dire ? Je vis mon existence comme entièrement privée, dans l’absence de partage, cette dernière m’apparaît vaine liberté. De là cette tonalité de la vie qui peut être celle de l’ennui, « l’homme en proie à l’ennui se sent prisonnier d’une vaine liberté, dans une cellule infinie » (Pessoa, Le livre de l’intranquillité, p. 369). Où que je porte mes regards il n’y a que moi : « Dans tout cela qu’y a-t-il d’autre que moi ? Ah, mais l’ennui c’est cela, simplement cela. C’est que dans tout ce qui existe – ciel, terre, univers -, dans tout cela, il n’y ait que moi » (Pessoa, p. 370).
c) … dont nous cherchons à nous libérer par l’existence sociale. Tout se passe ainsi comme si cet enfermement en soi, ce face à face avec notre propre liberté n’était pas vécu comme existence pleinement libre, c’est-à-dire existence mienne, à laquelle j’adhère, où je me sente chez moi. Au cœur de ma solitude se manifeste un manque – nous ne nous suffisons pas – et ce manque est pensé comme manque de l’autre. Pascal : « Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire et nous nous efforçons pour cela de paraître » (Pensées). Rien de pire alors que l’invisibilité sociale : « Je suis invisible, comprenez bien, simplement parce que le gens refusent de me voir. […] Il vous arrive souvent de douter réellement de votre existence. […] Vous êtes dévoré du besoin de vous convaincre que vous existez, réellement, dans le monde réel […], vous lancez une bordée de jurons, et vous jurez de les amener à vous reconnaître. » (Ralph Ellison). De là ce jet de soi dans la vie sociale et cette volonté de plaire, de là les « bonnes blagues » et le conformisme, la quête des bonnes places et de l’admiration, et, à défaut, de la colère ou de la haine, toujours meilleure que l’indifférence (cf. Gary, La vie devant soi)… comme autant de manières d’exister dans la conscience des autres, de sortir de la clôture de notre subjectivité, de se libérer de cet enfermement de soi en soi.
Conclusion : nul ne semble donc supporter l’enfermement en soi : la solitude apparaît comme le mal d’une vaine liberté. De là le mouvement de libération de cette solitude par l’ouverture à l’autre et l’entrée dans l’existence sociale où nous existons pour et par le regard des autres et jouissons de cette existence pour autrui. Transition : Divertissement et théâtre social… ne sont-ils pas, cependant, de vaines tentatives pour nous fuir nous-mêmes, engendrant de nouvelles chaînes et une nouvelle prison ?
II. Le mouvement d’isolement de l’inauthenticité sociale est un retour à notre liberté solitaire essentielle
a) L’existence sociale est une existence jouée… Fuyant notre solitude, voulant être quelque chose pour les autres, exister dans leur pensée à défaut de se contenter de l’invisibilité d’une existence privée, à la différence de l’être de nature, nous nous jetons hors de nous-mêmes : « le sauvage [= l’hypothèse d’un homme à l’état naturel, animal] vit en lui-même, l’homme sociable [c'est-à-dire tout homme existant] toujours hors de lui ne sait vivre que dans l’opinion des autres, et c’est, pour ainsi dire, de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence » (Rousseau). « Quelles que soient les autres passions qui nous animent, orgueil, ambition, avarice, curiosité, désir de vengeance, ou luxure, leur âme, le principe de toutes, c’est la sympathie » (Hume) – c’est-à-dire ce désir profond qui nous jette hors de nous vers l’autre pour et par lequel nous voulons être reconnu. De là la nécessité de « paraître », de nous conformer aux modèles que nous jugeons être appréciés des autres. La quête de la gloire et de la richesse s’expliquent ainsi toutes entières par la volonté de visibilité sociale, d’exister dans un champ de lumière dans lequel nous nous distinguons et existons pour nous-mêmes d’une existence pour les autres. Ainsi devant paraître pour exister, nous revêtons-nous des masques indissociables de notre être social, soit de notre existence sur une scène publique – masque du « joyeux luron », de l’ « intellectuel », du « banquier », du « policier », de la « bonne ménagère »… autant de masques qui créent pour nous-mêmes et pour les autres des personnages socialement appréciés auxquels nous conformons nos existences. Or de tels personnages, en nous donnant une consistance sociale, en viennent à faire tellement corps avec nous que nous en oublions l’acteur qui, par derrière, tire les ficelles de nos êtres sociaux.
