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19-02-2010

Elisa Brune : La solitude de l’écrivain de salon

En janvier, vous avez reçu une très aimable invitation, signée par le maire de la ville de Limoges. Il espère vous compter parmi les participants à la Fête du Livre qui aura lieu du 7 au 9 avril. Il vous invite, tous frais payés, et mettra tout en œuvre pour que votre séjour soit des plus agréables.

Après quelques années de vie littéraire, vous n’avez plus la naïveté de croire que quelqu’un aurait pris connaissance de votre prose à Limoges et mourrait d’impatience de vous rencontrer. Les organisateurs de salons s’adressent aux éditeurs pour recevoir des listes d’auteurs qu’ils invitent par ordre d’importance. Les auteurs les plus cotés sont courtisés un an à l’avance. Vous faites partie de la salve « J – trois mois », ce qui n’est pas encore le plus mortifiant, mais quand même.

Vous vous souvenez qu’une sporadique mais persistante expérience de figuration vous avait fait jurer de ne plus jamais aller jouer les marchands de papier derrière une table. Vous vous en souvenez, oui, mais il y a longtemps que vous n’avez plus bougé, et la perspective d’un petit week-end à l’œil n’est pas pour vous déplaire. Aussi : ce sera peut-être une occasion de rencontrer des gens formidables ? L’expédition en terre inconnue, vue de loin, semble toujours souriante, riche en surprises, et pour un peu vous imagineriez que votre vie doit passer par Limoges pour prendre le virage qui compte. Vous avez donc accepté l’invitation, et quelques jours plus tard vos billets de train sont arrivés par la poste.

Le 7 avril arrive, à l’allure caractéristique d’un 7 avril, c’est-à-dire en son temps. Il vous cueille dans votre état caractéristique, c’est-à-dire pareille à vous-même. Ce n’est pas du tout ce que vous aviez prévu. Pour être au sommet de votre configuration personnelle et remplir votre rôle d’écrivain avec sérénité et conviction, il aurait fallu boucler cet énorme article sur la bilharziose, accomplir ce foutu régime, passer chez le coiffeur et dans plusieurs magasins, éradiquer cette éternelle impression de bâcler cette vie-ci en vue de mieux négocier la suivante. On est loin du compte mais vous partez quand même dans un certain état de jubilation. Partir sans savoir sur qui ni sur quoi on va tomber, c’est un frisson qui ne se présente pas tous les jours.

En jeans et baskets, vous montez dans le wagon de première classe du Thalys, celui où la presse et les collations sont gratuites. Vous éprouvez le chatouillis d’un début de sentiment d’importance. Vous savourez la tarte au sucre artisanale et le sourire obséquieux du steward. Quel beau métier, l’écriture ! En gare de Paris-Austerlitz, on vous oriente vers le wagon réservé aux auteurs, déjà bien garni. Vous demandez l’hospitalité près d’une dame seule, qui affirme attendre des gens de sa maison d’édition, vraiment désolée. Vous prenez place de l’autre côté du couloir. Un inconnu à moustache vient vous saluer. Il travaille quelque part dans la structure qui chapeaute votre éditeur – il fait « partie du groupe », comme on dit, sauf que les groupes, de nos jours, comptent mille personnes. Quoi qu’il en soit, il vous « encadre », ainsi que quelques auteurs inconnus de vous, car nichés dans d’autres tentacules du « groupe ». Il est parti et vous avez déjà oublié son nom. Deux jeunes gens arrivent et sollicitent une place auprès de la dame qui attend ses collègues. Subitement, elle ne les attend plus – on voit d’ici la romancière sur le retour intéressée par la chair fraîche. Les deux hommes s’installent, parlent entre eux pendant la moitié du trajet sans qu’elle n’en perde une parole. Quand arrive le minibar, la romancière demande un whisky soda. Elle a dû décréter : « soyons fous ». Mieux, elle passe à l’abordage. Ses deux voisins vivront un moment assez difficile à supporter un torrent de souvenirs héroïques et de conseils aux jeunes auteurs.

Finalement, dans ce « wagon du livre », personne ne semble correspondre aux « gens formidables » que vous ne deviez pas manquer de rencontrer. Votre contact le plus intime est un moustachu sans nom. Vous constatez l’étendue de votre isolement et frissonnez. Que n’avez-vous adhéré au charme éprouvé d’un week-end tranquille à la maison ? En gare de Limoges, chacun est dirigé vers son hôtel, le vôtre est au pied de la gare. Vous y voilà sans avoir échangé deux mots et sans aucune envie de ressortir pour le dîner d’accueil prévu dans un autre hôtel. Faire risette aux auteurs inconnus, perspective qui jusque hier semblait stimulante, devient tout à coup insurmontable. Le temps que tout le monde se rassemble, que tout le monde s’asseye, que tout le monde soit servi… combien de politesses faudra-t-il laborieusement formuler, coincée entre un auteur d’histoire régionale et une illustratrice de livres pour enfants ? Echouée dans votre chambre qui sent le pin printanier, vous vous sentez plus seule qu’un paquet de linge sale. Pourquoi, mais pourquoi, avoir cédé à l’image d’Epinal, jamais confirmée, de la vie passionnante de l’auteur en tournée ? Quarante-huit heures à tirer avant la fin du martyre. Vous vous donneriez des baffes.

Dans l’enveloppe de bienvenue, vous trouvez quelques informations pratiques et le programme du salon. Vous apprenez avec des grincements d’estomac que les têtes d’affiche seront Hervé Vilard, Yves Duteil, Yvette Horner et Raymond Poulidor, tous écrivains nobélisables à n’en pas douter. C’est devenu la tradition dans les salons : les vedettes, odieux coucous, volent la vedette à ceux qui n’ont d’autre activité que d’écrire, et parviennent même à faire croire que le livre n’est pas mort en ameutant les derniers lecteurs autour d’elles. Il restera toujours la possibilité de visiter Limoges. Le dépliant touristique vous dévoile ses richesses : ancien four à porcelaine, aquarium, crypte Saint-Martial, souterrain de la Règle, maison traditionnelle de la boucherie, maison natale du maréchal Jourdan. Bigre, même pas de quoi remplir une demi-journée. Et les musées ? La liste est encore plus courte : musée des compagnons du tour de France, musée national de la porcelaine, musée municipal de l’évêché, musée de l’émail, musée de la résistance. Le désert. Les beaux-arts, les sciences et la littérature n’ont pas encore atteint ces contrées. La perspective du week-end à tirer devient intolérable.

En tout cas pour ce soir, c’est assez d’efforts et de déconvenues. Vous resterez cloîtrée. Vous tirez les rideaux, sauf qu’il n’y a pas de rideaux, ce sont de fausses amorces, aussi fixes qu’un tronc d’arbre. Vue imprenable sur le voisin, dans la chambre à angle droit. En plus, la faim vous tenaille. Sortir seule ? L’hôtel est en pleine zone. Room-service ? Pas inscrit sur la carte. Et… le paquet cadeau qui trône sur la table ? Si c’est comme à Brive, il s’agira d’un pot de pâté de foie gras, qui pourra faire en-cas. Vous déballez fébrilement le paquet pour découvrir… hélas, une tasse en porcelaine. Vous pensez à ce que pourrait être ce moment si seulement le scénario était bien fait : une troupe d’amis vous aurait attendue à la gare, vous seriez sortis dans un endroit typique, vous auriez discuté, chanté, dansé toute la nuit. Dans un roman, tout cela se règle en un tournemain. Mais dans la vie, sérieusement, le scénario, vous pouvez me dire qui s’en occupe ?

Vous descendez à la réception, en quête d’un paquet de chips. C’est encore trop demander. La jeune fille, prise de pitié, vous offre quelques cakes aux fruits sous plastique qu’elle dérobe dans le panier du petit déjeuner. Vous terminerez la soirée en suçotant des cakes qui collent aux dents, affalée devant un documentaire sur les guépards. Le voisin, lui, regarde la soirée des restos du cœur sur TF1 – que vous ne pouvez éviter de suivre en parallèle, juste de quoi avoir honte pour Michel Fugain, Julien Clerc et Francis Cabrel, qui égayèrent vos jeunes années et que vous n’auriez pas voulu voir en si débile posture.

A huit heures du matin, tout le monde dort encore, vous dites-vous, c’est le moment de descendre en catimini. Vous tombez dans une animation bourdonnante. Ils sont prêts de pied en cap et attendent déjà le bus, pour un salon qui ouvre ses portes à neuf heures. Un autre contingent occupe la salle du petit déjeuner. Les conversations éditoriales vont bon train. Un tel a déjà envoyé cinq chapitres à la traduction, alors qu’il est en train d’écrire le sixième. Assise à la dernière petite table, vous jouez les voyageurs de commerce égarés. Et vous remontez piquer un petit somme. A dix heures, vous arrivez dans un salon encore désert. Seules les places des auteurs sont occupées, en rang serrés, dans les quatre grands stands de libraires. Toutes sauf une. Ainsi vous êtes vraiment censée occuper votre poste ? On vous accueille avec force sourires. Les piles de vos livres occupent tout un coin du stand. Un paquet cadeau vous attend. Qu’est-ce ? Mais qu’est-ce ? Calmez-vous, c’est une cuiller en porcelaine. Votre chaise est encastrée dans le coin des deux tables. Vous parvenez à vous faufiler, mais il ne s’agira pas de sortir pour un oui ou pour un non. Vous faites connaissance avec votre voisin de gauche, un type qui donne des cours de judo à des enfants trisomiques et qui a écrit un livre sur un type qui donne des cours de judo à des enfants trisomiques. A sa gauche, un journaliste local a publié un manuel pratique sur les chemins de Compostelle. Au-delà, vous distinguez un gros livre sur les enfants cachés pendant la guerre dans le Limousin. Puis un livre sur la libération de Limoges. Puis un album sur les champignons du Limousin. Toute la table s’étire en sujets régionaux. Derrière vous, le long de la table à angle droit, cinq romanciers natifs de Limoges. Vous vous sentez de plus en plus excentrique. Le judoka n’est pas à l’aise non plus. Lors de son dernier salon, le week-end dernier, il a reçu le prix de « La Lyonnaise des eaux », qui lui a permis de vendre trois cent cinquante livres. Mais ici, il n’a pas encore décapuchonné son stylo et déprime.

C’est vrai que le trafic est faible, mais surtout, il ne s’arrête pas chez vous. En revanche, les chemins de Compostelle attirent l’attention. C’est à croire que tout le monde, à Limoges, a été ou ira à Compostelle. Il y a ceux qui s’inquiètent pour leur vieille maman (« A soixante-quinze ans, elle veut partir toute seule ! »), ceux qui s’entraîne en marchant un kilomètre par jour, ceux qui demandent s’il faut prévoir des médicaments contre la malaria. Le journaliste signe à tour de bras. Ses voisins ne chôment pas non plus. L’enfilade de la table évoque un parloir de prison, où dix têtes penchées abreuvent et rassurent dix têtes tendues. Mais entre le judoka et vous, on compte les mouches. Vous attendez philosophiquement la fin de l’épreuve, tandis qu’il fulmine et s’obstine à aborder les gens d’autorité : « Achetez mon livre, enfin, qu’est-ce que vous attendez ? » La méthode ne produit que quelques sourires contraints ou apitoyés, et au fond cela vous rassure. Plus besoin de culpabiliser parce que vous ignorez le chaland. Le chaland tient à être ignoré de ceux qu’il ignore. Le chaland va là où il veut aller, dans la longue file qui s’étire pour Hervé Vilard ou devant la tignasse rouge d’Yvette Horner. Ou chez la jeune romancière qui se trouve juste derrière vous. Une critique élogieuse d’une page entière dans le quotidien local d’hier lui vaut un tel intérêt que tout le stock est vendu à midi. La voilà obligée de quitter le salon faute de munition. Et le judoka de marmonner : « Elle aurait quand même pu continuer en vendant le mien ! ».

Vers midi trente, vous sentez venir le moment où on vous emmènera dans un restaurant pour un « repas des auteurs ». Préventivement, vous annoncez que vous partez visiter la ville. Vous voilà enfin libre pour deux heures. Vous déambulez au hasard vers les rues piétonnières du centre ville. Le soleil brille avec entrain, la flânerie vous ravit et soudain vous comprenez que ce qui vous plaît dans les salons, c’est la solitude. Etre là plutôt qu’ailleurs, mais pour une raison légère, un simple acte de présence, et pour le reste dériver sans but précis, observer, absorber, prendre un bain d’humanité. Traverser un vieux marché, regarder les sabots, les boudins de châtaignes, les casse-noix du pays, les porcelets noirs et roses, s’asseoir sur une terrasse aux Délices du Fournil, observer ce père aux yeux tristes, cet amoureux trop empressé, cette imposante coiffeuse dont on devine le string. La voilà, la vraie vie d’écrivain, c’est la vie tout court, le regard dégagé des contraintes, la balade en roue libre, l’immersion dans la banalité intense, qui brûle les yeux. Affublée d’une troupe d’amis ou d’admirateurs, vous n’auriez rien pu voir, acculée stupidement à tenir votre rôle, alors que là, vous manquez crever d’émotion à sillonner Limoges comme si c’était une autre planète. La vie brute, quelle tornade tout de même. On en oublierait l’heure.

A quinze heures, vous êtes de nouveau la dernière à réintégrer votre poste. Le judoka a déjeuné avec un auteur noir né en France, dont le livre explique l’appartenance entière à la culture de sa région natale, le Périgord. Et dans les salons il passe son temps, se lamente-t-il, à répondre aux gens qui viennent lui parler passionnément du Cameroun. Le judoka décide de poursuivre sa méthode offensive. Il beugle à qui veut l’entendre : « Le seul livre anti-CPE de tout le salon ! » S’il voit un chauve, il assène : « Le livre qui fera repousser vos cheveux ». Sur le coup de dix-huit heures, il s’oriente people : « Découvrez la liaison secrète entre Hervé Vilard et Yvette Horner ! » Malgré tous ses efforts, la journée se termine sur un score de 6-4 en votre faveur, et vous vous demandez comment six personnes ont pu s’intéresser à un de vos livres, tandis qu’il se dit anéanti par le nombre de dégonflés : « Ils travaillent dans le social, ils se disent concernés, et puis ils reposent le livre, est-ce que tu comprends ça ? » Le libraire qui vous a accueillis avec de grands sourires ce matin se montre beaucoup plus froid, d’une froideur qui doit se mesurer précisément à la hauteur des stocks qu’il devra remballer. Vous vous sentez comme un cheval qui a déçu son turfiste, mais après tout vous ne lui avez rien promis.

D’après votre supérieur moustachu, qui rejoindra votre table au petit déjeuner du lendemain, il ne faut pas vous inquiéter. Dans un salon régional, même les prix Goncourt se tournent les pouces, c’est normal. Ah bon, vous dites-vous, pas très sûre de décerner un compliment ou une consolation. Et pourquoi ça ? Le public des salons est un public particulier, souvent des gens qui ne mettent jamais les pieds dans une librairie. Ils viennent pour voir des têtes et sortir en famille. Et pourquoi les éditeurs prennent-ils la peine de convoyer leurs poulains dans cette galère ? En fait, ils ne paient rien. C’est la Ville de Limoges qui endosse tous les frais de voyage et d’hébergement. Elle invite des auteurs parisiens ou même étrangers pour faire chic, et ce qu’on vend sera donc tout bénéfice pour l’éditeur. Bon, vous vous sentez mieux. Mais le libraire, en revanche paie son emplacement assez chez. Allons, vous revoilà coupable. Quelle idée aussi, de vous avoir choisie ! Oh, vous dit-on, c’est un débutant, il a repris la librairie depuis deux mois, il a sans doute choisi au hasard. C’était donc ça ! Vous compterez parmi ses erreurs de jeunesse… Et la ville, pourquoi fait-elle un investissement pareil ? Pour son prestige, sa politique culturelle… après tout, elle a des budgets à dépenser.

