Archives pour la catégorie 'Auteurs'

18-03-2008

André Malraux : Livres de solitude

 » Trois livres, Messieurs, trois livres tiennent en face de la prison. »
Il jeta autour de lui un coup d’œil ironique et amer :
 » Robinson. Don Quichotte. L’Idiot.
- Et l’Evangile, dit une voix.
- Non. Je ne sais pas. Enfin voilà : ces trois livres-là.
- Or, remarquez bien, c’est le même livre. Le même.

- Dans les trois cas (sa parole devint moins précipitée) un homme nous est donné initialement comme séparé des hommes, Robinson par le naufrage, Don Quichotte par la folie, le prince Muichkine par sa propre nature, par… vous voyez ce dont il s’agit… disons : par l’innocence. Les trois solitaires du roman mondial! Et que sont les trois récits? La confrontation de chacun de ces trois solitaires avec la vie, le récit de sa lutte pour détruire sa solitude, retrouver les hommes. Le premier lutte par le travail, le second par le rêve, le troisième par la sainteté. Je suis un peu rapide en ce moment, simple vue à vol d’oiseau! Je sais, je sais (il imitait un contradicteur imaginaire et haussa les épaules précipitamment), Daniel de Foe n’était pas naufragé, Cervantès n’était pas fou, Dostoïevski n’était pas saint.

Les Noyers d’Altenburg.

 

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08-11-2007

La solitude – Brel , Brassens et Ferré

071108sol01.jpgBREL : …moi, dans l’instant où je joue, je suis aussi seul que dans le tour de chant.

BRASSENS : Ne t’inquiètes pas. De toute façon, tu es toujours seul partout, tout le temps. Et tu n’es pas le seul d’ailleurs !

BREL : Mais bien sûr ! Le type qui me dit qu’il n’est pas seul dans la vie, c’est qu’il est plus Belge que moi !

- Quoi que fassiez, vous êtes toujours seuls ? Est-ce à dire que, pour faire de grandes et belles choses il faut être seul et malheureux ?

FERRÉ : Ah oui ! Les seules choses valables se font dans la tristesse et la solitude. Je crois que l’art est une excroissance de la solitude. Les artistes sont seuls…

BREL : L’artiste c’est un brave homme totalement inadapté qui n’arrive qu’à dire publiquement ce qu’un type normal dit à sa bobonne le soir.

FERRÉ : Plutôt ce qu’un type normal pourrait dire à sa femme le soir.

BRASSENS : Quelquefois, il le dit mieux, quand même ! [rires]

BREL : Oui, mais l’artiste, c’est un timide, c’est un type qui n’ose pas aborder les choses  » de face  » comme on dit, et qui n’arrive qu’à dire publiquement ce qu’il devrait dire d’une manière courante dans la vie… Il est un peu orgueilleux aussi. C’est finalement très clinique, très médical, l’artiste. Cela dit, le pire c’est l’artiste qui n’est pas artiste, le timide qui ne pond pas son œuf. Alors là c’est effroyable, parce qu’on tombe carrément dans le cas clinique.

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23-10-2007

Brassens et la solitude

58201georgesbrassens.jpg…il est vrai que Brassens est un homme solitaire, d’une certaine manière. Nous pouvons reprendre ses mots : » Une espèce de solitude – si vous voulez – de pensée ». Brassens vit entourés d’amis. Mais au fond, il ne vit pas à travers ses amis. Il s’en nourrit, mais garde en permanence une opinion personnelle sur tout ce qui l’entoure. Brassens garde un recul critique sur tout ce qu’on lui dit, il est toujours campé sur ses bases, lorsqu’il discute avec ses amis. Brassens a un tempérament fort. Lucienne Cantaloube-Ferrieu fait un rapprochement fort intéressant – dans son anthologie de la chanson française – entre la posture de Brassens et les théories de Max Jacob. Dans ses « conseils à un jeune poète », le poète dit la chose suivante :

« Le premier geste du travail est la séparation. Il faut, présent et visible, se séparer de ce qui est présent et visible. Creuser un abîme entre le toi et le moi, bâtir une citadelle du moi. « 

Lucienne Chanteloube Ferrieu fait ce commentaire, dans une partie intitulée « le choix de la solitude » :

« Seule la solitude permet, d’après lui, la vie intérieure, qui non seulement donne la force de vivre individuellement et non en bourgeois c’est-à-dire en troupeau, en cadres, mais surtout rend attentif et perméables. « 

En passant de longues matinées à se plonger dans une vaste introspection, Brassens se forge un jugement autonome à l’épreuve des plus proches amitiés. Brassens restera donc toujours quelque peu seul au milieu de ses amis.