b) … qui est impersonnelle et inauthentique… Toujours hors de nous-mêmes, absorbés dans une activité sociale qui nous a modelé, dans le rôle d’une pièce à laquelle nous nous sommes laissés prendre, ne nous ne sommes-nous pas, en effet, oubliés ? Devant nous conformer à des modèles par essence généraux, à des types reconnus dans des cercles sociaux, que sommes-nous donc pour nous-mêmes sinon ce qu’ «on» dit et pense de nous, de l’extérieur comme «on» le dit pour des centaines d’autres ? Faisant pleinement sienne son identité sociale, l’homme de la vie quotidienne, écrit ainsi Heidegger (Etre et temps), se perd dans l’anonymat impersonnel du «on». « L’individu s’annihile comme individu spécifique et comme existence véritable pour s’identifier à un modèle de pensée et de langage parfaitement anonyme et impersonnel. Dans le «on », l’individu parle comme « on » parle. Il intériorise en fait les manières de parler les plus générales et les plus répandues, et ces manières de langage et de pensée constituent une sorte de moyenne qui, sans reliefs ni marques personnelles, commande insidieusement tous les langages et toutes les actions » (Misrahi, Qu’est-ce que l’autre ?, p. 56). Or il arrive parfois que cette couche impersonnelle craque et que se révèle à nous l’irréductible singularité que nous sommes et que nous masquions dans ce divertissement qu’est notre vie sociale. Ainsi Ivan Illich, dans le livre de Tolstoï qui raconte sa mort, découvrant dans l’angoisse au cœur de l’impartageable souffrance son essentielle solitude et la vanité de tous les rôles sociaux qu’il avait eu à jouer. Ainsi encore le lieutenant Drogo dans l’œuvre de Buzzati : « juste à cette époque, Drogo s’aperçut à quel point les hommes restent toujours séparés les uns de l’autre, malgré l’affection qu’ils peuvent se porter ; il s’aperçut que, si quelqu’un souffre, sa douleur lui appartient en propre, nul ne peut l’en décharger si légèrement que ce soit ; il s’aperçut que, si quelqu’un souffre, autrui ne souffre pas pour cela, même si son amour est grand, et c’est cela qui fait la solitude de la vie » (Le désert des tartares). Dans un éclair de compréhension, se révèle à nous cette vérité : c’est nous qui jouons le rôle qui masque la solitude que nous sommes (Rilke : « nous sommes solitude ») et que nous ne pouvons véritablement fuir.
c) … et dont la solitude comme retour à nous-mêmes nous libère. Ne convient t’il donc pas afin d’être nous-mêmes, pleinement conscient de soi, de nous libérer de ces rôles sociaux qui nous condamnent à vivre une existence impersonnelle et inauthentique ? Redécouvrir le « je » à la source de toutes nos croyances, de tous nos jugements, de tous nos sentiments et se réapproprier pour les faire notre pensée et le sens de nos vies qui étaient « faits » passivement et impersonnellement par le jeu social, c’est retourner à soi, au soi véritable et sans masque. Aussi l’isolement vis-à-vis des autres, isolement physique et prise de distance interne vis-à-vis des pensées étrangères qui continuent à faire le fond de mon discours intérieur – « parce que nous avons été enfant avant que d’être hommes » (Descartes) et parce que nous naissons en un langage que nous n’avons pas fait – est-il la condition d’une existence authentiquement personnelle et libre. « J’ai besoin de solitude, je veux dire de guérison, de retour à moi… », écrit ainsi Nietzsche dans Ecce homo. La solitude dans le calme des passions, soit la prise de distance vis-à-vis des pensées et des êtres étrangers, est la condition de toute pensée libre : « De même que Zeus, seul avec lui-même, réfléchit en paix à la manière de gouverner l’univers, et vit dans ses propres pensées, de même devons-nous parvenir à nous entretenir avec nous-mêmes, sans avoir besoin d’autrui et sans manquer d’occupation, réfléchissant à la législation des dieux et à notre place dans le monde » (Epictète). Aussi l’individu qui s’est construit lui-même, qui connaît le prix de sa solitude qui est celui d’être soi, peut-il goûter la liberté qu’apporte cette dernière – « Qu’il est bon d’être vastement seul ! Pouvoir se parler tout haut à soi-même, se promener sans rien qui heurte le regard, se plonger, penché en arrière sur sa chaise, dans une rêverie qu’aucun appel ne vient interrompre ! (…) Tous les bruits deviennent étrangers, comme s’ils appartenaient à un univers tout proche, mais indépendant. Nous voilà enfin rois ! » (Pessoa, Le livre de l’intranquillité, p. 393) – liberté que vient interrompre l’irruption d’autrui qui m’oblige à nouveau à reprendre un rôle que je connais comme faux : « Ah, mais voici que je reconnais – dans le pas qui gravit l’escalier, le pas de je ne sais qui montant vers moi – le quidam qui va interrompre ma bienheureuse solitude. Je vais voir mon empire implicite envahi par les barbares » (idem)