A dix heures, vous retrouvez votre ami judoka qui vous félicite d’avoir joué cavalier seul hier soir (vous êtes allée au cinéma, peinard). Lui a voulu voir à quoi ressemblait le dîner de gala et a enduré la cérémonie de remise du Grand prix littéraire de la ville de Limoges, à … Hervé Villard. Très ému, le chanteur qui jouit d’une rente à vie depuis « Capri c’est fini » s’est déclaré très honoré de faire partie de la confrérie tant admirée des écrivains (dont il était tout de même en train de voler le pain). Consécration suprême, Jean d’Ormesson lui avait téléphoné pour le féliciter. A table, après un racket éhonté des auteurs sur le buffet des zakouski, le judoka s’était retrouvé en compagnie d’un homosexuel réactionnaire qui semblait sérieusement prôner l’euthanasie pour les trisomiques. Et le homard était caoutchouteux. Mais en fin de soirée, il avait pu frapper un grand coup en allant parler de son bouquin à un patron de revue. Depuis quinze jours, il essayait de passer les barrages des téléphonistes sans succès. Cette fois, il avait le nom d’une chroniqueuse, à appeler de la part du patron. Vous vous étonnez naïvement : n’est-ce pas le boulot de l’éditeur de contacter la presse ? « Parce que tu crois que je vais leur faire confiance ! Ils donnent un coup de fil et c’est tout. Moi, j’en donne soixante s’il le faut, mais j’obtiens un papier. Depuis deux mois, je ne fais que ça. J’ai eu Le Monde, j’ai eu Libé, tu crois qu’ils auraient bougé si je ne les avais pas harcelés tous les jours ? » Ah bon, c’est donc ça le secret ! Mais à choisir, vous préférez vous passer de la presse et aller au cinéma, peinard.

A onze heures, vous décidez d’assister à une conférence de linguistique qui fait partie du programme des animations. Le libraire vous regarde bizarrement : « Allez-y, si ça vous intéresse vraiment. Je dirai aux gens qui viennent pour vous de repasser dans l’après-midi. » De quels clients parle-t-il au juste ? Vous en veut-il de ne pas être Mireille Darc ou Sylvie Vartan ? La conférence est passionnante et vous aurez au moins appris quelques vérités sur l’évolution de la langue française depuis les Gaulois jusqu’à nos jours, l’influence germanique sur les toponymes du nord, le rôle de la première guerre mondiale dans le recul des dialectes, et la disparition spontanée de la moitié des mots franglais utilisés dans les années 60. Vous n’êtes pas venue pour rien.

De retour au poste, vous attendez le chaland pour le dernier round. Dimanche après-midi, il pleut des cordes, les conditions idéales sont réunies. La foule se presse en rangs beaucoup plus compacts qu’hier. En l’observant, vous aboutissez à trois conclusions. Les gens sont gros. Les gens sont tristes. Les filles ressemblent incroyablement à leur mère. Seuls les enfants vous émeuvent, les yeux encore habités d’une curiosité insatiable. Un visiteur entre dans le chapiteau, et se dirige droit vers vous. Compulse tous vos livres. Sa copine fait le pied de grue à côté, visiblement agacée. Soudain, il vous en achète trois. Curieuse, vous demandez : « Vous me connaissez ? » « Non, je découvre ». Et il augmente votre chiffre d’affaires de 50% d’un coup ! Les salons sont pleins de surprises… Le judoka est quasiment battu (9-5) et proche de la dépression nerveuse. Il fulmine quand les clients de son voisin font écran devant lui ou signent leur chèque sur sa pile de livre. En fin de journée, il harponne une femme qui se met à blaguer avec lui puis s’éloigne. L’homme de Compostelle en devient vert de rage : « Mais tu l’as détournée ! Tu voyais bien qu’elle allait m’acheter un livre, non ? ». Vous pensez qu’il blague, mais pas du tout. Lui qui jusque-là était tout sourire se mue en porte de prison. L’affront est impardonnable. Les deux hommes termineront la journée sans plus s’adresser la parole. Ce qui n’empêchera pas le judoka d’effectuer une belle remontée. Vous terminez sur le score risible mais solidaire de 11-11. Le libraire ne vous parle plus. Au moins deux cent livres à remballer. Il rêve de vous assassiner. Bon, mais c’est pas tout ça, vous avez un train à prendre, plus tôt que les autres en raison de votre correspondance à Paris. Cela vous évitera les conversations oiseuses.

A peine assise, vous voyez s’installer en face de vous un chauve hilare qui sait que vous étiez au salon. Il en revient aussi. Il est avocat et signait un livre sur les dysfonctionnements de la justice. Encore un pique-assiette. Mais reste-t-il quelqu’un sur terre qui écrit pour écrire ? Et regardez celui-ci, qui disserte comme seul un avocat sait le faire. On devrait interdire d’écrire aux gens qui parlent aussi bien. Mais son enthousiasme est communicatif et vous vous lancez dans une longue discussion sur les vocations, les métiers, l’épanouissement personnel et le sens de la vie. L’homme tient des raisonnements éblouissants avec un brio qui vous fait baver d’envie. Mais dès que vous le complimentez, il tire la grimace. Simple numéro de bouffon. Pur cabotinage. Parler, vous savez, c’est ce qui reste aux gens qui n’ont pas pu s’imposer autrement. Et de vous raconter sa jeunesse difficile. Les complexes sur son physique, petit, maigrichon et moche, les complexes sur son intellect, nul en math au point d’atterrir en fac de droit par dépit. Le baratin comme seule voie de salut, voilà ce qui fait un tribun hors pair. Vous en restez sans voix, ce qui ne vous change guère, sauf que cette fois vous n’en faites pas un fromage. Vous, vous avez eu le choix. Vous écrivez par plaisir. Le petit monsieur qui pérore vous semble tout à coup si fragile. Si émouvant. Et le judoka aussi. Et Hervé Vilard aussi. Ils ont bien le droit d’écrire, après tout. La langue appartient à tout le monde.

Comme souvent, vous n’avez rien vécu de grandiose, mais vous rentrez songeuse, la tête remplie d’un magma improbable qui rend un son presque poétique. Vous avez vu et entendu plus de choses que n’en pourrait démêler un bon roman. Tout cela ne rime à rien et pourtant résonne sans fin dans votre tête. Vous venez de traverser une tranche de réalité. Il n’en faut pas plus pour vous sentir réveillée, revigorée, rafraîchie. Les yeux rincés d’avoir été là où vous n’êtes pas d’habitude, vous ressentez l’étrangeté fondamentale du monde. Quel meilleur moteur pour écrire ?

Elisa Brune : site officiel

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27-09-2009

La Solitude – Muriel Robin – Pierre Palmade – 1989

Ça, c’est sûr : quand on est tout seul, on est peinard. C’est peut être même le seul avantage d’ailleurs, parce que sinon… qu’est ce qu’on se fait chier, oui ! Moi, je vois, si je suis seule – à compter que je sois seule – j’ai compté : je suis seule – et bien si je suis seule, c’est un choix. Ah oui, on ne peut pas imposer ça à quelqu’un. Moi, on m’aurait dit : « tu vas vivre seule toute ta vie », je demande tout de suite où est le gaz. Enfin, là, c’est pas le cas, moi, j’ai choisi la solitude.Et quand je dis que j’ai choisi la solitude, je pourrais aussi bien dire que j’ai choisi la liberté… de choix… d’être seule ! Je fais comme je veux, je ne demande rien à personne. Et ? Personne ne me demande rien ? C’est pas faux non plus…Non, mais enfin, je préfère vivre seule que mal accompagnée, voilà… Comment? Bien accompagnée ? Oui, c’est autre chose… Mais franchement, si c’est pour sortir, rencontrer des gens qu’on ne connaît même pas, moi je préfère rester chez moi, devant ma télé, personne pour me dire « la 2″, « la 3″, « le foot »… De toutes façons, on se disputerait pas : je la regarde jamais la télévision, alors.J’aime pas ça. En revanche, j’aime bien écouter la radio… Et j’aime bien écouter la radio devant un petit plateau télé… beaucoup moins intéressant dans l’autre sens : je ne regarderais pas la télé devant un petit plateau radio, vous voyez !Non, et puis, être seul ou à deux, c’est pareil, ça ne change pas les choses, ça n’a pas de rapport, comment vous dire?… Un truc qui est beau, il est beau. C’est vrai, on ne regarde pas avec les yeux de l’autre. Moi, je vois, hier, je suis allée voir une exposition, toute seule, comme une grande, bon,…. Ben qu’est ce que je me suis fait chier. J’ai peut être pas pris le bon exemple !!! Bon, mais vivre seule, y a quand même des avantages. Lesquels ?… A deux aussi, y a des inconvénients ! Moi quoi qu’il en soit, je ne cours pas après la sexualité… Elle me le rend bien, faut dire ce qui est ! Non, mais c’est vrai, c’est pas mon truc ; chacun son truc, c’est pas mon truc. Je vais quand même pas me forcer… Non, moi, je mets mon énergie ailleurs : je fais du vélo camping. Et puis c’est très très sympa toute seule. L’été dernier, je m’étais fait un joli parcours :je suis passé par Vittel, puis j’ai fait une grande boucle, et je suis remonté par Mante, c’est ça, vittel-menthe, et vous qu’est ce que vous prenez ? Je plaisante… Ah, ça pour la rigolade, je suis pas la dernière… je suis pas dans le peloton de tête non plus, mais je suis pas la dernière. J’aime bien tout ce qui est comique… dans le sens humoristique. J’aime bien tout ce qui est blague, charade, rébus, calembours, même les puzzles, j’adore ça ! Je voudrais revenir sur une chose : quand je dis que je vis seule, ça ne veut pas dire que je ne vois personne. Ah, non, j’ai des amis, j’ai des amis… au bureau. Et puis c’est très très sympa. Je vois, hier Yvonne n’avait plus de papier, elle est venue m’en demander, je l’ai dépanné, c’était TRÈS sympa ! Mais en revanche, je ne les vois pas à l’extérieur, on ne se voit pas et je préfère. J’aime bien. J’aime bien parce qu’ils ont un vrai respect pour ma vie privée : ils me téléphonent jamais, ils me disent jamais quand ils sortent, bon je le sais toujours parce que le lendemain ils en parlent au bureau, mais vraiment ils respectent ma vie privée et j’aime ça. Oui, j’ai une vie privée… privée de tout, c’est vrai, mais privée quand même ! En ce moment, on rigole au bureau : c’est le jeu des surnoms. Ça n’arrête pas. Jean-Claude, c’est le distrait, il est toujours distrait ; Jacqueline, c’est la jacasse, elle parle, elle saoule tout le monde ; Y a « nez rouge » qui a toujours le nez rouge; et moi, comment ils m’ont appelée déjà… ah oui ! « Tronche de cake » ! Je sais pas où ils vont chercher tout ça, mais qu’est ce qu’on s’amuse!… Non, et puis,moi, je ne suis pas vraiment seule : j’ai maman. On se voit beaucoup avec maman. Cette année, je vais refaire mon anniversaire avec elle… enfin, j’espère,parce que l’année dernière on devait le faire ensemble, et pcore… J’arrive chez elle, elle avait tout préparé, les petits plats dans les grands, ça se présentait merveilleusement bien. Il faisait très chaud dans la maison, j’ouvre la fenêtre pour aérer. Y a un terrain de sport juste en dessous. Les gamins qui jouaient, l’amicale, je sais pas quoi, j’ai passé la tête à un moment, je me suis pris le ballon en pleine poire ! J’ai le nez qui a carrément éclaté, le menton accroché à la rambarde : une patate pendant trois semaines.Sa s’est mal goupillé, vraiment. Cette année, on crèvera tous sur place s’il faut,mais avant que j’ouvre la fenêtre, ils peuvent attendre. Ah, non, j’étais défigurée, j’avais bien besoin de ça…Pourquoi je vous dis ça ? Les anniversaires ! C’est vrai, y a les Noëls aussi. Ma mère, les Noëls, elle les fait pas. Elle dit que ça coûte trop cher. C’est vrai que ce n’est pas donné, mais on n’est pas obligé de manger du caviar non plus… Moi, je vois, l’année dernière, je m’étais fait une petite côte de porc, avec beaucoup de jus, j’adore ça. En légume, qu’est ce que j’avais mis ? Ah oui, du chou fleur, et en dessert, la bûche ! Une petite tranche de bûche pour la tronche de cake ! C’est vrai, ce qui compte pour Noël, c’est la bûche… La dinde ? La dinde d’accord, mais moi toute seule, je peux pas me la descendre ! Si c’est pour être malade, c’est pas la peine ! Moi, je dis « Noël, faut que ça reste une fête ! » J’ai une manie, tous les ans depuis très longtemps, j’enlève toujours le petit père noël, la petite hache, les petits trucs en plastique qui sont dessus, je grave l’année avec un couteau, je les range, et après dans l’année, quand je les ressors, je me rappelle… C’est chouette, hein ? J’ai regardé, cette année, Noël, ça tombe un mercredi. Mercredi, c’est bien, comme ça, y a pas de pont. La toussaint, elle tombe quand elle veut, de toutes façons, on s’en fou, y a pas de cadeaux ! Je dis ça parce que j’aime ça, les cadeaux. L’année dernière, comme j’adore la musique classique, je me suis offert l’intégrale de Cleyderman… Et puis alors des disques !… je m’y attendais pas du tout !On n’a pas sonné ? Ah, non, c’est au dessus ! Je crois toujours que c’est chez moi ; c’est ridicule : j’ai pas de sonnerie. Ben, non, j’en ai pas mis, j’en ai pas l’usage : je vais quand même pas sonner pour rentrer chez moi ! Au dessus,c’est une femme, comme moi. Elle vit seule, comme moi. Elle a l’air d’être très heureuse… »FIN.

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05-08-2009

Solitude – Françoise Dolto (Le sommeil)

L'image “http://www.galerie-du-chateau.fr/PHOTOS/MALINOWSKI/Bleu%20sommeil-40F-100x81cm-650.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.Ces mots de grâce du phénomène humain que nous sommes aussi pour nous-mêmes, nous en connaissons tous depuis notre enfance, lorsque la solitude n’est pas par nous ressentie comme l’amer rejet de notre désir par celui des autres mais parce que, las de nous être exercés jusqu’à notre meilleure expression donnée, dans la veille, dans un travail, ou dans des rencontres avec les autres aux limites de notre désir et de notre pouvoir, nous sombrons, avec délices dans le sommeil réparateur. Car l’homme après les jeux du désir se doit de revenir à son corps dans une solitude récupératrice de son être au monde, au rythme de son souffle, dans l’oubli des pensées, et des gestes, de ses sentiments, de lui-même et des êtres chers comme de ses ennemis dans la plongée à son anonymat réassumé.

Il s’y ressource en son dormir dans des forces qui, aux franges de son inconscience, réaniment la foi archaïque en un vivre qui s’ignore créature individuée, dans l’éclipse rythmée de son  » moi  » qui toujours désire, le confiant au repos qui le fait s’ignorer jusqu’à son réveil. Là, parfois surpris de l’étrangeté qui en songes l’a visité, menant ses pensées dans des chemins que sa veille ignore, il retrouve ses besoins d’échanges et de consommation qui le rendent alors à nouveau à son corps attentif et, par ses désirs repris, de nouveau prêt à en poursuivre les dessins. Le Livre de Poche p. 511

Illustration : Bleu sommeil, de Andrzej Malinowski

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02-08-2009

Jules Verne

Un jour, j’étais seul dans une mauvaise yole sans quille. A dix lieues en aval de Chantenay, un bordage cède, une voie d’eau se déclare. Impos­sible de l’aveugler ! Me voici en détresse ! La yole coule à pic et je n’ai que le temps de m’élancer sur un îlot aux grands roseaux touffus dont le vent courbait les panaches.

Or, de tous les livres de mon enfance, celui que j’affectionnais par­ticulièrement, c’était le Robinson Suisse, de préférence au Robinson Crusoë. Je sais bien que l’œuvre de Daniel de Foë a plus de portée philosophique. C’est l’homme livré à lui-même, l’homme seul, l’homme qui trouve un jour la marque d’un pied nu sur le sable ! Mais l’œuvre de Wyss, riche en faits et incidents, est plus intéressante pour les jeunes cervelles. C’est la famille, le père, la mère, les enfants et leurs aptitudes diverses. Que d’années j’ai passées sur leur île ! Avec quelle ardeur je me suis associé à leurs découvertes ! Combien j’ai envié leur sort ! Aussi ne s’étonnera-t-on pas que j’aie été irrésistiblement poussé à mettre en scène dans l’Ile Mystérieuse les Robinsons de la Science, et dans Deux ans de vacances tout un pensionnat de Robinsons.