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12-10-2007

Montboucons

071012colette.jpg

A la moindre sollicitation de ma mémoire, le domaine des Monts-Boucons dresse son toit de tuiles presque noires, son fronton Directoire, qui ne datait sans doute que de Charles X, peint en camaïeu jaunâtre, ses boqueteaux, son arche de roc. La maison, la petite ferme, les cinq ou six hectares qui les entouraient, M. Willy sembla me les donner : « tout cela est à vous. » Trois ans plus tard, il me les reprenait : « Cela n’est plus à vous, ni à moi. » Le verger, très vieux, donnait encore des fruits, maigres et sapides. De juin à novembre, trois ou quatre années de suite, j’ai goûté là-haut une solitude pareille à celle des bergers. A 6 heures en été, à 7 heures en automne, j’étais dehors, attentive aux roses chargées de pluie, ou à la feuille rouge des cerisiers tremblant dans le rouge matin de novembre. Les rats d’argent s’attablaient à même la treille, la couleuvre géante, prise dans le treillage du poulailler, ne put échapper aux poules féroces. Le chat était durement gouverné par les hirondelles, qui lui défendaient à coups de becs, à grands sifflements guerriers, l’accès de la grange dont chaque poutre soutenait une rangée de nids….

En 1900, Colette a 27 ans, elle est alors l’épouse et le « nègre » de M. Henry Gauthier Villars dit « Willy ». Celui-ci, en remerciement des premiers tomes des « Claudine » que Colette a écrits mais que Willy a signés, lui offre le domaine des Monts-Boucons.

Comme aux plus agréables des pièges, j’ai failli rester prise aux charmes des Monts-Boucons. Vieux arbres fruitiers, cerisiers et mirabelles ; murs épais, impétueux feux de bois, sèches alcôves craquantes – il s’en fallut de peu que de bourguignonne je ne tournasse bisontine, tout au moins franc-comtoise.

Entre 1902 et 1907 Colette vient donc passer les étés dans sa retraite bisontine. Elle y écrit entre autre La Retraite sentimentale, roman dans lequel la maison devient « Casamène ».
Mais en 1907, le couple se sépare et la maison des Monts-Boucons est vendue.

En somme, on m’arrache là mes Monts-Boucons et ça me fait au cœur une sale petite plaie qui ne se referme pas.

Beaucoup plus tard, elle affirmera encore : Les Monts-Boucons sont un pays de nostalgie ; un temps et un pays à jamais perdus.

Colette meurt en 1954, elle est célèbre, reconnue comme l’un des meilleurs écrivains du XXème siècle, mais elle n’a pas oublié son domaine montboucontois.

Le goût de mes heures franc-comtoises m’est resté si vif qu’en dépit des années, je n’ai rien perdu de tant d’images, de tant d’études, de tant de mélancolie.

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15-09-2007

La solitude de … (1) Marguerite Yourcenar

070915oeil.jpgNous sommes tous solitaires, solitaires devant la naissance (comme l’enfant qui naît doit se sentir seul !) ; solitaires devant la mort ; solitaires dans la maladie, même si nous sommes convenablement soignés ; solitaires au travail car même au milieu d’un groupe, même à la chaîne, comme le forçat ou l’ouvrier moderne, chacun travaille seul. Mais je ne vois pas que l’écrivain soit plus seul qu’un autre. Considérez cette maison : il s’y fait presque continuellement un va-et-vient d’êtres : c’est comme une respiration. Ce n’est qu’à de très rares périodes de ma vie que je me suis sentie seule, et encore jamais tout à fait. Je suis seule au travail, si c’est être seule qu’être entourée d’idées ou d’être nés de son esprit ; je suis seule, le matin, de très bonne heure quand je regarde l’aube de ma fenêtre ou de la terrasse ; seule le soir quand je ferme la porte de la maison en regardant les étoiles. Ce qui veut dire qu’au fond je ne suis pas seule.