Conclusion : l’existence sociale quotidienne par laquelle nous tentons de fuir notre solitude est donc une existence inauthentique où, nous jetant hors de nous-mêmes, nous perdons notre véritable liberté. Loin d’apparaître comme un emprisonnement, le mouvement de mise à l’écart des autres en nous et hors de nous, est la condition même de la libération d’une existence authentique à la première personne. Transition : cela signifie t’il pour autant que la vie véritable soit une vie solitaire? Car le même homme qui reconnaît dans la solitude une libération n’est-il pas le nostalgique d’une véritable relation ?
III. L’autre, condition interne de mon existence et de ma liberté – la pleine liberté est notre liberté
a) Par delà la fausse prison d’une solitude qui n’est qu’emprisonnement dans un moi inconsistant, nul ne saurait se satisfaire de l’existence solitaire… Si les hommes cherchent à fuir la solitude c’est ainsi, pour une part, parce qu’inconsistants, ils ne peuvent se supporter eux-mêmes et ont besoin d’un miroir extérieur qui les confirme dans leur être en leur donnant le sentiment de leur propre existence. Plutôt le paraître inauthentique, le masque divertissant de la vie sociale que la vision terrible de ma propre nullité ! Pascal : « tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre (…) Quand j’y ai regardé de plus prés, j’ai trouvé que cet éloignement que les hommes ont du repos, et de demeurer avec eux-mêmes, vient d’une cause bien effective, c’est-à-dire du malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne nous peut consoler, lorsque rien ne nous empêche d’y penser, et que nous ne voyons que nous » (Pensées). Si la solitude est donc, pour une part, perçue comme une prison c’est celle d’un moi trop faible et trop inconsistant, qui ne se possède pas et désire être un autre. Au contraire, celui qui dans l’intime solitude du rapport à soi, dans la mise à l’écart du bruit que font les autres, s’est pensé et construit, celui-là ne cherche pas à se fuir dans l’inauthenticité d’un jeu de vie sociale auquel, trop attaché à son unique bien qui est sa liberté, il ne veut et ne peut réellement se prendre. Ce pourquoi il fuira tous les hochets sociaux (préjugés, bavardages, fêtes extatiques, divertissements, hautes places sociales…) qui l’éloignent de lui-même. Reste, cependant, qu’une telle distance aux autres, si elle est le chemin de toute liberté, n’est pas vie satisfaite. Si Nietzsche, par exemple, s’enferme en ses hauteurs n’est-ce pas, dans l’incompréhension ambiante, faute d’amis avec qui partager ? Ses livres adressés aux oreilles encore absentes de qui pourrait entendre, tels des bouteilles jetées à la mer, ne sont-ils pas l’aveu que nul ne saurait se satisfaire de la clôture sur soi de sa propre existence ?
b) … ce pourquoi le véritable «chez moi » est un « chez Nous »… Etre reconnu, reconnaître et partager un univers commun où nous sommes ensemble et les uns pour les autres, tel est peut-être l’insurmontable exigence qui naît avec l’humain et que l’on peut saisir à l’horizon de tout regard, geste et prise de parole. « Au bout de quelques semaines se produit un évènement spécifiquement humain, sans équivalent chez les autres mammifères : l’enfant cherche à capter le regard de sa mère, non seulement pour que celle-ci vienne le nourrir ou le réconforter, mais parce que ce regard en lui-même lui apporte un complément indispensable : il le confirme dans son existence », écrit Todorov dans La vie commune (p. 43). Certes, alors il devra apprendre ce qu’est la solitude et combien cette dernière est l’indispensable condition de sa propre liberté, mais, jamais la nostalgie de l’existence commune ne pourra s’effacer. Notre vie ne commence pas dans la clôture solitaire d’un sujet sur lui-même, avide d’absorber et de réduire le monde, mais dans et par la promesse, faite à l’aube de la vie, d’une vie commune où chacun pourrait avec et par l’autre exister. Et, certes cette promesse est le plus souvent déçue – « avec l’amour maternel, écrit ainsi Romain Gary, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais » (Gary, La promesse de l’aube). Mais l’on ne se guérit pas d’une telle promesse qui vient se déposer sur l’ensemble de notre vie sociale comme autant de succédanés, de tentatives d’exister. « En voyant que notre existence n’appelle sur