En attendant, sur mon îlot ce n’étaient pas les héros de Wyss. C’était le héros de Daniel de Foë qui s’incarnait en ma personne. Déjà je songeais à construire une cabane de branchages, à fabriquer une ligne avec un roseau et des hameçons avec des épines, à me procurer du feu, comme les sau­vages, en frottant deux morceaux de bois secs l’un contre l’autre. Des signaux ?… je n’en ferais pas, car ils seraient trop vite aperçus, et je serais sauvé plus tôt que je ne le voudrais ! Et tout d’abord, il convenait d’apaiser ma faim. Comment ? Mes provisions s’étaient noyées pendant le naufrage. Aller à la chasse aux oiseaux ?… Je n’avais ni chien ni fusil ! Eh bien, et les coquillages ?… Il n’y en avait pas ! Enfin, je connaissais donc les affres de l’abandon, les horreurs du dénuement sur une île déserte, comme les avaient connus les Selkirks et personnages des Naufrages célèbres, qui ne furent point des Robinsons imaginaires ! Mon estomac criait !…

Cela ne dura que quelques heures, et, dès que la marée fut basse, je n’eus qu’à traverser avec de l’eau jusqu’à la cheville pour gagner ce que j’appelais le continent, c’est à dire la rive droite de la Loire. Et, je revins tranquillement à la maison, où je dus me contenter du dîner de famille au lieu du repas à la Crusoë que j’avais rêvé, des coquillages crus, une tranche de pécari et du pain fait de farine de manioc !

Souvenirs d’enfance et de jeunesse.

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28-11-2008

Catherine Audibert

Vous dites que l’alcoolisme, la boulimie, la drogue sont des moyens d’échapper à cette incapacité à être seuls.

C.A. Oui, les addictions permettent au sujet de se sentir exister alors qu’il se sent menacé de disparition psychique, lorsqu’il éprouve de tout son être cette solitude. Paradoxalement, ces personnes ne cherchent pas tant à se remplir ou à s’évader, comme on le croit souvent, qu’à atteindre enfin un sentiment de vide, mais un vide serein, apaisé, celui qui leur fait justement défaut, et qu’on trouve dans la solitude quand elle est vécue de façon épanouie.

A vous entendre, le couple est une des addictions les plus fortes qu’on ait développées contre la peur de la solitude !

C.A. Tous les couples ne sont pas comme ça, bien sûr. Mais c’est un moteur chez certains. On voit des couples se créer sur le besoin de tenir la solitude à distance. Chaque partenaire espère inconsciemment que l’autre va pouvoir réparer sa détresse à être seul. Le risque est de se figer dans une relation de besoin. On ne développe pas un rapport équilibré avec son conjoint, mais il est impossible de vivre sans lui. Et, si l’un des deux évolue vers une capacité à être seul, le couple a toutes les chances d’éclater. Pour qu’une relation soit équilibrée, il faut qu’il existe une « aire de solitude » entre les partenaires, où chacun peut vivre son « être-seul » sans avoir peur de perdre l’autre ou d’en être séparé.

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21-11-2008

Catherine Audibert

Vous dites qu’on peut faire l’expérience de cette solitude détresse tout en côtoyant les autres…

Bien sûr ! Elle n’est pas forcément liée à l’état de solitude, mais peut être éprouvée au milieu de nos semblables. Les gens qui souffrent d’être seuls ne se sentent reliés à rien : ni à eux-mêmes ni aux autres. Quand ils sont en société, leur sentiment de solitude est exacerbé.

De multiples outils nous relient en permanence aux autres. Cela n’aggrave-t-il pas notre incapacité à être seuls ?

C’est certain. Dans notre mode de vie, il n’y a plus beaucoup de moments où l’on peut faire l’expérience de l’ennui, du vide. Les enfants ont des sorties et des loisirs organisés en permanence. Le temps restant est absorbé par la télé et l’ordinateur. Ils n’ont plus d’instants où ils peuvent se tourner vers eux-mêmes. Et, lorsqu’ils sont confrontés à des moments de flottement (inévitables), c’est la panique. Mais on pourrait en dire autant des adultes.

Avez-vous l’impression que l’on souffre davantage de cette solitude aujourd’hui qu’il y a un siècle ?

Sans doute. La société d’autrefois était moins individualiste : les gens étaient enserrés dans des structures traditionnelles, familiales et sociales, qui pouvaient les sécuriser davantage. Aujourd’hui, les gens vivent avec l’idée que le groupe ne va pas être là pour les soutenir. Regardez comme ils sont inquiets face à la mondialisation. Ils ont l’impression que certains acquis sociaux, certaines solidarités vont disparaître et qu’ils se retrouveront en concurrence. C’est anxiogène. Et on ne peut supporter la solitude que si on est sûr de pouvoir compter sur un autre.

Comment se développe l’incapacité à être seul ?

Cela démarre très tôt dans l’enfance. Parce que le bébé a été soit hypersollicité, soit, au contraire, livré à lui-même. Le trop ou le trop peu laissent des empreintes traumatiques. Dans le premier cas, les adultes ne laissent pas l’enfant développer une vie personnelle. C’est important que, parfois, le bébé puisse oublier sa mère pour jouer tranquillement avec son corps ou avec ses jouets. Il faut développer la notion d’être « seul avec », qui permet au tout-petit de jouir de son « être-seul » tout en étant dans la présence de la mère. Au contraire, d’autres adultes sont incapables d’être seuls parce qu’ils ont souffert de carences. Enfants, ils ont été abandonnés, en proie à la solitude. Dans ces cas-là, les adultes n’ont pas suffisamment répondu à leurs besoins vitaux, les ont trop laissés livrés à la douleur, à la faim, au froid, mais peut-être surtout au besoin d’amour. La bonne solitude est celle qui est portée par l’Autre. Un Autre qui sait être présent et absent à la fois.

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14-11-2008

Catherine Audibert

C’est vrai que la solitude inspire souvent la honte, la pitié, le sentiment d’exclusion. Elle est toutefois essentielle, universelle et inexorable. Malgré toute l’empathie de notre entourage, c’est seul que l’on éprouve sa naissance, son vieillissement, ses sentiments heureux ou malheureux, et la perspective, sereine ou angoissée, de sa propre mort. C’est à partir de sa capacité à accepter son destin d’être seul que l’humain arrive à organiser – ou non – son existence. Il faut donc apprendre à apprivoiser sa solitude. Elle,

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07-11-2008

Catherine Audibert : La bonne solitude…

La « bonne solitude », c’est se sentir bien avec soi-même. Ne pas se sentir dévasté quand on est privé des autres. Ne pas être dans une demande démesurée. Ne pas voir l’autre comme un objet de besoin, nécessaire pour se calmer, s’aider à vivre. Cet état de « bonne solitude » est primordial : on y trouve de quoi se ressourcer, se reposer, mettre en œuvre ses potentialités. On se tourne vers sa vie personnelle, ce qui est nécessaire pour être ensuite capable d’échanger avec les autres. Au contraire, les gens incapables d’être seuls vivent une « solitude détresse », où ils éprouvent une angoisse sourde, un sentiment d’abandon, de désolation, de vide intérieur, voire de disparition de soi. Cela peut s’accompagner de sensations physiques : des vertiges ou l’impression de tomber dans un vide sans fin. Nombre d’entre nous font l’expérience de cette solitude détresse à des degrés divers. On ne s’en rend pas forcément compte, tant ces sentiments sont imperceptibles, insaisissables : ce sont des « angoisses sans nom », des « agonies primitives », qui remontent aux tout premiers temps de la vie. Des personnes croient qu’elles ont un problème avec l’alcool, la boulimie ou qu’elles sont trop dépendantes de leur conjoint mais, plus profondément, elles cherchent surtout à calmer leur incapacité à être seules. On peut tous l’éprouver à certains moments. Après une rupture amoureuse ou un deuil, par exemple. Elle

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12-05-2008

Henry David Thoreau : Walden ou la vie dans les bois

Je trouve salutaire d’être seul la plus grande partie du temps. Être en compagnie, fût-ce avec la meilleure, est vite fastidieux et dissipant. J’aime à être seul. Je n’ai jamais trouvé de compagnon aussi compagnon que la solitude. Nous sommes en général plus isolés lorsque nous sortons pour nous mêler aux hommes que lorsque nous restons au fond de nos appartements. Un homme pensant ou travaillant est toujours seul, qu’il soit où il voudra. La solitude ne se mesure pas aux milles d’étendue qui séparent un homme de ses semblables. L’étudiant réellement appliqué en l’une des ruches serrées de l’université de Cambridge est aussi solitaire qu’un derviche dans le désert. Le fermier peut travailler seul tout le jour dans le champ ou les bois, à sarcler ou fendre, et ne pas se sentir seul, parce qu’il est occupé ; mais lorsqu’il rentre le soir au logis, incapable de rester assis seul dans une pièce, à la merci de ses pensées, il lui faut être là où il peut « voir les gens », et se récréer, selon lui se récompenser de sa journée de solitude ; de là s’étonne-t-il que l’homme d’études puisse passer seul à la maison toute la nuit et la plus grande partie du jour, sans ennui, ni « papillons noirs » ; il ne se rend pas compte que l’homme d’études, quoique à la maison, est toutefois au travail dans son champ à lui, et à brandir la cognée dans ses bois à lui, comme le fermier dans les siens, pour à son tour rechercher la même récréation, la même société que fait l’autre, quoique ce puisse être sous une forme plus condensée.

La société est généralement trop médiocre. Nous nous rencontrons à de très courts intervalles, sans avoir eu le temps d’acquérir de nouvelle valeur l’un pour l’autre. Nous nous rencontrons aux repas trois fois par jour, pour nous donner réciproquement à re-goûter de ce vieux fromage moisi que nous sommes. Nous avons dû consentir un certain ensemble de règles, appelées étiquette et politesse, afin de rendre tolérable cette fréquente rencontre et n’avoir pas besoin d’en venir à la guerre ouverte. Nous nous rencontrons à la poste, à la récréation paroissiale et autour du foyer chaque soir ; nous vivons en paquet et sur le chemin l’un de l’autre, trébuchons l’un sur l’autre, et perdons ainsi, je crois, du respect de l’un pour l’autre. Moins de fréquence certainement suffirait pour toutes les communications importantes et cordiales. Voyez les jeunes filles dans une usine, — jamais seules, à peine en leurs rêves. Il serait mieux d’un seul habitant par mille carré, comme là où je vis. La valeur d’un homme n’est pas dans sa peau, pour que nous le touchions.

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06-05-2008

Ewa Kruk Granger : adolescence et solitude

Pour l’adolescent, la solitude n’est pas toujours synonyme d’isolement. Pourtant, les jeunes la vivent de manière parfois tragique : suicide, fugue, dépression. A la puberté, tout va vite : le corps change, devient adulte avec ses besoins physiologiques, la puissance des fantasmes dépasse la compréhension. Ce qui arrive n’a pas de nom, donc on ne peut pas en parler. La communication devient difficile.

Il faut pourtant abandonner le cadre de vie de l’enfance et le sentiment de solitude s’inscrit alors dans le processus de séparation. Plus les parents sont possessif, plus le travail de séparation revient à la charge de l’adolescent. C’est à ce moment là que surgissent les actes : la fugue, qui retarde l’obligation de faire face aux problèmes, ou au contraire » se faire virer ». La provocation de la rupture avec la famille sans avoir à en prendre soi-même la décision.

« La solitude est parfois tragique aux adolescents, bien que peu de parents s’en doutent, eux qui redoutent les rencontres pour ces enfants qui, de la vie, ignorent le danger. Ainsi, souvent, la solitude est une rançon de risques non courus. » (F. Dolto)

Dans la recherche d’un nouveau langage, la solitude parce qu’elle favorise l’imaginaire permet pourtant de grandes découvertes : La poésie, la musique, la danse, le journal intime. « La solitude et la communication ne doivent pas être les deux termes d’une alternative, mais deux moments d’un seul phénomène » (Merleau-Ponty).

Selon l’enquête Nationale « adolescent » de l’inserm : « un jeune sur 2 se sent seul, 1 sur 15 fréquemment, et les filles plus souvent que les garçons ». Selon Marie Choquet, auteur de cette enquête, cet isolement est souvent lié aux troubles dans les relations au sein de la famille. Même si un mauvais climat familial aggrave les troubles de la conduite, 6 jeunes sur 7 sont plutôt satisfaits de la vie familiale.

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05-05-2008

Milène Leroy : solitude et célibat

De plus en plus de personnes vivent seules : qu’elles soient célibataires, veuves, divorcées, familles monoparentales : toutes ces catégories augmentent (+ 5% en 8 ans, de 90 à 98).
La caractéristique première de la solitude est le flou qui entoure cette notion. Non seulement le terme lui-même recouvre plusieurs sens, mais les victimes de la solitude sont difficilement quantifiables et identifiables.
. Le sens du terme solitude, tout d’abord : on peut y trouver trois significations différentes :
- le fait de vivre seul, qu’on soit célibataire, divorcé ou veuf /veuve
- le fait d’avoir peu de contacts sociaux
- le fait de se sentir seul.
Les trois sens n’ont pas forcément un lien de cause à effet. On peut vivre seul, mais avoir de nombreux amis et ne jamais souffrir de solitude. Autre cas de figure : même avec de nombreux contacts, il est possible d’éprouver un sentiment de solitude.
. Deuxième point important : il est extrêmement difficile de quantifier et d’identifier la population de  » solitaires  » souffrants. Aucun signe extérieur ne permet de la reconnaître. On peut tout au moins détecter des situations  » à risque « .
Une étude de l’institut national de la statistique (INSEE), datant d’octobre 1999, montre que les célibataires, les divorcés ou les veufs sont deux fois plus fréquemment sujet au sentiment de solitude que le reste de la population.
Par ailleurs, les femmes sont plus souvent candidates au sentiment de solitude que les hommes. Non qu’elles aient moins de relations ou d’amis. Mais elles semblent plus exigeantes dans la qualité des relations ou sont moins réticentes que les hommes à avouer ce qui est considéré comme une faiblesse.
La femme diplômée qui vit seule y sera particulièrement exposée. Dans cet ensemble, on retrouvera enfin plus fréquemment : les personnes à bas revenus, les chômeurs et les familles monoparentales.
Devant la difficulté de réellement quantifier ce phénomène, on peut avoir recours à des subterfuges significatifs : on peut repérer l’incidence et l’importance du sentiment de solitude dans notre société grâce au succès des agences matrimoniales, des clubs de rencontres ou des clubs de loisirs auprès des célibataires. et la consommation record d’anxiolytique, en France, afin de lutter contre l’angoisse due à cette souffrance (11 % de Français adultes prend au moins une fois par semaine depuis au moins six mois un médicament psychotrope – tranquillisants, hypnotiques, neuroleptiques ou antidépresseurs ; les Français consomment trois fois plus de psychotropes que leurs voisins Allemands ou Anglais et deux fois plus que les Italiens ; enfin, les chômeurs dépassent de 57 % le taux de consommation moyen).
Si on ne peut dégager de chiffres sur la solitude, on peut néanmoins repérer les situations qui favorisent l’apparition de ce sentiment. Il s’agit des situations de rupture en général, soit par rapport à une situation antérieure, soit par rapport à une norme dans la société concernée.
- précarisation de l’emploi (emploi à temps partiel ou enchaînement de petits contrats) et chômage de longue durée sont devenus des données nouvelles dans les pays développées, malgré le retour de la croissance. Une frange de personnes restent en dehors du circuit du travail, et tout un chacun peut se sentir menacé.
- le management a changé : on demande au salarié d’être performant, autonome, adaptable. On lui demande une mentalité de  » gagneur « , même si ses responsabilités effectives dans l’entreprises sont peu importantes. La peur de perdre son emploi met le salarié sous une pression continue.
Des ruptures professionnelles qui s’ajoutent aux ruptures affectives, déjà anciennes, mais qui contribuent au sentiment d’insécurité profonde : 2 nouveaux mariages sur 3 aboutiront à un divorce.
Chacun, en fonction de ses capacités créatrices ou de son ressort personnel, recourt à des astuces pour surmonter cette difficulté. Elles peuvent être bien vécues, et conduire à de nouvelles entreprises : loisir créatif – activité sportive, culturelle ou artistique, par exemple ou ouverture vers les autres (succès du bénévolat dans les associations), et création de nouvelles relations amicales. Ou elles peuvent être très mal vécues : on peut avoir recours à l’alcool, aux antidépresseurs ou au suicide. Sentiment de solitude d’autant plus difficile à vivre que nous sommes dans l’ère de la communication qui renvoie le solitaire d’autant plus durement à sa souffrance.
http://www.lacathode.org/ufpep2b/sol.htm

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02-05-2008

J.-C. Beaune : Vagabondage et solitude

Tout vagabond n’est pas solitaire, sans doute. Il y a même des familles, des ethnies nomades alors que la solitude implique une condition autistique psychique ou philosophique. Certaine vision du sceptique ou du cynique grec suggère un solitaire accompli – capable de se réduire à sa propre animalité canine pour disparaître à l’humanité révoquée, sinon pour l’observer à la meilleure distance, avec le meilleur recul possible. Mais la solitude possède aussi d’autres images, littéraires cette fois. Ulysse, bien sûr, en est le Maître qui, revenant en son pays perd ses compagnons, ne côtoie plus que des dieux et des monstres – et va devenir le schème fondamental de la littérature du voyage, cette littérature de la « frontière » aussi, qui le situe au cœur de l’ambivalence par Conrad, Steinbeck, Cooper, Faulkner, Joyce et tant d’autres Ulysses de reconstitution. Ulysse est un solitaire par nécessité mais aussi par contingence, par ce rictus de la divinité et ce hasard des mondes qui le vouent à son incertitude.