Mais dans la vie courante, de nouveau, nous dépendons des êtres et ils dépendent de nous. J’ai beaucoup d’amis dans le village ; les personnes que j’emploie et sans lesquelles j’aurai du mal à me maintenir dans cette maison après tout assez isolée, et manquant du temps et des forces physiques qu’il faudrait pour faire tout le travail ménager et celui du jardin, sont des amies ; sans quoi elles ne seraient pas là. Je ne conçois pas qu’on se croie quitte envers un être parce qu’on lui a donné (ou qu’on en a reçu) un salaire ; ou, comme dans les villes, qu’on ait obtenu de lui un objet (un journal mettons) contre quelques sous, ou des aliments contre une coupure. (C’est d’ailleurs l’idée de base de Denier du rêve : une pièce de monnaie passe de main en main, mais ses possesseurs successifs sont seuls). Et c’est ce qui me fait aimer la vie dans les très petites villes ou au village. Le marchand de comestibles, quand il vient livrer sa marchandise, prend un verre de vin ou de cidre avec moi, quand il en a le temps. Une maladie dans la famille de ma secrétaire m’inquiète comme si cette personne malade que je n’ai jamais vue, était ma parente ; j’ai pour ma femme de ménage autant d’estime et de respect qu’on pourrait en avoir pour une soeur. L’été, les enfants de l’école maternelle viennent de temps en temps jouer dans le jardin ; le jardinier de la propriété d’en face est un ami qui me rend visite quand il fait froid pour boire une tasse de café ou de thé. Il ya aussi bien entendu, hors du village, des amitiés fondées sur des goûts en commun (telle musique, telle peinture, tels livres), sur des opinions ou des sentiments en commun, mais l’amitié, quelles qu’en soient les autres raisons, me paraît surtout née de la sympathie spontanée, ou parfois lentement acquise, envers un être humain comme nous, et de l’habitude de se rendre service les uns aux autres. Quand on accueille beaucoup les êtres, on n’est jamais ce qui s’appelle seul. La classe (mot détestable, que je voudrais voir supprimer comme le mot caste) ne compte pas ; la culture, au fond, très peu : ce qui n’est certes pas dit pour rabaisser la culture. Je ne nie pas non plus le phénomène qu’on appelle «la classe», mais les êtres sans cesse le transcendent. Les Yeux ouverts

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21-08-2007

Ma solitude, de Colette

Ma solitude, cette neige de décembre, ce seuil d’une autre année ne me rendront pas le frisson d’autrefois, alors que dans la nuit longue je guettais le frémissement lointain, mêlé aux battements de mon cour, du tambour municipal, donnant au petit matin du 1er janvier, l’aubade au village endormi… Ce tambour dans la nuit glacée, vers six heures, je le redoutais, je l’appelais du fond de mon lit d’enfant, avec une angoisse nerveuse proche des pleurs, les mâchoires serrées, le ventre contracté… Ce tambour seul, et non les douze coups de minuit, sonnait pour moi l’ouverture éclatante de la nouvelle année, l’avènement mystérieux après quoi haletait le monde entier, suspendu au premier rrran du vieux tapin de mon village.
Il passait, invisible dans le matin fermé, jetant aux murs son alerte et funèbre petite aubade, et derrière lui une vie recommençait, neuve et bondissante vers douze mois nouveaux… Délivrée, je sautais de mon lit à la chandelle, je courais vers les souhaits, les baisers, les bonbons, les livres à tranche d’or… j’ouvrais la porte aux boulangers portant les cent livres de pain et jusqu’à midi, grave, pénétrée d’une importance commerciale, je tendais à tous les pauvres, les vrais et les faux, le chanteau de pain et le décime qu’ils recevaient sans humilité et sans gratitude…
Matins d’hiver, lampe rouge dans la nuit, air immobile et âpre d’avant le lever du jour, jardin deviné dans l’aube obscure, rapetissé, étouffé de neige, sapins accablés qui laissiez, d’heure en heure, glisser en avalanches le fardeau de vos bras noirs, coups d’éventails des passereaux effarés, et leurs jeux inquiets dans une poudre de cristal plus ténue, plus pailletée que la brume irisée d’un jet d’eau… O tous les hivers de mon enfance, une journée d’hiver vient de vous rendre à moi ! C’est mon visage d’autrefois que je cherche, dans ce miroir ovale saisi d’une main distraite, et non mon visage de femme, de femme jeune que sa jeunesse va bientôt quitter…
(Les Vrilles de la vigne, 1908)