elle aucun regard d’attention ou d’amour, nous nous sentons rejeté hors de l’existence… L’indifférence, soit qu’on l’éprouve, soit qu’on la subisse, ressemble à l’inertie et à la mort. Ou plutôt c’est une mort vivante, pire que la mort, par le sentiment de la présence d’une offre, qui est celle de la vie, et à laquelle en nous ni hors de nous rien ne vient répondre » (Amiel). Reconnaissons-le donc : si nous ne sommes que dans un illusoire « chez nous » dans la facticité de la vie sociale, c’est bien la quête d’un véritable Foyer (Ernst Bloch), d’un lieu de vie commune, qui est le moteur tant de nos illusions et de nos espoirs que la cause dernière de nos souffrances au cœur de l’invisible existence privée. Pouvons-nous donc espérer, par delà la superficialité de la vie sociale quotidienne, en une libération de cette existence limitée qu’est notre solitude ?
c) … que nous pouvons dans l’amitié rencontrer et construire afin de faire du monde un Foyer commun. Si la plupart des relations sociales sont d’illusoires libérations de notre solitude, c’est que nous n’y rencontrons personne et que personne ne nous y rencontre. Les hommes sont les uns vis-à-vis des autres, des supports de fonctions, des êtres définis, filtrés et médiatisés par des grilles abstraites et impersonnelles (le groupe, l’argent, la situation sociale, la fonction…) qui masquent les singularités personnelles. Le rapport de chacun à chacun est un rapport indirect et abstrait où l’autre existence est niée dans sa singularité concrète par sa quasi-objectivation ou sa quasi-chosification – un élève, un camarade, un collègue… Pour reprendre les distinctions de Martin Buber dans Je et Tu, le « je » a ici affaire à un autre qui est le quasi-analogue d’un objet, soit un « cela » et qui n’est pas encore un « tu ». Au contraire, la relation « je – tu » est véritable rencontre, expérience vivante et effective d’une relation. Dans de telles rencontres d’où naissent les véritables amours et les vraies amitiés, c’est l’existence de chacun qui, à travers ce nouvel espace, ce nouveau monde commun créé dans l’interstice du dialogue ou de la caresse, est transformée. L’existence y est intensifiée par la présence même de l’autre qui n’annihile nullement ma liberté mais l’enrichit au contraire d’une parole venant des hauteurs d’un pays inconnu : deux solitudes se rencontrent et tissent ensemble un monde commun qui est bien davantage que la somme de deux mondes privés – miracle d’un nouvel espace, d’un Nous qui naît, où chacun reconnaît et est reconnu par l’autre comme insubstituable existence à l’irréductible singularité de laquelle on tient, et qui rend bien réelle la sortie de cette vie limitée qu’est l’existence privée. Aussi la pleine liberté est-elle notre liberté dans un monde commun où chaque liberté s’enrichit de celle que déploie l’autre : car où respirons-nous mieux, où nous sentons-nous davantage chez nous et davantage nous-mêmes, qu’avec nos amis ?
Conclusion
1) La solitude nous est, tout d’abord, apparu comme le mal d’une vaine liberté, qui, laissée à elle-même, ne trouve pas en elle sa propre suffisance et se jette dans le paraître social pour se sentir exister dans la conscience des autres. La solitude alors est bien vécue comme une prison dont l’existence sociale est la libération.
2) Nous avons vu, cependan, que loin d’être liberté une telle libération était, le plus souvent, échappement et fuite de soi. C’est, au contraire, en se reconnaissant et en se visant comme une essentielle solitude, séparée des autres par le fait que nul ne pourra jamais occuper le site subjectif de mon existence propre que la liberté comme projet personnel de construction de soi peut seule prendre un sens. La séparation vis-à-vis du paraître social ainsi que la mise à distance critique, dans le sanctuaire de mon intériorité, des pensées des autres en moi déposées par la longue vie sociale qui précède l’éveil de notre liberté est ainsi la condition d’une liberté personnelle authentique. Nul ne peut donc être lui-même s’il ne chemine longtemps seul avec lui-même
3) Reste que personne, pourtant, ne se satisfait d’une existence solitaire : l’exigence d’un monde commun de reconnaissance mutuelle est, au cœur de notre solitude, l’indice que la liberté pleine est celle d’un « Nous » et non d’un « Je » clos sur soi. Par-delà l’échappement à soi sur le théâtre social, l’amitié et l’amour véritables sont ces inédites rencontres qui, sans nous perdre et sans nous annuler, enrichissent nos libertés du feu d’un foyer commun.