Le moins que rien : vagabondage et solitude (à lire)

http://www.aleph-idris.com/trois/moinsquerien.htm

 

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01-05-2008

Vivre et mourir seul.

Vivre seul n’est donc plus du tout l’affaire des personnes âgées à qui la mort a arraché le père, la mère, l’époux, les frères, les sœurs et les amis. En très peu de temps, le Québec est passé des grosses familles aux vies en solo. Ce style de vie, choisi ou subi, est maintenant largement répandu chez les gens dans la trentaine et la quarantaine, au gré des séparations. Or, les déceptions amoureuses coupent aussi les liens avec les proches du conjoint. «Avant, les belles-sœurs et les beaux-frères se tenaient beaucoup ensemble et ils avaient intérêt à s’entendre, parce qu’ils en avaient pour 30 ou 40 ans à se côtoyer. Aujourd’hui, on ne sait pas si la belle-sœur de ce Noël-ci sera encore là le Noël suivant, relève Hélène David, professeure de psychologie à l’Université de Montréal. De divorce en séparation, de nos jours, on repart souvent à zéro dans une même vie.

http://www.cyberpresse.ca/article/20060104/CPACTUEL/60104019

En 2001, une enquête nationale menée en France révélait qu’à l’hôpital, seulement 24 % des gens meurent accompagnés de leur proches.

Bien sûr, sachant la fin prochaine, plusieurs vont faire leurs adieux dans les heures précédant la mort, mais une personne sur quatre, donc, rendra son dernier souffle entourée du seul personnel soignant.

Guillaume Garilus, animateur de pastorale depuis sept ans au Centre universitaire de santé McGill, s’étonne de ces tristes données françaises. «Par contre, ici, à Montréal, je dirais que pendant toutes ces années, je n’ai pas vu plus de cinq personnes mourir seules à l’hôpital.

http://www.cyberpresse.ca/article/20060104/CPACTUEL/60104015

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23-03-2008

Jean-Jacques Rousseau : Quarantaine

Jean-Jacques Rousseau : Quarantaine dans Textes sand_78C’était le temps de la peste de Messine. La flotte anglaise y avait mouillé, et visita la felouque sur laquelle j’étais. Cela nous assujettit en arrivant à Gênes, après une longue et pénible traversée, à une quarantaine de vingt-un jours. On donna le choix aux passagers de la faire à bord ou au lazaret, dans lequel on nous prévint que nous ne trouverions que les quatre murs, parce qu’on n’avait pas encore eu le temps de le meubler. Tous choisirent la felouque. L’insupportable chaleur, l’espace étroit, l’impossibilité d’y marcher, la vermine, me firent préférer le lazaret, à tout risque. Je fus conduit dans un grand bâtiment à deux étages absolument nu, où je ne trouvai ni fenêtre, ni table, ni lit, ni chaise, pas même un escabeau pour m’asseoir, ni une botte de paille pour me coucher. On m’apporta mon manteau, mon sac de nuit, mes deux malles; on ferma sur moi de grosses portes à grosses serrures, et je restai là, maître de me promener à mon aise de chambre en chambre et d’étage en étage, trouvant partout la même solitude et la même nudité. Tout cela ne me fit pas repentir d’avoir choisi le lazaret plutôt que la felouque; et, comme un nouveau Robinson, je me mis à m’arranger pour mes vingt-un jours comme j’aurais fait pour toute ma vie. J’eus d’abord l’amusement d’aller à la chasse aux poux que j’avais gagnés dans la felouque. Quand, à force de changer de linge et de hardes, je me fus enfin rendu net, je procédai à l’ameublement de la chambre que je m’étais choisie. Je me fis un bon matelas de mes vestes et de mes chemises, des draps, de plusieurs serviettes que je cousis, une couverture de ma robe de chambre, un oreiller de mon manteau roulé. Je me fis un siège d’une malle posée à plat, et une table de l’autre posée de champ. Je tirai du papier, une écritoire; j’arrangeai en manière de bibliothèque une douzaine de livres que j’avais. Bref, je m’accommodai si bien, qu’à l’exception des rideaux et des fenêtres j’étais presque aussi commodément à ce lazaret absolument nu qu’à mon jeu de paume de la rue Verdelet. Mes repas étaient servis avec beaucoup de pompe; deux grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, les escortaient; l’escalier était ma salle à manger, le palier me servait de table, la marche inférieure me servait de siège; et quand mon dîner était servi, l’on sonnait en se retirant une clochette, pour m’avertir de me mettre à table. Entre mes repas, quand je ne lisais ni n’écrivais, ou que je ne travaillais pas à mon ameublement, j’allais me promener dans le cimetière des protestants, qui me servait de cour, ou je montais dans une lanterne qui donnait sur le port, et d’où je pouvais voir entrer et sortir les navires. Je passai de la sorte quatorze jours; et j’aurais passé la vingtaine entière sans m’ennuyer un moment, si M. de Jonville, envoyé de France, à qui je fis parvenir une lettre vinaigrée, parfumée et demi-brûlée, n’eût fait abréger mon temps de huit jours: je les allai passer chez lui, et je me trouvai mieux, je l’avoue, du gîte de sa maison que de celui du lazaret.

Les Confessions, Livre Septième

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20-03-2008

George Sand

Marianne Monnier-Koenig, La Nuit transfigurée

George Sand dans Textes die_verklaerte_nacht_2002

C’est le temps des bruits insolites et mystérieux dans la campagne. Les grues émigrantes passent dans des régions où, en plein jour, l’œil les distingue à peine. La nuit, on les entend seulement ; et ces voix rauques et gémissantes, perdues dans les nuages, semblent l’appel et l’adieu d’âmes tourmentées qui s’efforcent de trouver le chemin du ciel, et qu’une invincible fatalité force à planer non loin de la terre, autour de la demeure des hommes ; car ces oiseaux voyageurs ont d’étranges incertitudes et de mystérieuses anxiétés dans le cours de leur traversée aérienne. Il leur arrive parfois de perdre le vent, lorsque des brises capricieuses se combattent ou se succèdent dans les hautes régions. Alors on voit, lorsque ces déroutes arrivent durant le jour, le chef de file flotter à l’aventure dans les airs, puis faire volte-face, revenir se placer à la queue de la phalange triangulaire, tandis qu’une savante manœuvre de ses compagnons les ramène bientôt en bon ordre derrière lui. Souvent, après de vains efforts, le guide épuisé renonce à conduire la caravane ; un autre se présente, essaie à son tour et cède la place à un troisième, qui retrouve le courant et engage victorieusement la marche. Mais que de cris, que de reproches, que de remontrances, que de malédictions sauvages ou de questions inquiètes sont échangés, dans une langue inconnue, entre ces pèlerins ailés !

Dans la nuit sonore, on entend ces clameurs sinistres tournoyer parfois assez longtemps au-dessus des maisons ; et comme on ne peut rien voir, on ressent malgré soi une sorte de crainte et de malaise sympathique, jusqu’à ce que cette nuée sanglotante se soit perdue dans l’immensité.

Il y a d’autres bruits encore qui sont propres à ce moment de l’année, et qui se passent principalement dans les vergers. La cueille des fruits n’est pas encore faite, et mille crépitations inusitées font ressembler les arbres à des êtres animés. Une branche grince, en se courbant sous un poids arrivé tout à coup à son dernier degré de développement ; ou bien une pomme se détache et tombe à vos pieds avec un son mat sur la terre humide. Alors vous entendez fuir, en frôlant les branches et les herbes, un être que vous ne voyez pas : c’est le chien du paysan, ce rôdeur curieux, inquiet, à la fois insolent et poltron, qui se glisse partout, qui ne dort jamais, qui cherche toujours on ne sait quoi, qui vous épie, caché dans les broussailles et prend la fuite au bruit de la pomme tombée, croyant que vous lui lancez une pierre.

C’est durant ces nuits-là, nuits voilées et grisâtres, que le chanvreur raconte ses étranges aventures de follets et de lièvres blancs, d’âmes en peine et de sorciers transformés en loups, de sabbat au carrefour et de chouettes prophétesses au cimetière. Je me souviens d’avoir passé ainsi les premières heures de la nuit autour des broyes en mouvement, dont la percussion impitoyable, interrompant le récit du chanvreur à l’endroit le plus terrible, nous faisait passer un frisson glacé dans les veines. Et souvent aussi le bonhomme continuait à parler en broyant ; et il y avait quatre à cinq mots perdus : mots effrayants, sans doute, que nous n’osions pas lui faire répéter, et dont l’omission ajoutait un mystère plus affreux aux mystères déjà si sombres de son histoire. C’est en vain que les servantes nous avertissaient qu’il était bien tard pour rester dehors, et que l’heure de dormir était depuis longtemps sonnée pour nous : elles-mêmes mouraient d’envie d’écouter encore ; et avec quelle terreur ensuite nous traversions le hameau pour rentrer chez nous ! comme le porche de l’église nous paraissait profond et l’ombre des vieux arbres épaisse et noire ! Quant au cimetière, on ne le voyait point ; on fermait les yeux en le côtoyant.

 

La Mare au diable

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19-03-2008

Jean Giraudoux

Un volume que je retirai presque intact, et dont le titre était tel que je restai une minute immobile au-dessus comme sur un miroir : Robinson Crusoé

Un mendiant ne comprend son infortune qu’en voyant un mendiant, un nègre un nègre, un mort qu’en voyant un mort. Jamais il ne m’était venu à l’idée jusqu’à ce jour, par égoïsme, de comparer mon sort à celui de Robinson. Je n’avais pas voulu admettre que sa solitude effroyable fût la mienne. La vue de cette seconde île ronde comme un ballon d’oxygène au-dessus de mon île l’avait maintenue dans l’espoir. Mais aujourd’hui je feuilletai le livre comme un manuel de médecine sur la maladie qu’on croit soudain la sienne… c’était bien la même… mêmes symptômes, mêmes mots… des oiseaux, des bêtes, une peu de terre entourée d’eau de tous côtés… La nuit tombait, j’allumai deux torches… Seule, seule à la lisière d’un archipel, une femme lit Robinson Crusoé.

Suzanne et le Pacifique

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18-03-2008

André Malraux : Livres de solitude

 » Trois livres, Messieurs, trois livres tiennent en face de la prison. »
Il jeta autour de lui un coup d’œil ironique et amer :
 » Robinson. Don Quichotte. L’Idiot.
- Et l’Evangile, dit une voix.
- Non. Je ne sais pas. Enfin voilà : ces trois livres-là.
- Or, remarquez bien, c’est le même livre. Le même.

- Dans les trois cas (sa parole devint moins précipitée) un homme nous est donné initialement comme séparé des hommes, Robinson par le naufrage, Don Quichotte par la folie, le prince Muichkine par sa propre nature, par… vous voyez ce dont il s’agit… disons : par l’innocence. Les trois solitaires du roman mondial! Et que sont les trois récits? La confrontation de chacun de ces trois solitaires avec la vie, le récit de sa lutte pour détruire sa solitude, retrouver les hommes. Le premier lutte par le travail, le second par le rêve, le troisième par la sainteté. Je suis un peu rapide en ce moment, simple vue à vol d’oiseau! Je sais, je sais (il imitait un contradicteur imaginaire et haussa les épaules précipitamment), Daniel de Foe n’était pas naufragé, Cervantès n’était pas fou, Dostoïevski n’était pas saint.

Les Noyers d’Altenburg.

 

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08-11-2007

La solitude – Brel , Brassens et Ferré

071108sol01.jpgBREL : …moi, dans l’instant où je joue, je suis aussi seul que dans le tour de chant.

BRASSENS : Ne t’inquiètes pas. De toute façon, tu es toujours seul partout, tout le temps. Et tu n’es pas le seul d’ailleurs !

BREL : Mais bien sûr ! Le type qui me dit qu’il n’est pas seul dans la vie, c’est qu’il est plus Belge que moi !

- Quoi que fassiez, vous êtes toujours seuls ? Est-ce à dire que, pour faire de grandes et belles choses il faut être seul et malheureux ?

FERRÉ : Ah oui ! Les seules choses valables se font dans la tristesse et la solitude. Je crois que l’art est une excroissance de la solitude. Les artistes sont seuls…

BREL : L’artiste c’est un brave homme totalement inadapté qui n’arrive qu’à dire publiquement ce qu’un type normal dit à sa bobonne le soir.

FERRÉ : Plutôt ce qu’un type normal pourrait dire à sa femme le soir.

BRASSENS : Quelquefois, il le dit mieux, quand même ! [rires]

BREL : Oui, mais l’artiste, c’est un timide, c’est un type qui n’ose pas aborder les choses  » de face  » comme on dit, et qui n’arrive qu’à dire publiquement ce qu’il devrait dire d’une manière courante dans la vie… Il est un peu orgueilleux aussi. C’est finalement très clinique, très médical, l’artiste. Cela dit, le pire c’est l’artiste qui n’est pas artiste, le timide qui ne pond pas son œuf. Alors là c’est effroyable, parce qu’on tombe carrément dans le cas clinique.

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04-11-2007

Germaine de Stael : …de la solitude

071104endormie.jpgTremois-Chazot : L’Endormie

… s’il est vrai que la solitude soit un moyen de jouissance pour le philosophe, c’est lui qui est l’homme heureux. Non seulement vivre seul est le meilleur de tous les états, parce que c’est le plus indépendant, mais encore la satisfaction qu’on y trouve est la pierre de touche du bonheur; sa, source est si intime, qu’alors qu’on le possède réellement, la réflexion rapproche toujours plus de la certitude de l’éprouver.
La solitude est, pour les âmes agitées par de grandes passions, une situation très dangereuse. Ce repos auquel la nature nous appelle, qui semble la destination immédiate de l’homme; ce repos dont la jouissance parait devoir précéder le besoin même de la société, et devenir plus nécessaire encore après qu’on a longtemps vécu au milieu d’elle; ce repos est un tourment pour l’homme dominé par une grande passion. En effet, le calme n’existant qu’autour de lui, contraste avec son agitation intérieure, et en accroît la douleur. C’est par la distraction qu’il faut d’abord essayer d’affaiblir une grande passion; il ne faut pas commencer la lutte par un combat corps à corps, et avant de se hasarder à vivre seul, il faut avoir déjà agi sur soi-même. Les caractères passionnés, loin de redouter la solitude, la désirent; mais cela même est une preuve qu’elle nourrit leur passion, loin de la détruire. L’âme, troublée par les sentiments qui l’oppressent, se persuade qu’elle soulagera sa peine en s’en occupant davantage; les premiers instants où le cœur s’abandonne à la rêverie sont pleins de charmes, mais bientôt cette jouissance le consume. L’imagination qui est restée la même, quoiqu’on ait éloignée d’elle ce qui semblait l’enflammer, pousse à l’extrême toutes les chances de l’inquiétude; dans son isolement elle s’entoure de chimères; l’imagination dans le silence et la retraite, n’étant frappée par rien de réel, donne une même importance à tout ce qu’elle invente. Elle veut se sauver du présent, et elle se livre à l’avenir, bien plus propre à l’agiter, bien plus conforme à sa nature. L’idée qui la domine, laissée stationnaire par les événemens, se diversifie de mille manières par le travail de la pensée, la tête s’enflamme et la raison devient moins puissante que jamais. La solitude finit par effrayer l’homme malheureux; il croit à l’éternité de la douleur qu’il éprouve. La paix qui l’environne semble insulter au tumulte de son âme; l’uniformité des jours ne lui présente aucun changement même dans la peine; la violence d’un tel malheur au sein de la retraite, est une nouvelle preuve de la funeste influence des passions; elles éloignent de tout ce qui est simple et facile, et quoiqu’elles prennent leur source dans la nature de l’homme, elles s’opposent sans cesse à sa véritable destination. La solitude, au contraire, est le premier des biens pour le philosophe. C’est au milieu du monde que souvent ses réflexions, ses résolutions l’abandonnent, que les idées générales les plus arrêtées, cèdent aux impressions particulières : c’est là que le gouvernement de soi exige une main plus assurée; mais dans la retraite, le philosophe n’a de rapports qu’avec le sejour champêtre qui l’environne, et son âme est parfaitement d’accord avec les douces sensations que ce séjour inspire; elle s’en aide pour penser et vivre. Comme il est rare d’arriver à la philosophie sans avoir fait quelques efforts pour obtenir des biens plus semblables aux chimères de la jeunesse, l’âme, qui pour jamais y renonce, compose son bonheur d’une sorte de mélancolie qui a plus de charme qu’on ne pense, et vers laquelle tout semble nous ramener. Les aspects, les incidents de la campagne, sont tellement analogues à cette disposition morale, qu’on seroit tenté de croire que la Providence a voulu qu’elle devînt celle de tous les hommes, et que tout concourût à la leur inspirer, lorsqu’ils atteignent l’époque où l’âme se lasse de travailler à son propre sort, se fatigue même de l’espérance, et n’ambitionne plus que l’absence de la peine. Toute la nature semble se prêter aux sentimens qu’ils éprouvent alors. Le bruit du vent, l’éclat des orages, le soir de l’été, les frimas de l’hiver; ces mouvements, ces tableaux opposés, produisent des impressions pareille, et font naître dans l’âme cette douce mélancolie, vrai sentiment de l’homme, résultat de sa destinée, seule situation du cœur, qui laisse à la méditation toute son action et toute sa force.