1. « aubade » : concert donné à l’aube sous les fenêtres de quelqu’un.
2. « avènement» : arrivée, venue.
3. « tapin » : celui qui bat du tambour.
4. « pénétrée d’une importance commerciale» : convaincue de jouer un rôle commercial important
5. « le chanteau de pain » : morceau d’un grand pain ; « décime» : dix centimes. Termes rares et régionaux.
6. « passereaux » : oiseaux de petite taille.

Quel bonheur d’avoir découvert ce texte de Colette, sur la solitude.

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04-04-2007

Rousseau : « La solitude, sagesse de l’âge »

rousseau.jpg  « Je deviens vieux en apprenant toujours ».
    Solon répétait souvent ce vers dans sa vieillesse. Il a un sens dans lequel je pourrais le dire aussi dans la mienne, mais c’est une bien triste science que celle que depuis vingt ans l’expérience m’a fait acquérir : l’ignorance est encore préférable. L’adversité sans doute est un grand maître, mais ce maître fait payer cher ses leçons, et souvent le profit qu’on en retire ne vaut pas le prix qu’elles ont coûté. D’ailleurs, avant qu’on ait obtenu tout cet acquis par des leçons si tardives, l’à-propos d’en user se passe. La jeunesse est le temps d’étudier la sagesse, la vieillesse est le temps de la pratiquer. L’expérience instruit toujours, je l’avoue ; mais elle ne profite que pour le temps qu’on a devant soi. Est-il temps au moment où il faut mourir d’apprendre comment on aurait dû vivre ?
    Eh ! que me servent des lumières si tard et si douloureusement acquises sur ma destinée et sur les passions d’autrui dont elle est l’oeuvre ? Je n’ai appris à mieux connaître les hommes que pour mieux sentir la misère où ils m’ont plongé, sans que cette connaissance, en me découvrant toujours des pièges, m’en ait pu faire éviter aucun. Que ne suis-je resté toujours dans cette imbécile mais douce confiance qui me rendit durant tant d’années la proie et le jouet de mes bruyants amis, sans qu’enveloppé de toutes leurs trames j’en aie même le moindre soupçon ! J’étais leur dupe et leur victime, il est vrai, mais je me croyais aimé d’eux, et mon coeur jouissait de l’amitié qu’ils m’avaient inspirée en leur en attribuant autant pour moi. Ces douces illusions sont détruites. La triste vérité que le temps et la raison m’ont dévoilée en me faisant sentir mon malheur m’a fait voir qu’il était sans remède et qu’il ne me restait qu’à m’y résigner. Ainsi toutes les expériences de mon âge sont pour moi dans mon état sans utilité présente et sans profit pour l’avenir.
    Nous entrons en lice à notre naissance, nous en sortons à la mort. Que sert d’apprendre à mieux conduire son char quand on est au bout de la carrière ? Il ne reste plus qu’à penser alors à comment on en sortira. L’étude d’un vieillard, s’il en reste encore à faire, est uniquement d’apprendre à mourir, et c’est précisément celle qu’on fait le moins à mon âge. On pense à tout hormis à cela. Tous les vieillards tiennent plus à la vie que les enfants et en sortent de plus mauvaise grâce que les jeunes gens. C’est que, tous leurs.travaux ayant été pour cette même vie, ils voient à la fin qu’ils ont perdu leurs peines. Tous leurs soins, tous leurs biens, tous les fruits de leurs laborieuses veilles, ils quittent tout quand ils s’en vont. Ils n’ont songé à rien acquérir durant leur vie qu’ils puissent emporter dans leur mort.
    Je me suis dit tout cela quand il était temps de me le dire, et si je n’ai pas mieux su tirer parti de mes réflexions, ce n’est pas faute de les avoir faites à temps et de les avoir bien digérées. Jeté dès mon enfance dans le tourbillon du monde, j’appris de bonne heure par l’expérience que je n’étais pas fait pour y vivre, et que je n’y parviendrais jamais à l’état dont mon coeur sentait le besoin. Cessant donc de rechercher parmi les hommes le bonheur que je sentais ne pas pouvoir y trouver, mon ardente imagination sautait déjà par-dessus l’espace de ma vie, à peine commencée, comme sur un terrain qui m’était étranger, pour se reposer sur un plateau tranquille ou je pourrais me fixer.