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04-08-2007

Ricardo Monserrat : Parle-moi

070804parlemoi.jpgIsabel est de ces laissés pour compte que la société préfère ignorer car ils sont le reflet d’un échec patent ; de ceux qu’une immense solitude pourrait mener à la folie. Elle erre dans les rues, le visage émacié, vieilli, dans des guêtres sales et des chaussures qui n’ont de chaussures que le nom.

Elle est seule, si seule qu’elle se met à parler à un bidon en fer, troué et désespérement muet.

Isabel est une victime de la misère, traumatisée par le départ de son père, chassé par sa mère de la maison. Elle a fui la maison familiale en emportant avec elle le poids de son chagrin. Sa solitude ne s’est rompue qu’un court instant, lors de sa rencontre avec « El Pedro », le seul homme qui lui témoigna un peu d’amour. Mais El Pedro emprisonné, elle en perdit la trace, retrouvant son éternelle compagne : la solitude.

Isabel parle à ce tonneau comme elle parlerait à une personne, elle le supplie de lui répondre, hurle, pleure mais ce dernier reste muet.

« Parle-moi, parle-moi, parle-moi »

La pièce de Ricardo Montserrat est la première de cette nouvelle saison du Collectif des Voix de l’Hiver.

« Parle-moi » est magnifiquement interprétée par Ana Maria Uteau, seule en scène et méconnaissable dans ce rôle.

La pièce délivre un message intemporel : l’indifférence est le plus grand fléau de l’Humanité. Des êtres humains meurent sans que personne ne s’en offusque.

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