De l’influence des passions

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23-10-2007

Brassens et la solitude

58201georgesbrassens.jpg…il est vrai que Brassens est un homme solitaire, d’une certaine manière. Nous pouvons reprendre ses mots : » Une espèce de solitude – si vous voulez – de pensée ». Brassens vit entourés d’amis. Mais au fond, il ne vit pas à travers ses amis. Il s’en nourrit, mais garde en permanence une opinion personnelle sur tout ce qui l’entoure. Brassens garde un recul critique sur tout ce qu’on lui dit, il est toujours campé sur ses bases, lorsqu’il discute avec ses amis. Brassens a un tempérament fort. Lucienne Cantaloube-Ferrieu fait un rapprochement fort intéressant – dans son anthologie de la chanson française – entre la posture de Brassens et les théories de Max Jacob. Dans ses « conseils à un jeune poète », le poète dit la chose suivante :

« Le premier geste du travail est la séparation. Il faut, présent et visible, se séparer de ce qui est présent et visible. Creuser un abîme entre le toi et le moi, bâtir une citadelle du moi. « 

Lucienne Chanteloube Ferrieu fait ce commentaire, dans une partie intitulée « le choix de la solitude » :

« Seule la solitude permet, d’après lui, la vie intérieure, qui non seulement donne la force de vivre individuellement et non en bourgeois c’est-à-dire en troupeau, en cadres, mais surtout rend attentif et perméables. « 

En passant de longues matinées à se plonger dans une vaste introspection, Brassens se forge un jugement autonome à l’épreuve des plus proches amitiés. Brassens restera donc toujours quelque peu seul au milieu de ses amis.

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12-10-2007

Montboucons

071012colette.jpg

A la moindre sollicitation de ma mémoire, le domaine des Monts-Boucons dresse son toit de tuiles presque noires, son fronton Directoire, qui ne datait sans doute que de Charles X, peint en camaïeu jaunâtre, ses boqueteaux, son arche de roc. La maison, la petite ferme, les cinq ou six hectares qui les entouraient, M. Willy sembla me les donner : « tout cela est à vous. » Trois ans plus tard, il me les reprenait : « Cela n’est plus à vous, ni à moi. » Le verger, très vieux, donnait encore des fruits, maigres et sapides. De juin à novembre, trois ou quatre années de suite, j’ai goûté là-haut une solitude pareille à celle des bergers. A 6 heures en été, à 7 heures en automne, j’étais dehors, attentive aux roses chargées de pluie, ou à la feuille rouge des cerisiers tremblant dans le rouge matin de novembre. Les rats d’argent s’attablaient à même la treille, la couleuvre géante, prise dans le treillage du poulailler, ne put échapper aux poules féroces. Le chat était durement gouverné par les hirondelles, qui lui défendaient à coups de becs, à grands sifflements guerriers, l’accès de la grange dont chaque poutre soutenait une rangée de nids….

En 1900, Colette a 27 ans, elle est alors l’épouse et le « nègre » de M. Henry Gauthier Villars dit « Willy ». Celui-ci, en remerciement des premiers tomes des « Claudine » que Colette a écrits mais que Willy a signés, lui offre le domaine des Monts-Boucons.

Comme aux plus agréables des pièges, j’ai failli rester prise aux charmes des Monts-Boucons. Vieux arbres fruitiers, cerisiers et mirabelles ; murs épais, impétueux feux de bois, sèches alcôves craquantes – il s’en fallut de peu que de bourguignonne je ne tournasse bisontine, tout au moins franc-comtoise.

Entre 1902 et 1907 Colette vient donc passer les étés dans sa retraite bisontine. Elle y écrit entre autre La Retraite sentimentale, roman dans lequel la maison devient « Casamène ».
Mais en 1907, le couple se sépare et la maison des Monts-Boucons est vendue.

En somme, on m’arrache là mes Monts-Boucons et ça me fait au cœur une sale petite plaie qui ne se referme pas.

Beaucoup plus tard, elle affirmera encore : Les Monts-Boucons sont un pays de nostalgie ; un temps et un pays à jamais perdus.

Colette meurt en 1954, elle est célèbre, reconnue comme l’un des meilleurs écrivains du XXème siècle, mais elle n’a pas oublié son domaine montboucontois.

Le goût de mes heures franc-comtoises m’est resté si vif qu’en dépit des années, je n’ai rien perdu de tant d’images, de tant d’études, de tant de mélancolie.

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02-10-2007

Abandon

Le sentiment d’abandon n’est pas une émotion mais un vécu complexe lié à l’expérience d’avoir été abandonné. C’est une impression très profonde porteuse d’une immense tristesse. Très souvent, la tristesse n’est pas ressentie directement. La peur du gouffre qu’elle suscite (tellement elle est immense) ou encore la hantise de la dépression font en sorte que celui qui a cette expérience ancrée en lui fuit la tristesse. C’est ce qui explique la grande angoisse associée souvent au sentiment d’abandon.
L’angoisse n’est pas toujours présente. Elle est cependant stimulée dans certaines situations: moments de solitude, rejet par un être aimé, images évocatrices…
Il n’est pas toujours possible de déterminer si un abandon a réellement eu lieu dans l’enfance. Mais il demeure certain que subjectivement, c’est l’effet que certains événements ont eu sur nous. Les comportements qui ont été perçus comme un abandon se sont produits à une période où nous étions particulièrement vulnérables à ces messages affectifs. De plus, ils provenaient de personnes dont nous étions dépendants au plan affectif.
Le sentiment d’abandon est ancré profondément dans l’être, souvent parce que l’expérience d’avoir été abandonné, négligé ou rejeté a été vécue à un moment crucial du développement. Il peut aussi être fortement imprégné en nous parce que ces expériences se sont répétées sur une longue période.
L’expérience d’abandon nous laisse avec une grande insécurité quant à notre valeur comme personne. Plus ou moins consciemment, nous craignons que ce rejet se répète dans nos relations importantes actuelles. Certains se protègent de cette expérience douloureuse éventuelle en évitant de se lier vraiment. D’autres s’accrochent, en quelque sorte, en ayant sans cesse la peur d’être laissés s’ils osent un tant soit peu être eux-mêmes. D’autres enfin, contre toute logique, font en sorte de provoquer cet abandon tant redouté. Bien que misérables, il leur semble impossible de faire autrement dans une relation qui a de l’importance.
À quoi sert le sentiment d’abandon?
Le sentiment d’abandon est lié intimement au besoin d’être aimé et considéré, c’est-à-dire, de recevoir une confirmation de notre valeur comme personne. Nous attendons cette confirmation des êtres qui comptent le plus pour nous. Au départ, il s’agit de nos parents, mais plus tard, nous le vivons avec les personnes sur qui nous transférons nos parents, c’est-à-dire d’autres personnes qui prennent à nos yeux une valeur parentale symbolique. Il s’agit d’un besoin fondamental qui joue un rôle important sur la solidification de notre identité personnelle.
À cause de cela, le sentiment d’abandon est associée à une grande vulnérabilité, celle qui est liée au besoin fondamental en cause dans cette expérience. La sensibilité à cette vulnérabilité de même que la capacité de nous y donner accès sont des facteurs incontournables dans la résolution de cette problématique.

Le sentiment d’abandon ou la peur d’être abandonné par un être cher nous rappelle donc que ce conflit intrapsychique n’est pas résolu. À chaque fois qu’il survient, il devient une occasion de nous laisser aller aux émotions qu’il contient, particulièrement à la tristesse ainsi qu’à la peur de cette tristesse ou de la dépression. Ceci permettrait d’aller à fond dans le sentiment d’abandon et d’en découvrir les diverses facettes.
De plus, la peur d’être abandonné par une personne nous révèle avec force, l’importance particulière de cette personne et partant, notre dépendance à son égard. Si nous choisissons d’assumer cette dépendance, cette relation constituera une occasion de croissance phénoménale.
Enfin, le sentiment d’abandon est un indicateur de la fragilité de notre valeur personnelle. Il est important de la prendre en considération pour travailler efficacement à notre évolution de ce point de vue.

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30-09-2007

Toni Negri : La solitude

070930sol.jpg Photo : Cathy

Je ne sais pas vraiment. Il est clair qu’il est difficile de définir la solitude. Pour moi, la solitude c’est l’impuissance, c’est comme ça qu’on peut la définir. Il arrive qu’on ait épuisé un certain type de recherche, un certain type de travail, et on se retrouve seul. Par exemple, il y a eu un moment, en France, au tout début, quand je suis arrivé, où j’étais,« seul », comme tu le dis – pas simplement d’un point de vue théorique, mais aussi d’un point de vue pratique, matériel. Et cela m’a évidemment amené à réfléchir à ce qu’avait été la réaction léopardienne à la solitude. La réaction de Léopardi était poétique mais surtout philosophique : c’était cette capacité à inventer des grands mondes matériels, lucréciens, à l’intérieur desquels l’être et les figures de l’être abondaient véritablement de toutes parts. Cette capacité à se soustraire à la défaite, au négatif, et de construire de nouveaux mondes toujours possibles, c’est toute la grandeur de Léopardi qui lui permet de se libérer de la solitude. Et cette capacité à construire des mondes différents passe en fait par la notion de « commun », par le commun, c’est-à-dire ce qui représente l’humain dans son ensemble. Ce que l’on retrouve chez Léopardi, c’est vraiment un humanisme d’après la mort de l’homme. Dans mon propre cas, j’ai vraiment éprouvé une solitude liée à l’impuissance. Un autre exemple : après les luttes de 1995, par exemple, qui avaient donné naissance à une formidable initiative, et à travers lesquelles nous avions commencé à comprendre ce que pouvait être une nouvelle construction de l’espace public – la construction d’une démocratie absolue -, après les luttes donc, il y a eu une sorte de retombée qui traduisait l’insuffisance de nos moyens d’intervention, de notre praxis. Nous pouvions analyser les luttes de 95 et les comprendre dans leur finalité implicite, mais nous étions complètement incapables de travailler dessus politiquement. C’est là qu’est née ma nouvelle solitude : dans cette impuissance à agir politiquement. Quand on redécouvre ces grands phénomènes, ces étranges renouvellements de la Commune de Paris que l’histoire produit tous les trente ou cinquante ans, il est absolument essentiel de reprendre l’action politique. Et c’est de ce point de vue que, quand la seule possibilité que j’avais encore était de continuer un travail sociologique, cette expérience que nous avons menée ensemble m’a semblé une solitude.

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15-09-2007

La solitude de … (1) Marguerite Yourcenar

070915oeil.jpgNous sommes tous solitaires, solitaires devant la naissance (comme l’enfant qui naît doit se sentir seul !) ; solitaires devant la mort ; solitaires dans la maladie, même si nous sommes convenablement soignés ; solitaires au travail car même au milieu d’un groupe, même à la chaîne, comme le forçat ou l’ouvrier moderne, chacun travaille seul. Mais je ne vois pas que l’écrivain soit plus seul qu’un autre. Considérez cette maison : il s’y fait presque continuellement un va-et-vient d’êtres : c’est comme une respiration. Ce n’est qu’à de très rares périodes de ma vie que je me suis sentie seule, et encore jamais tout à fait. Je suis seule au travail, si c’est être seule qu’être entourée d’idées ou d’être nés de son esprit ; je suis seule, le matin, de très bonne heure quand je regarde l’aube de ma fenêtre ou de la terrasse ; seule le soir quand je ferme la porte de la maison en regardant les étoiles. Ce qui veut dire qu’au fond je ne suis pas seule.

Mais dans la vie courante, de nouveau, nous dépendons des êtres et ils dépendent de nous. J’ai beaucoup d’amis dans le village ; les personnes que j’emploie et sans lesquelles j’aurai du mal à me maintenir dans cette maison après tout assez isolée, et manquant du temps et des forces physiques qu’il faudrait pour faire tout le travail ménager et celui du jardin, sont des amies ; sans quoi elles ne seraient pas là. Je ne conçois pas qu’on se croie quitte envers un être parce qu’on lui a donné (ou qu’on en a reçu) un salaire ; ou, comme dans les villes, qu’on ait obtenu de lui un objet (un journal mettons) contre quelques sous, ou des aliments contre une coupure. (C’est d’ailleurs l’idée de base de Denier du rêve : une pièce de monnaie passe de main en main, mais ses possesseurs successifs sont seuls). Et c’est ce qui me fait aimer la vie dans les très petites villes ou au village. Le marchand de comestibles, quand il vient livrer sa marchandise, prend un verre de vin ou de cidre avec moi, quand il en a le temps. Une maladie dans la famille de ma secrétaire m’inquiète comme si cette personne malade que je n’ai jamais vue, était ma parente ; j’ai pour ma femme de ménage autant d’estime et de respect qu’on pourrait en avoir pour une soeur. L’été, les enfants de l’école maternelle viennent de temps en temps jouer dans le jardin ; le jardinier de la propriété d’en face est un ami qui me rend visite quand il fait froid pour boire une tasse de café ou de thé. Il ya aussi bien entendu, hors du village, des amitiés fondées sur des goûts en commun (telle musique, telle peinture, tels livres), sur des opinions ou des sentiments en commun, mais l’amitié, quelles qu’en soient les autres raisons, me paraît surtout née de la sympathie spontanée, ou parfois lentement acquise, envers un être humain comme nous, et de l’habitude de se rendre service les uns aux autres. Quand on accueille beaucoup les êtres, on n’est jamais ce qui s’appelle seul. La classe (mot détestable, que je voudrais voir supprimer comme le mot caste) ne compte pas ; la culture, au fond, très peu : ce qui n’est certes pas dit pour rabaisser la culture. Je ne nie pas non plus le phénomène qu’on appelle «la classe», mais les êtres sans cesse le transcendent. Les Yeux ouverts