    Ce sentiment, nourri par l’éducation dès mon enfance et renforcé durant toute ma vie par ce long tissu de misères et d’infortunes qui l’a remplie, m’a fait chercher dans tous les temps à connaître la nature et la destination de mon être avec plus d’intérêt et de soin que je n’en ai trouvé dans aucun autre homme. J’en ai beaucoup vu qui philosophaient bien plus doctement que moi, mais leur philosophie leur était pour ainsi dire étrangère. Voulant être plus savants que d’autres, ils étudiaient l’univers pour savoir comment il était arrangé, comme ils auraient étudié quelque machine qu’ils auraient aperçue, par pure curiosité. Ils étudiaient la nature humaine pour pouvoir en parler savamment, mais non pas pour se connaître ; ils travaillaient pour instruire les autres, mais non pas pour s’éclairer en dedans. Plusieurs d’entre eux ne voulaient que faire un livre, n’importe lequel, pourvu qu’il soit accueilli. Quand le leur était fait et publié, son contenu ne les intéressait plus en aucune sorte, si ce n’est pour le faire adopter aux autres et pour le défendre au cas où il serait attaqué, mais du reste sans rien en tirer pour leur propre usage, sans s’embarrasser même que ce contenu soit faux ou vrai pourvu qu’il ne soit pas réfuté. Pour moi, quand j ai désiré apprendre, c’était pour savoir moi-même et non pas pour enseigner ; j’ai toujours cru qu’avant d’instruire les autres il fallait commencer par savoir assez pour soi, et de toutes les études que j’ai tâché de faire pendant ma vie au milieu des hommes, il n’y en a guère d’études que je n’aurais faites de la même manière, seul dans une île déserte où j’aurais été confiné pour le restant de mes jours. Ce qu’on doit faire dépend beaucoup de ce qu’on doit croire, et dans tout ce qui ne tient pas aux premiers besoins de la nature nos opinions sont la règle de nos actions. Dans ce principe qui fut toujours le mien, j’ai cherché souvent et longtemps pour diriger l’emploi de ma vie à connaître sa véritable fin, et je me suis bientôt consolé de mon peu d’aptitude à me conduire habilement dans ce monde, en sentant qu’il ne fallait pas y chercher cette fin.
   070702rousseau.jpg Né dans une famille où régnaient les moeurs et la piété, élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j’avais reçu dès ma plus tendre enfance des principes, des maximes que d’autres diraient des préjugés, qui ne m’ont jamais tout à fait abandonné. Enfant encore et livré à moi-même, alléché par des caresses, séduit par la vanité, leurré par l’espérance, forcé par la nécessité, je me fis catholique, mais je demeurai toujours chrétien, et bientôt gagné par l’habitude, mon coeur s’attacha sincèrement à ma nouvelle religion. Les instructions, les exemples de Madame de Warens m’affermirent dans cet attachement. La solitude champêtre où j’ai passé la fleur de ma jeunesse, l’étude des bons livres à laquelle je me livrai tout entier renforcèrent auprès d’elle mes dispositions naturelles aux sentiments affectueux, et me rendirent dévot. La méditation dans la retraite, l’étude de la nature, la contemplation de l’univers forcent un solitaire à s’élancer incessamment vers l’auteur des choses et à rechercher avec une douce inquiétude la fin de tout ce qu’il voit et la cause de tout ce qu’il ressent. Lorsque ma destinée me rejeta dans le torrent du monde, je n’y retrouvai plus rien qui aurait pu flatter un