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11-09-2007

La solitude absence

La solitude est intrinsèque à la condition humaine ; elle traverse chacun de l’instant de la naissance à celui de la mort ; tout être en fait une expérience différente sans doute selon les différents âges de la vie, mais aussi selon les chemins qu’il emprunte ou dans lesquels, parfois, il se fourvoie.
L’être humain est condamné à faire l’expérience de la solitude parce qu’il est condamné, pour vivre, à se séparer ; se séparer, d’abord, du corps maternel ; se séparer ensuite de l’environnement qui le soutenait mais dont il était dépendant ; se séparer, donc, pour trouver son autonomie et construire son identité : l’être humain, paradoxalement, ne peut se trouver et vivre que dans l’apprentissage de la séparation et donc de la solitude ; il ne peut être dans la continuité avec l’autre, cet autre qui pourtant, parfois, lui manque tant…
Or la solitude si nécessaire à la construction de l’humain a mille visages ; pour certains, état d’âme tout de pesanteur et de noirceur, elle évoque le rejet, l’abandon, voire l’exclusion ; elle est subie et il est possible de se perdre dans ses affres. Pour d’autres, plus lumineuse, la solitude est un choix ; elle est, alors, source de paix, moment de retrait réparateur et vivifiant, retrouvailles avec soi-même et même ouverture sur le monde.
070911seuls2.jpgPourquoi des vécus si opposés de la solitude ?
Pourquoi rentrer chez soi le soir, seul, est-il pour certains un moment si redouté ?
Pourquoi l’absence d’un être à qui parler, ou sur qui tout simplement, porter ses regards, est-il une telle souffrance ?
Pourquoi le besoin d’entendre une voix et la certitude du silence sont-ils si chargés d’angoisse ?
Pourquoi, enfin, ces moments-là engendrent-ils absence d’estime de soi, sentiments de dévalorisation, d’abandon, voire de nullité ?
Etre seul, c’est pour certains ne pas être digne d’être aimé ; c’est aussi, pour d’autres, la preuve du sentiment de nullité. Dans cette perspective, la solitude peut-être insoutenable, destructrice et paradoxalement, par une stratégie du pire, faire sombrer dans l’isolement ; isolement, fuite et piège à la fois, fait douter de tout et surtout de l’espoir en de nouvelles relations.
La solitude n’est jamais si destructrice que si elle réactive le souvenir d’une enfance trop solitaire, d’un entourage trop peu présent, trop silencieux et surtout d’une mère trop froide, trop distante, trop indifférente aux sentiments de son enfant, aux besoins qu’il a des manifestations de son amour. Il y a des mères parfois trop absentes d’elles mêmes – en raison de leur propre histoire ou de leur vécu de femme – qui ne peuvent réfléchir la vie, qui ne répondent pas aux sollicitations de leur enfant et qui malgré les tentatives de ces derniers pour les émouvoir, les « réanimer », demeurent lointaines et inaccessibles. L’adulte, dont les efforts d’enfant auront été vains, pourra éprouver dans la solitude un sentiment d’impuissance, de nullité et de vide.
Pour le psychanalyste D.W. Winnicott, l’être humain qui aurait pu, enfant, faire l’expérience « d’être seul… en présence de sa mère », « une mère suffisamment bonne », en gardera à jamais une sécurité intérieure. Il aura acquis, malgré le départ de l’objet primordial, malgré son absence, la certitude de son retour et une confiance stable en elle. La mère intériorisée, dans l’enfance, comme un support, permettra à l’adulte d’avoir une relation vivante avec lui-même, avec les autres et d’avoir foi en un avenir chargé de promesses. Habité par une image maternelle lumineuse, animé par les traces inconscientes de ses sourires et du sourire de son regard, il fera l’expérience d’une solitude vivifiante et non plus vide. Relié à lui-même et à ceux qu’il aime malgré l’absence, il recherchera la solitude pour des retrouvailles intimes, pour y éprouver ou ré éprouver la paix intérieure, pour se reconstruire ou ouvrir en lui de nouveaux espaces psychiques. De ce retour fécond vers lui-même, il pourra retourner aux autres plus vivant ; objectif final, par ailleurs d’un travail analytique.
De la qualité de la solitude procède la qualité de la vie, des relations et de l’amour. L’autre n’est aimé pour lui-même que s’il n’a pas pour fonction de combler un vide.
« L’Amour, la Solitude », est le titre d’un poème de Paul Eluard. Le poète, comme toujours, n’a pas manqué de saisir le lien intime qui unit étroitement ces deux sentiments.

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10-09-2007

La solitude, un des plus grand maux d’aujourd’hui, de Amélie Naudot

Tous les moyens de communication aident la rencontre des gens. Ainsi, les tchats, email, sms permettent de relier entre eux les personnes comme nous le démontre le slogan d’un célèbre opérateur mobile « connecting people ». Le monde n’a jamais été autant lié. Le phénomène des boites de nuit, boite de rencontre ou speed dating vont dans ce sens. La canicule du mois d’août 2003 en France, qui a provoqué 15.000 décès a pourtant mis notamment en évidence la solitude des personnes âgées. Mais cette solitude n’est pas uniquement l’apanage des séniors. 070910solitude.jpgAu Japon, malgré ses 130 millions d’habitants entassés sur un territoire de 377 835 km2, la solitude y règne en maître. Selon un sondage du fabricant de préservatifs Durex les japonais, bons derniers, déclaraient en 2005 une moyenne de 45 rapports sexuels par ans, contre 120 en France. Le taux de natalité y est très faible alors que le taux de suicide y est le plus élevé du monde industrialisé (24,1 pour 100.000 habitants).

Malgré la société actuelle, la solitude est donc encore apparente dans le coeur de chacun. On s’efforce de rencontrer des gens, de sortir pour imiter son voisin, ce qui malgré tout, engendre, une personnalité identique. La recherche de l’être aimé est omniprésente. Les gens critiquent alors qu’ils ne reconnaissent pas forcément, peut-être même ne se connaissent-ils pas eux-mêmes ! Chacun passe et trépasse dans un monde ou chacun vis sans se soucier de l’autre, mais cela comporte des risques et la solitude en devient plus évidente.

A un moment donné, la solitude, ce mal si répandu, nous pèse d’ou la concentration des maladies psychiatriques. Ainsi, au cours de ces trente dernières années, les décès par suicide ont augmenté de près de 30%. Selon la Direction de la Recherche, des Etudes, de l’Evaluation et des Statistiques, 1,2 millions de français sont suivis par un psy. Les mouvements sectaires, en plein essor, font particulièrement recette en exploitant le sentiment de perdition des gens.

La solitude rime aussi parfois avec ambition, car pour évoluer, les gens s’écrasent entre eux, le conflit s’installe et la victoire fait transparaître le malheur. L’homme est seul dans une jungle où il doit survivre car la société est un monde animal où son roi doit gouverner. Dans ce monde où la réussite sociale est un combat, les personnes les plus fragiles se retrouvent isolées, perdues, incapables de prendre part à la « compétition ».

Cette vision des choses parait plutôt pessimiste mais au fond, la solitude a aussi ses vertus. Celles de l’indépendance, de la liberté et de la tranquillité. La solitude permet de se retrouver, de faire le point sur le passé, le présent ou l’avenir. Il faut savoir l’apprécier. Mais comme les bonnes choses, il ne faut pas trop en abuser. (7 juin 2006)

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05-09-2007

Solitude : (3) autrefois

070905courbet6.jpg

La société reposait autrefois sur des communautés de base : d’origine, d’habitat, de travail, de loisir, etc. L’individu se trouvait naturellement intégré dans ces communautés – ce qui lui permettait de s’exprimer et de s’épanouir.

La famille, en particulier, jouait un rôle important comme lieu des échanges interpersonnels. Je pense à la grande famille qui regroupait les collatéraux : oncles, tantes, neveux, cousins. Elle a été progressivement réduite à la famille nucléaire : le couple et quelques enfants, et on assiste même aujourd’hui à son éclatement.

L’individu devient l’unité de survie. Facteur d’isolement.

Il existait aussi les lieux de rencontre tels que, par exemple, le perron de l’église… Je pense à la sortie de la grand-messe, le dimanche à la campagne, alors que pratiquement tout le monde se retrouvait. Il y avait aussi la place du marché qui était une occasion de rencontre. Au Mexique, on trouve encore ce petit parc au centre des villes, le « zocalo » souvent entouré de cafés terrasses, lieu d’interaction, où s’amorcent les idylles amoureuses, sous le regard discret des anciens.

La croissance démesurée de la ville a entraîné la destruction de l’espace sociologique, par la réduction, puis l’effacement des communautés de base – ce que certains s’emploient aujourd’hui à reconstituer. Il y avait aussi des fêtes qui étaient l’occasion de véritables manifestations collectives et d’échanges interpersonnels; alors que les fêtes sont plutôt aujourd’hui l’occasion des fins de semaine prolongées pendant lesquelles on tend à se replier sur soi. Il n’y a plus l’éclatement sur l’extérieur dont les fêtes étaient l’occasion.

La nostalgie en soi n’apporte rien. Mais elle peut permettre de découvrir certaines règles pour une vie plus harmonieuse. À une époque où nous devons entreprendre de remettre le monde à l’endroit.

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04-09-2007

Solitude (2) : les causes

L‘homme est un animal social. Son besoin de communiquer est fondamental. Nécessaire à son équilibre. Dans notre société, les troubles psychosomatiques, mentaux ou nerveux, causés par l’isolement, sont de plus en plus nombreux.

« … le raz de marée d’information électronique, instantanée et planétaire, isole les individus. »

Marshall McLUHAN, in « Actualité » Jan. 80.

Or, cette absence de communication se rencontre à une époque où nous assistons à une multiplication pour ainsi dire infinie des techniques et des sciences de la communication. La simple communication interpersonnelle n’y trouve pas son compte. McLUHAN dit qu’en aggravant la promiscuité des individus, l’environnement que constitue l’information instantanée augmente leur solitude et leur désespoir… -« …promiscuité, dit-il, n’est pas communauté.

 » Nous sommes dans une situation qui peut sembler paradoxale : d’une part, ce qu’on appelle la présence collective envahit l’espace intérieur de l’individu : son territoire est de plus en plus restreint, dans les lieux publics, il est cerné par les autres, en même temps que de plus en plus submergé par les images et les sons; et, d’autre part, il souffre de l’absence de communauté.Le genre d’isolement dont souffre l’individu dans notre civilisation urbaine paraît, du point de vue historique, sans précédent : marcher dans la foule pendant des heures sans rencontrer un seul visage connu, rentrer chez soi sans être accueilli par personne, passer seul une soirée après l’autre; sans jamais personne ou presque avec qui communiquer - tout cela est nouveau. Pour extrême qu’elle puisse paraître, cette description s’applique à l’existence de centaines de milliers de personnes dans nos villes.

Notre société est très mobile : les individus vont d’un travail à l’autre, d’un quartier à un autre d’une ville à une autre. Ce qui favorise l’isolement. Curieux paradoxe : ce sentiment d’isolement germe et grandit le mieux en pleine société de masse; et, à cause d’elle, précisément, qui donne à l’individu le sentiment d’être perdu, noyé dans la foule anonyme… En pleine société de masse, l’individu connaît la difficulté, voire l’impossibilité de nouer des relations interpersonnelles.

La société de consommation est ainsi faite que chacun vise à avoir tout ce qu’il lui faut : sa machine à laver, sa voiture, sa télévision, comme si on évitait toute mise en commun des équipements ménagers ou autres - évitant ainsi toute possibilité d’échanges ou de rassemblement. L’habitat moderne encourage l’isolement.

Notre société a poussé de façon excessive la ségrégation naturelle des âges : aujourd’hui, les enfants, les adultes, les gens âgés - chaque groupe a son monde dans lequel les autres ne pénètrent pratiquement jamais. Et cette ségrégation est en partie responsable de l’isolement d’un très grand nombre d’individus.

 

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02-09-2007

Solitude (1): l’isolement des êtres

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Lorsqu’on parle de solitude, c’est plutôt d’isolement dont il s’agit.

La solitude est inhérente à la condition humaine. Une part de notre être restera toujours inexprimable, incommunicable. Qu’il faut, du reste, assumer. Alors que l’isolement – même si je continue d’employer, comme tout le monde, le mot solitude dans le même sens – est l’état d’une personne qui cesse d’être reliée à ses semblables, ou qui a le sentiment de ne pas l’être – ce qui revient au même.

Tout commence avec la naissance. Le stress, l’angoisse… Aujourd’hui, la solitude.

Avant de naître, l’être est pris en charge. Il est rattaché à un organisme qui le contient. Naître, c’est se séparer de la mère : l’être éprouve alors dans son inconscient un sentiment de rejet. La blessure de la naissance se referme mal. Plus tard, au moment du sevrage, il y aura une nouvelle séparation d’avec la mère, qui rouvrira la blessure de la naissance. Puis, ce sera le départ pour la maternelle… Et toutes les séparations de la vie. Avec, chaque fois, plus ou moins, le même sentiment de rejet qu’on éprouve. Il ne suffit pas sans doute de savoir que tout commence avec la naissance, mais je suppose que d’en prendre conscience aide à accepter la difficulté d’être et de vivre.

Un des pères de la psychologie moderne, le Dr Alfred Adler, a dit : « Être humain, c’est se sentir inférieur. » Ce sentiment compte pour beaucoup dans l’isolement d’un grand nombre d’individus. Il est difficile de savoir comment on est perçu par les autres. La plupart des êtres redoutent d’être perçus négativement. Et un grand nombre interprètent la difficulté de savoir ce que pensent les autres, comme la confirmation qu’ils sont perçus de façon négative par l’entourage.

Il suffit de très peu pour entretenir le sentiment que nous éprouvons tous, de notre infériorité. Nous avons tous peur, plus ou moins consciemment, de n’être pas acceptés par les autres, d’être maintenus à l’écart. Il est facile de se percevoir comme rejeté par les autres et de devenir un solitaire, ou plutôt un isolé. Le sentiment d’infériorité, qui favorise l’isolement de l’individu, est souvent entretenu par la vie : on se replie sur soi, par exemple, à la suite d’un échec sentimental – ce qui entraîne la peur d’un nouvel échec et c’est le cercle vicieux.

Un individu peut être un solitaire de tempérament ou le devenir par choix. Mais, à quelques rares exceptions près, le solitaire est souvent un être seul qui souffre de son isolement. Car l’être humain est un animal social.

La solitude est une question difficile à cerner. Elle est diverse dans ses manifestations. Pour certains, elle se traduit par un sentiment d’ennui; pour d’autres, par un état anxieux… Tout ce qu’on peut dire : ils sont de plus en plus nombreux dans notre société les gens qui se sentent seuls, coupés des autres, coupés du monde et qui souffrent d’isolement. De solitude, comme on dit. Ils sont nombreux. Mais combien sont-ils ? C’est difficile à dire.

Parce que la solitude est une souffrance muette. Il est mal vu de se plaindre de sa solitude. On se tait. On garde sa souffrance pour soi. Comme si on avait honte de se sentir isolé.

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28-08-2007

Le silence, un moment avec soi, un moment pour soi.. de Michèle Freud

07082903.jpgS’étourdissant dans des activités multiples, certains remplissent compulsivement leurs journées et leur agendas afin d’éliminer la moindre minute de battement, le moindre vide.

A force de se noyer dans un activisme incessant, ils courent à en perdre le souffle.

Dans cette agitation ambiante, ils se laissent envahir par toutes sortes de tourments qui, à la longue, finissent par les rendre malades, car à ce rythme, le corps s’épuise, les pensées se bousculent, s’embrouillent et se diluent.

Pour renforcer notre équilibre intérieur, nous ressourcer et écouter les messages que le corps nous envoie, nous aurions pourtant besoin de calme, de détente et de silence.

Or, précisément, nous redoutons le silence, il nous renvoie à toutes nos peurs archaïques : celle de l’absence, de l’insécurité, du vide, du manque d’amour, d’où notre besoin de combler et de se remplir de l’Autre, de possessions, de travail, de nourriture, d’alcool et de substances diverses.

Revenons à l’enfance, à l’origine de nos peurs.

Durant ses premiers mois de vie, le bébé est entièrement soumis au « principe de plaisir » énoncé par S. Freud .

Il vit en pleine fusion avec celle qui le nourrit et lui procure des soins, en l’occurrence sa mère.

N’ayant pas clairement conscience d’une réalité extérieure, ses demandes étant satisfaites par la mère, il se trouve dans l’illusion de la toute-puissance.

Peu à peu, au cours de sa maturation, l’enfant se confronte au « principe de réalité », aux premières frustrations, à l’attente, à l’absence.

La mère « suffisamment bonne » est sensée jouer un rôle de régulateur interne, mais aussi externe.

Tout en continuant à l’accompagner et à lui prodiguer amour et soins, elle lui apprend à se confronter à la séparation, à l’attente et à la frustration qui en découle.

Pour supporter l’absence, l’enfant va devoir imaginer l’Objet affectif, le fantasmer, il utilisera « l’objet transitionnel » : doudou, ours en peluche, tétine etc..

Cette capacité fantasmatique lui offre en même temps la possibilité d’explorer son imaginaire.

Dans son processus d’individuation, pour se construire un moi autonome, l’enfant a besoin d’expérimenter cette force interne.

Elle lui permet aussi de pallier le manque.