moment mon coeur. Le regret de mes doux loisirs me suivit partout et jeta l’indifférence et le dégoût sur tout ce qui pouvait se trouver à ma portée, propre à mener à la fortune et aux honneurs. Incertain dans mes inquiets désirs, j’espérai peu, j’obtins moins, et je sentis dans des lueurs même de prospérité que quand j’aurais obtenu tout ce que je croyais chercher, je n’y aurais point trouvé ce bonheur dont mon coeur était avide sans savoir en démêler l’objet. Ainsi tout contribuait à détacher mes affections de ce monde, même avant les malheurs qui devaient m’y rendre tout à fait étranger. Je parvins jusqu’à l’âge de quarante ans flottant entre l’indigence et la fortune, entre la sagesse et l’égarement, plein de vices d’habitude, sans aucun mauvais penchant dans le coeur, vivant au hasard sans principes bien décidés par ma raison, et distrait sur mes devoirs sans les mépriser, mais souvent sans bien les connaître. Dès ma jeunesse j’avais fixé cette époque de quarante ans comme le terme de mes efforts pour parvenir et celui de mes prétentions en tout genre. Bien résolu, dès cet âge atteint et dans quelque situation que je sois, de ne plus me débattre pour en sortir et de passer le reste de mes jours à vivre au jour le jour sans plus m’occuper de l’avenir. Le moment venu, j’exécutai ce projet sans peine et quoique alors ma fortune ait semblé vouloir prendre un équilibre plus fixe, j’y renonçai non seulement sans regret mais avec un plaisir véritable. En me délivrant de tous ces leurres, de toutes ces vaines espérances, je me livrai pleinement à l’incurie et au repos d’esprit qui fit toujours mon goût le plus dominant et mon penchant le plus durable. Je quittai le monde et ses pompes, je renonçai à toutes parures — plus d’épée, plus de montre, plus de bas blancs, de dorure, de coiffure, une perruque toute simple, un bon gros habit de drap, et mieux que tout cela, je déracinai de mon coeur les cupidités et les convoitises qui donnent du prix à tout ce que je quittais. Je renonçai à la place que j’occupais alors, pour laquelle je n’étais nullement propre, et je me mis à copier de la musique à la page, occupation pour laquelle j’avais toujours eu un goût prononcé. Je ne bornai pas ma réforme aux choses extérieures. Je sentis que celle-là même en exigeait une autre, plus pénible sans doute mais plus nécessaire dans les opinions, et résolu de ne pas en faire à deux fois, j’entrepris de soumettre mon intérieur à un examen sévère qui le règlerait pour le restant de ma vie et le rendrait tel que je voudrais le trouver à ma mort.
    Une grande révolution qui venait de se faire en moi, un autre monde moral qui se dévoilait à mes regards, les insensés jugements des hommes dont, sans prévoir encore combien j’en serais la victime, je commençais à sentir l’absurdité, le besoin toujours croissant d’un autre bien que la gloriole littéraire dont à peine la vapeur m’avait atteint que j’en étais déjà dégoûté, le désir enfin de tracer pour le reste de ma carrière une route moins incertaine que celle dans laquelle je venais de passer la plus belle moitié — tout m’obligeait à cette grande revue dont je sentais depuis longtemps le besoin. Je l’entrepris donc et je ne négligeai rien de ce qui dépendait de moi pour bien exécuter cette entreprise. C’est de cette époque que je puis dater mon entier renoncement au monde et ce goût vif pour la solitude qui ne m’a plus quitté depuis ce temps-là. L’ouvrage que j’entreprenais ne pouvait s’exécuter que dans une retraite absolue ; il demandait de longues et paisibles méditations que le tumulte de la société ne souffre pas.

Les rêveries du promeneur solitaire Jean-Jacques Rousseau

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