A défaut d’un accompagnement satisfaisant, (mère trop comblantes devançant toute demande et empêchant ainsi cette capacité d’exploration de vie intérieure, ou mère absente, peu affectueuse,) il sera dans une éternelle attente, souffrant de carences, cherchant à l’extérieur ce qui pourrait le satisfaire.

Ainsi, pour certains, le silence renvoie à l’angoisse, au vide, au manque et surtout à l’incapacité d’y faire face.

Il nous faut nous rendre à l’évidence : nous ne parviendrons jamais à colmater cette béance toujours en nous et devons admettre que l’Autre ne comblera jamais tous nos besoins.

Faute de s’en convaincre, notre vie risque d’être une quête insatiable et illusoire.

07082904.jpgNous ne pouvons échapper en effet à l’expérience de la solitude inhérente à notre condition.

La capacité d’être seul nous apprend aussi à grandir, elle nous confronte certes à l’absence, mais aussi à la présence.

Elle éveille en nous la possibilité de se nourrir d’une vie intérieure plus intense, d’explorer de nouvelles ressources et de se relier à soi.

 

Nous pouvons parvenir à transformer notre peur de la solitude en l’apprivoisant, en acceptant de se retrouver seul pour accueillir ses peurs, les comprendre et les dépasser.

On y puise une grande force et on apprend alors à être bien avec soi, on acquiert une nouvelle liberté, celle qui permet de choisir d’être tranquillement avec soi-même.

1 Pour Carl Jung, la quête du « connais-toi toi-même » passe par le retrait en soi.

Cette étape est bénéfique pour soi, mais aussi pour notre environnement car elle agit sur nos relations interpersonnelles et rejaillit sur toute notre existence.

De grands philosophes existentialistes et spiritualistes de Pascal, à Kierkegaard en passant par Rousseau et Vigny insistent sur l’importance de l’expérience de cet isolement.

Jean-Jacques Rousseau* préconise la rêverie qui lui assure d’avoir un moment à soi : «Je ressens un sentiment précieux de plénitude, de contentement et de paix dans ce calme. Chaque jour de ma vie me rappelle avec plaisir celui de la veille et je n’en désire point d’autre pour le lendemain. »

L’expérience du silence est trop souvent négligée dans ce monde qui sans cesse nous agresse.

Dans cet environnement grouillant, elle apparaît de plus en plus comme une nécessité pour se recentrer.

Faire silence est une anti-dote pour mieux résister aux méfaits du stress.

Alors commençons quotidiennement à nous octroyer quelques minutes afin d’offrir à notre corps et à notre mental un moment salvateur.

Pour éviter de se laisser habiter par un déferlement de pensées parasites, habituons-nous par exemple dans la journée à être vigilant à un état intérieur, simplement percevoir la présence attentive de son souffle, avec la sensation agréable de bénéficier d’un peu de temps pour être avec soi, attentif aux mouvements que l’on effectue comme le pas que l’on pose dans le sol, ou savourer un met en mangeant dans la pleine conscience des cinq sens que l’on éveille.

Attentif à soi, mais aussi à la vie, à son environnement : regarder le ciel, les étoiles, le soleil, la couleur et pureté d’une fleur, écouter le tic tac d’une pendule, entendre le son des oiseaux, communiquer avec la nature être présent à la musique, à ses vibrations… autant de techniques à la portée de chacun…

Après une épreuve douloureuse, une étape de vie importante, nous avons besoin de conforter notre relation avec nous-mêmes.

Trop souvent, après une séparation, un divorce, une rupture, on se précipite dans une nouvelle relation pour ne pas avoir à affronter la solitude.

Si nous voulons créer des nouveaux liens, il nous faut quelquefois vaincre nos ennemis intimes, comprendre et intégrer ce que notre relation aux autres a éveillé comme pensées, comme comportements.

Cela suppose un temps de retrait, un espace pour la réflexion, entendre ce que l’on n’a pas pris soin d’écouter, accepter de grandir et de mûrir.

C’est un moment où l’on approfondit la relation à soi et cela nous procure une plus grande liberté intérieure pour nous investir dans de nouveaux choix de vie.

Ce temps d’isolement est aussi un moment sacré, d’une grande intensité où l’on vit avec soi une expérience privilégiée d’une grande fécondité qui nous ouvre à une vraie présence à nousmême.

Lorsque l’on ressent cette présence en soi, on n’a plus peur du silence, de la solitude… on ne se sent plus seul.

Eprouver une liberté intérieure, c’est s’affranchir de toute attente et de toutes nos peurs dit Matthieu Ricard* Dans la vie quotidienne, cette liberté nouvelle nous offre la possibilité d’une plus grande ouverture à l’autre, celle aussi de savourer la simplicité du moment présent, libre du passé, affranchi du futur et de ses peurs, celle de pouvoir alors partager simplement l’intimité d’un rire avec les êtres que l’on apprécie, sans y être émotionnellement accroché.

Ainsi régénérés et libérés, il nous est plus aisé de nous investir dans nos activités en développant davantage notre créativité et nos aspirations pour le plaisir et la solide nourriture de la vie.

La vie est riche de tout ce qui est nécessaire pour nous éclairer, mais nous ne prenons pas le temps d’allumer la lumière nous enseignent les sages.

2 Sachons reconnaître notre besoin de silence, de solitude mais aussi ceux de notre entourage et accordons-nous ces moments où chacun respecte le silence, l’espace et le jardin secret de l’autre afin de mieux se retrouver.

* Les rêveries du promeneur solitaire…Gallimard

* Plaidoyer pour le bonheur Nil Editions

*La solitude Nicole Fabre Albin Michel

Psychanalyse Magazine juin 2004

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21-08-2007

Ma solitude, de Colette

Ma solitude, cette neige de décembre, ce seuil d’une autre année ne me rendront pas le frisson d’autrefois, alors que dans la nuit longue je guettais le frémissement lointain, mêlé aux battements de mon cour, du tambour municipal, donnant au petit matin du 1er janvier, l’aubade au village endormi… Ce tambour dans la nuit glacée, vers six heures, je le redoutais, je l’appelais du fond de mon lit d’enfant, avec une angoisse nerveuse proche des pleurs, les mâchoires serrées, le ventre contracté… Ce tambour seul, et non les douze coups de minuit, sonnait pour moi l’ouverture éclatante de la nouvelle année, l’avènement mystérieux après quoi haletait le monde entier, suspendu au premier rrran du vieux tapin de mon village.
Il passait, invisible dans le matin fermé, jetant aux murs son alerte et funèbre petite aubade, et derrière lui une vie recommençait, neuve et bondissante vers douze mois nouveaux… Délivrée, je sautais de mon lit à la chandelle, je courais vers les souhaits, les baisers, les bonbons, les livres à tranche d’or… j’ouvrais la porte aux boulangers portant les cent livres de pain et jusqu’à midi, grave, pénétrée d’une importance commerciale, je tendais à tous les pauvres, les vrais et les faux, le chanteau de pain et le décime qu’ils recevaient sans humilité et sans gratitude…
Matins d’hiver, lampe rouge dans la nuit, air immobile et âpre d’avant le lever du jour, jardin deviné dans l’aube obscure, rapetissé, étouffé de neige, sapins accablés qui laissiez, d’heure en heure, glisser en avalanches le fardeau de vos bras noirs, coups d’éventails des passereaux effarés, et leurs jeux inquiets dans une poudre de cristal plus ténue, plus pailletée que la brume irisée d’un jet d’eau… O tous les hivers de mon enfance, une journée d’hiver vient de vous rendre à moi ! C’est mon visage d’autrefois que je cherche, dans ce miroir ovale saisi d’une main distraite, et non mon visage de femme, de femme jeune que sa jeunesse va bientôt quitter…
(Les Vrilles de la vigne, 1908)

1. « aubade » : concert donné à l’aube sous les fenêtres de quelqu’un.
2. « avènement» : arrivée, venue.
3. « tapin » : celui qui bat du tambour.
4. « pénétrée d’une importance commerciale» : convaincue de jouer un rôle commercial important
5. « le chanteau de pain » : morceau d’un grand pain ; « décime» : dix centimes. Termes rares et régionaux.
6. « passereaux » : oiseaux de petite taille.

Quel bonheur d’avoir découvert ce texte de Colette, sur la solitude.

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21-08-2007

Lettre à la solitude, de Michèle Assante

Je reviens d’un voyage au cœur d’une contrée emmitouflée dans la lenteur du rythme. Qui est contraint d’y séjourner, dessaisi de la liberté de fuir, qui prend le temps d’accueillir cette lenteur en lui touche alors l’incroyable puissance souterraine de l’immobilité apparente, la force irradiante d’une énergie close sur elle-même. L’extrême lenteur pétrit imperceptiblement mais efficacement la pâte d’où se remodèlera le geste.

Je reviens d’un voyage au centre d’une terre fertile, un quelque part réfractaire à une quelconque localisation, où s’enracine le mouvement – une aire tout entière repliée sur son mystère, inabordable par la parole –, point de rencontre entre le corporel, le psychique, l’affectif, le spirituel… et tant d’autres réalités innommables… (point de rencontre ou point d’émergence ?).

Au retour d’un voyage aussi étrange des quelques mots qui racontent s’échappe l’essentiel.

L’essentiel ? Une métamorphose en soi ?

Ce voyage instruit sur la facticité d’une certaine question du sens. Lorsque ce qui charpente votre espace familier fond brutalement, lorsque vous perdez la maîtrise de votre corps comme de votre réflexion, lorsque le quotidien se dérobe, la simple certitude d’être là, et que les autres soient là – c’est-à-dire en vie –, la prise de conscience de posséder l’essentiel, rendent caduque et malvenue toute interrogation sur le sens de la vie.

Vous êtes là, inactif, immobile, inutile, et vous accueillez chaque instant avec une infinie reconnaissance. Vous découvrez que ce rien, cette immobilité, c’est la vie.

Vous êtes là, passif, et vous sentez la sève vitale qui flue et reflue, sans discontinuité, qui nourrit d’une même substance les faits les plus spectaculaires comme les détails les plus insignifiants ; vous savourez votre sensation ; vous êtes fondamentalement heureux.

Maintenant le plus difficile reste à faire. Comment ne pas trahir ? Parfois un sentiment de nostalgie s’éveille en moi : la nostalgie du passé inconscient, de l’avant, du temps de l’immortalité ; la nostalgie du passé proche aussi, protecteur en dépit d’une impossibilité à être. La nostalgie du passé me guette face à l’effroi du temps à venir : serai-je capable de donner forme à l’enseignement dont cette épreuve est porteuse ?

Maintenant la question du sens surgit différemment.

Souvent mes périples nocturnes me déversent dans l’écheveau embrouillé des couloirs de métro. Je tourne à droite, bifurque à gauche, reviens sur mes pas, traverse un quai, cherche en vain un repère. Les multiples flèches affichées en tout sens me donnent le tournis. Je suis au point de départ, mais après ? Comment trouver la bonne direction ?

Je ne sais.

Je sais seulement qu’il me faut avancer. La marche arrière pétrifierait. Tenter de retourner vers là d’où je viens, tenter de retenir ce qui se refuse à être retenu, anéantiraient la valeur de sa traversée.

Je reviens d’un voyage dans un lieu étrange. Maintenant ici tout est à redécouvrir, y compris moi-même.

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20-08-2007

Du lien social, de Leslie Kaplan.

070820dsoltation.jpgJ’ai pensé qu’il serait intéressant de s’arrêter sur ce titre, le lien social. Je veux dire : ne pas gommer le paradoxe. Il peut en effet sembler paradoxal qu’à des écrivains on demande d’intervenir dans ce sens. Je ne parle pas bien sûr des préjugés, ou de la vision romantique, l’écrivain comme individualiste, etc. Ni de l’oeuvre même, qui a évidemment sa place dans la société et le monde, comme lien, comme rupture de lien, et création de nouvelles formes de liens. Mais le travail d’écriture est un travail solitaire, alors en quoi ce travail peut-il être sollicité par rapport à la question du lien social? Comment penser l’expérience de l’écrivain en ce qu’elle aurait quelque chose à voir avec le lien social ? partager, transmettre quoi ?

D’autre part, s’il s’agit de tisser ou de renouer des liens au sein de la population, qu’est-ce à dire sinon que l’on constate à quel point ce tissu est défait, détruit.

Hannah Arendt, dans Les origines du totalitarisme : « Ce qui, dans le monde non totalitaire, prépare les hommes à la domination totalitaire, c’est le fait que la désolation qui jadis constituait une expérience limite, subie dans certaines conditions sociales marginales, telles que la vieillesse, est devenue l’expérience quotidienne de masses toujours croissante de notre siècle. »

La désolation, d’après Arendt, le terme anglais est loneliness, c’est l’isolement, la solitude non pas choisie mais subie. Il me semble qu’on peut développer : c’est l’accablement devant la lourdeur du monde, l’impression d’être dépassé par le monde, d’être complètement incapable de lui faire face. C’est le malheur, le sentiment d’avoir été abandonné, petit et abandonné, sentiment tellement fort qu’il peut engendrer la perte des repères, la perte de l’identité, et finalement l’aliénation totale, avec la capture par des idéologies de ressentiment. Pour Arendt c’est ce qu’elle analyse comme la société industrielle de masse qui produit la désolation, personnellement je suis d’accord avec elle. Mais ici n’est pas le lieu de la recherche des causes, mais du constat, et de se demander : et alors, quoi, et quoi de l’écrivain par rapport à cette situation.

Les situations sont les plus variées, tous les lieux du monde actuel, ville, hôpital, prison, maison de retraite, écoles…

Or, ce qu’il faut remarquer : chaque fois que le lien social est attaqué, c’est le lien avec le langage qui est aussi attaqué. Dans la désolation, ce qui est atteint, c’est aussi le langage, le lien fondamental humain du langage, la confiance dans les mots, dans la parole de l’autre. La parole de l’autre, de n’importe quel autre, est mise en cause, mise en doute, on n’y croit plus, quel intérêt, c’est pas la peine, à quoi servent les mots, c’est du baratin, du bla bla bla. On laisse tomber, comme on a été laissé tombé.

D’où une violence en miroir à la violence qui a été faite, d’où l’adhésion à n’importe quoi, religion, superstition, délire politique, drogue…

Je pense donc que pour que le tissu social soit reconstruit, il faut aussi prendre en considération la question du langage.

Ce qui ne veut évidemment pas dire que c’est la seule dimension impliquée. Le réel excède toujours les mots.

Il suffit de penser un instant par exemple à une maison d’arrêt, où les détenus sont huit dans une cellule, cellule où il y a par ailleurs les sanitaires, ou à un collège de banlieue où les élèves sont parqués, trop nombreux, presque réduits à l’anonymat, des enfants presque anonymes, ou à une maison de retraite qui à quatre de l’après-midi sent déjà, ou encore, le poisson…

Désolation soft , désolation quand même.

Le réel excède les mots, mais c’est dialectique, s’il n’y a pas confiance dans les mots, rien ne peut se faire de durable, aucun changement important, qui tienne.

Un lien social, humain, passe par un rapport au langage où le langage vit, peut vivre, dans ses deux dimensions fondamentales : comme parole adressée, lieu d’accueil pour l’autre, et comme matière polysémique, moyen d’expérimentation et de jeu avec le monde et les autres.

Le langage permet le je, le sujet, parce qu’il permet le jeu avec le monde, les autres. Mais cela est possible seulement si le monde, les autres, ont déjà permis ce rapport-là au langage.

La confiance dans le langage, dans la parole adressée, avec ce qu’elle comporte de promesse, que chacun sente qu’il existe pour l’autre, et, l’affirmation, qu’elle soit formulée ou non, du caractère polysémique du langage, de sa dimension fondamentale de jeu et d’expérimentation, c’est la moindre des choses pour un écrivain, parce que c’est ce qui le constitue comme écrivain.

Pour moi il est évident que les écrivains qui s’intéressent au lien social peuvent trouver un sens dans des expériences de terrain souvent éprouvantes parce que ces expériences sont aussi la réaffirmation de ce qui fonde leur travail à eux, écrivains.

Conséquences : ce n’est pas sur tel ou tel artiste-écrivain que se porte le transfert, le désir de travail, mais sur la fonction écrivain.

Donc ce n’est pas comme un écrivain particulier porteur d’une oeuvre particulière que l’on intervient, mais comme « l’écrivain », transmetteur de la fonction même du langage.

Modestie si on veut mais surtout responsabilité par rapport à cette transmission là.

Cela ne veut nullement dire que l’écrivain qui fait des rencontres, des ateliers d’écriture, etc, ne doit pas parler de son oeuvre, au contraire. Mais en tant que son oeuvre, ou l’oeuvre de ses contemporains, ou de ses écrivains préférés, etc, sont des moyen de passer ces qualités fondamentales du langage.

Il s’agit d’inventer par rapport à ce qui est au coeur de la demande, même si ce n’est pas formulé : le langage comme construction du sujet dans son rapport au monde, remise en circulation de ce qui est isolé, figé dans la désolation.

Orienter le travail en ce sens.

Pas tant aider les gens à « s’exprimer », ce que pour le moment ici et maintenant en France ils peuvent faire à peu près, mais à PENSER, avec les mots, là où ils sont, leur rapport au monde, aux autres.

Mettre en relation, faire des rapprochements, des ponts, des liens.

Et penser c’est aussi jouer, mettre de la légèreté là où il y a de la lourdeur, de l’inertie…

C’est quitter la solitude inhumaine, la désolation, pour tenter d’instaurer un bon rapport à la solitude, c’est-à-dire un bon rapport à soi-même et aux autres.

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15-08-2007

Le goût de la solitude, de Edgar Blaustein

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Solitude, de Dominique Dardek 

Il y a deux ans, j’ai vécu la rupture d’une relation. Involontaire de ma part — ma copine avait décidé de partir. Je n’étais pas habitué à ce genre de situation, car j’avais passé toute ma vie adulte autour de deux relations, presque sans intervalle entre les deux. A l’age avancé de trente-deux ans, je me trouvais seul pour la première fois de ma vie. Et j’étais obligé de mesurer à quel point ma vie avait été fondée sur une relation avec une autre personne. Ma situation a remis en cause tout ce que je faisais travail, amitié, activité politique, loisirs, même la nourriture.

J’ai passé quelques mois comme dans le brouillard. Rien ne me semblait solide. Je me sentais de nouveau adolescent. D’abord j’ai essayé de continuer ma vie comme si de rien n’était passé. Impossible. Enfin, j’ai compris la nécessité d’apprendre à vivre seul, ou au moins de supporter la solitude. J’ai retrouvé quelques petits plaisirs des choses que j’avais oubliées dans ma vie de couple, remplie d’engagements, de choses à faire et de conversations animées. J’ai recommencé le jogging. C’était au moins une : activité solide, concrète, corporelle. Je montais sur la colline derrière ma maison et, au bout de vingt minutes, je me trouvais dans la forêt de séquoias, au sommet, tout essoufflé. L’effort, même la fatigue, était agréable. Ça me tirait hors de moi-même, de mon état renfermé.

Les vacances approchaient. D’habitude, j’allais en montagne. Avec ma copine, bien entendu. Mais plus de copine. Quoi faire ? Pendant trente ans, j’avais marché dans les montagnes, mais jamais seul. J’ai décidé que j’étais adulte, et que j’irais seul. Ma décision fut favorisée par manque de choix : impossible de rester en ville toutes les vacances. Et me voilà, sur le franc ouest de la Sierra Nevada à la fin de l’après-midi. Avec quelqu’un, j’aurais attendu le jour suivant avant de commencer la marche. Mais seul, je suis pris par une peur de rester inactif, donc je commence tout de suite. Je marche vite, comme un animal poursuivi. Au crépuscule je m’arrête et je monte ma tente. Je mange rapidement, un bout de fromage et du pain. Pas la peine de cuisiner. Je dors, mal. Je me lève tôt le matin. Pas question de rester seul dans «  l’intimité  » de ma tente. En fait, il n’y a pas d’intimité. Je suis frappé, voire bouleversé, par l’incomparable majesté des montagnes. Je me sens tout à fait incapable d’accepter seul toute cette beauté. Je veux crier à quelqu’un «  Oh wow ! Regarde ça !  » Mais il n’y a personne. Le crier à moi-même ? Ça n’a pas de sens.

Je marche et je marche. Progressivement j’apprends à apprécier, pour moi seul, la marche, mon loisir préféré, mais que j’ai aimée jusqu’ici en relation avec une autre personne. Je marche où je veux, mange quand j’en ai envie, dors quand je suis fatigué. C’est moi qui décide. Pas de discussion, donc pas de disputes ; mais j’ai du mal à accepter cette liberté. Je pense à la chanson de Janis Joplin «  Bobby McGee  » : «  Freedoms just another word for nothing left to lose…  » (La liberté ce n’est qu’un autre mot pour « rien à perdre »). Eh bien, me voilà libre.

J’aime tellement marcher. Pour la première fois de ma vie, je peux marcher sans arrêt, et je le fais. Mon côté macho n’est pas limité par la présence d’une autre. Un grand plaisir de me lever le matin, de regarder une montagne au loin, de marcher toute la journée et d’y arriver le soir. Je peux aller jusqu’au bout, marcher jusqu’au point d’être crevé. Je ne peux plus dire que c’est «  elle  » qui m’empêche de faire ce que je veux. Donc, je suis obligé de décider si vraiment je veux le faire.

Je fais les courses. Un plaisir, de voir tous les légumes, les fruits : une vraie richesse. C’est la fin de la saison, et les fraises sont très belles, et pas chères. J’en achète deux barquettes. Le lendemain, un samedi, je me rends compte que les deux amis avec qui je partage mon appartement sont partis pour le week-end. Je n’ai pas pensé à inviter quelqu’un pour dîner. Qui va manger les fraises ? Elles vont pourrir. Tout d’un coup, je me rends compte que MOI, je peux les manger, tout seul. Révélation. Moi, j’ai mes propres envies. Je mange les fraises. Je me sens coupable. Ce n’est pas correct de consommer tout ça, seul. Mais je m’excuse. Après tout, je n’ai pas le choix. On ne peut pas laisser pourrir de la nourriture.

La deuxième fois que je fais les courses, j’ose me poser la question «  Que veux-tu manger ?  » Une nouvelle façon de penser. Moi, la première personne du singulier du verbe vouloir. J’ai toujours aimé la nourriture en fonction des avis des autres. J’achetais pour faire plaisir à ma copine, à des invités, à des mecs avec qui j’habitais. Maintenant j’apprends à me faire plaisir à moi-même. Et à penser que c’est une raison suffisante pour faire quelque chose. Ce n’est pas facile. Souvent je me sens paresseux. Il faut un grand effort pour faire la cuisine quand on est seul. Souvent je grignote, sans manger un vrai repas de toute la journée. Je me sens infantile est-ce que je ne suis pas assez adulte, assez responsable pour m’occuper de moi, pour manger correctement ? J’arrive à un compromis je fais des «  burritos  » (haricots rouges avec fromage, frits dans une galette). C’est vite fait, mais c’est tout de même chaud, et je peux dire que je me suis fait à manger.

Être seul. Pourquoi est-ce si difficile ? Je pense à des ermites, à des écrivains qui ont passé plusieurs années beaucoup plus seuls que moi. Après tout, je voyais mes collègues chaque jour. Et même si j’avais perdu une amie privilégiée, il me restait d’autres amitiés en fait, des amitiés aussi importantes. En quoi consistait cette «  solitude  » ? Je n’étais pas si seul. Et en tous cas, d’où venait la difficulté ? Être seul, c’est être avec soi-même. Est-ce que je me trouve si ennuyeux que ça soit si pénible de me trouver sans une autre présence pour diluer ma propre présence ?

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14-08-2007

Friedrich Nietzsche (1878-1879). Ainsi parlait Zarathoustra (3e partie) Le retour

O solitude ! Toi ma patrie, solitude ! Trop longtemps j’ai vécu sauvage en de sauvages pays étrangers, pour ne pas retourner à toi avec des larmes !

Maintenant menace-moi du doigt, ainsi qu’une mère menace, et souris-moi comme sourit une mère, dis-moi seulement : « Qui était-il celui qui jadis s’est échappé loin de moi comme un tourbillon ? — celui qui, en s’en allant, s’est écrié : trop longtemps j’ai tenu compagnie à la solitude, alors j’ai désappris le silence ! C’est cela — que tu as sans doute appris maintenant ?

« O Zarathoustra, je sais tout : et que tu te sentais plus abandonné dans la multitude, toi l’unique, que jamais tu ne l’as été avec moi !

« Autre chose est l’abandon, autre chose la solitude : C’est cela — que tu as appris maintenant ! Et que parmi les hommes tu seras toujours sauvage et étranger :

 » — sauvage et étranger, même quand ils t’aiment, car avant tout ils veulent être ménagés !

« Mais ici tu es chez toi et dans ta demeure ; ici tu peux tout dire et t’épancher tout entier, ici nul n’a honte des sentiments cachés et tenaces.

« Ici toutes choses s’approchent à ta parole, elles te cajolent et te prodiguent leurs caresses : car elles veulent monter sur ton dos. Monté sur tous les symboles tu chevauches ici vers toutes les vérités.

« Avec droiture et franchise, tu peux parler ici à toutes choses : et, en vérité, elles croient recevoir des louanges, lorsqu’on parle à toutes choses — avec droiture.

« Autre chose, cependant, est l’abandon. Car te souviens-tu, ô Zarathoustra ? Lorsque ton oiseau se mit à crier au-dessus de toi, lorsque tu étais dans la forêt, sans savoir où aller, incertain, tout près d’un cadavre : — lorsque tu disais : que mes animaux me conduisent ! J’ai trouvé plus de danger parmi les hommes que parmi les animaux : — c’était là de l’abandon !

« Et te souviens-tu, ô Zarathoustra ? Lorsque tu étais assis sur ton île, fontaine de vin parmi les seaux vides, donnant à ceux qui ont soif et le répandant sans compter : — jusqu’à ce que tu fus enfin seul altéré parmi les hommes ivres et que tu te plaignis nuitamment : « N’y a-t-il pas plus de bonheur à prendre qu’à donner ? Et n’y a-t-il pas plus de bonheur encore à voler qu’à prendre ? » — C’était là de l’abandon !

« Et te souviens-tu, ô Zarathoustra ? Lorsque vint ton heure la plus silencieuse qui te chassa de toi-même, lorsqu’elle te dit avec de méchants chuchotements : « Parle et détruis ! » — lorsqu’elle te dégoûta de ton attente et de ton silence et qu’elle découragea ton humble courage : c’était là de l’abandon ! « -

O solitude ! Toi ma patrie, solitude ! Comme ta voix me parle, bienheureuse tendre !

Nous ne nous questionnons point, nous ne nous plaignons point l’un à l’autre, ouvertement nous passons ensemble les portes ouvertes.

Car tout est ouvert chez toi et il fait clair ; et les heures, elles aussi, s’écoulent ici plus légères. Car dans l’obscurité, te temps vous paraît plus lourd à porter qu’à la lumière.

Ici se révèle à moi l’essence et l’expression de tout ce qui est : tout ce qui est veut s’exprimer ici, et tout ce qui devient veut apprendre de moi à parler.

Là-bas cependant — tout discours est vain ! La meilleure sagesse c’est d’oublier et de passer : — c’est là ce que j’ai appris !

Celui qui voudrait tout comprendre chez les hommes devrait tout prendre. Mais pour cela j’ai les mains trop propres.

Je suis dégoûté rien qu’à respirer leur haleine ; hélas ! pourquoi ai-je vécu si longtemps parmi leur bruit et leur mauvaise haleine !

O bienheureuse solitude qui m’enveloppe ! O pures odeurs autour de moi ! O comme ce silence fait aspirer l’air pur à pleins poumons ! O comme il écoute, ce silence bienheureux !

070815edithmesmer.jpgEdith Messmer

Là-bas cependant — tout parle et rien n’est entendu. Si l’on annonce sa sagesse à sons de cloches : les épiciers sur la place publique en couvriront le son par le bruit des gros sous !

Chez eux tout parle, personne ne sait plus comprendre. Tout tombe à l’eau, rien ne tombe plus dans de profondes fontaines.

Chez eux tout parle, rien ne réussit et ne s’achève plus. Tout caquette, mais qui veut encore rester au nid à couver ses œufs ?

Chez eux tout parle, tout est dilué. Et ce qui hier était encore trop dur, pour le temps lui-même et pour les dents du temps, pend aujourd’hui, déchiqueté et rongé, à la bouche des hommes d’aujourd’hui.

Chez eux tout parle, tout est divulgué. Et ce qui jadis était appelé mystère et secret des âmes profondes appartient aujourd’hui aux trompettes des rues et à d’autres tapageurs.

O nature humaine ! chose singulière ! bruit dans les rues obscures ! Te voilà derrière moi : — mon plus grand danger est resté derrière moi !

Les ménagements et la pitié furent toujours mon plus grand danger, et tous les êtres humains veulent être ménagés et pris en pitié.

Gardant mes vérités au fond du cœur, les mains agitées comme celles d’un fou et le cœur affolé en petits mensonges de la pitié : — ainsi j’ai toujours vécu parmi les hommes.

J’étais assis parmi eux, déguisé, prêt à me méconnaître pour les supporter, aimant à me dire pour me persuader : « Fou que tu es, tu ne connais pas les hommes ! »

On désapprend ce que l’on sait des hommes quand on vit parmi les hommes. Il y a trop de premiers plans chez les hommes, — que peuvent faire là les vues lointaines et perçantes !

Et s’ils me méconnaissaient : dans ma folie, je les ménageais plus que moi-même à cause de cela : habitué que j’étais à la dureté envers

moi-même, et me vengeant souvent sur moi-même de ce ménagement.

Piqué de mouches venimeuses, et rongé comme la pierre, par les nombreuses gouttes de la méchanceté, ainsi j’étais parmi eux et je me disais encore : « Tout ce qui est petit est innocent de sa petitesse ! »

C’est surtout ceux qui s’appelaient « les bons » que j’ai trouvés être les mouches les plus venimeuses : ils piquent en toute innocence ; ils mentent en toute innocence ; comment sauraient-ils être — justes envers moi !

La pitié enseigne à mentir à ceux qui vivent parmi les bons. La pitié rend l’air lourd à toutes les âmes libres. Car la bêtise des bons est insondable.

Me cacher moi-même et ma richesse — voilà ce que j’ai appris à faire là-bas : car j’ai trouvé chacun riche pauvre d’esprit. Ce fut là le mensonge de ma pitié de savoir chez chacun, de voir et de sentir chez chacun ce qui était pour lui assez d’esprit, ce qui était trop d’esprit pour lui !

Leurs sages rigides, je les ai appelés sages, non rigides, — c’est ainsi que j’ai appris à avaler les mots. Leurs fossoyeurs : je les ai appelés chercheurs et savants, — c’est ainsi que j’ai appris à changer les mots.

Les fossoyeurs prennent les maladies à force de creuser des fosses. Sous de vieux décombres dorment des exhalaisons malsaines. Il ne faut pas remuer le marais. Il faut vivre sur les montagnes.

C’est avec des narines heureuses que je respire de nouveau la liberté des montagnes ! mon nez est enfin délivré de l’odeur de tous les être humains !

Chatouillée par l’air vif, comme par des vins mousseux, mon âme éternue, — et s’acclame en criant : « A ta santé ! »

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06-08-2007

Société et solitude, de Ralph Waldo Emerson

070806meduse.jpgAu cours de mes voyages, je me suis trouvé avec un humoriste qui avait chez lui un modelage de la Méduse de Rondanini, et qui m’assura que le nom sous lequel cette grande œuvre d’art figurait dans les catalogues était inexact ; il était convaincu que le sculpteur qui l’avait taillée la destinait à représenter la Mémoire, mère des Muses. Dans la conversation qui suivit, mon nouvel ami me fit quelques confidences extraordinaires. « Ne voyez-vous pas, » dit-il, la punition du savoir ? Ne voyez-vous pas que, pareil au bourreau du poème de Hood, chacun de ces scholars que vous avez rencontrés à S…, dût-il être le dernier homme, guillotinerait le dernier, sauf un ? » Il ajouta nombre d’observations piquantes, mais son sérieux évident retint mon attention et, durant les semaines qui suivirent, nous fîmes plus ample connaissance. Il avait des capacités réelles, un naturel aimable et sans vices, mais il avait un défaut – il ne pouvait se mettre au diapason des autres. Son vouloir avait une sorte de paralysie, si bien que quand il se trouvait avec les gens sur un pied ordinaire, il causait pauvrement et à côté du sujet, comme une jeune fille évaporée. La conscience de son infériorité la rendait pire. Il enviait aux conducteurs de bestiaux et aux bùcherons de la taverne leur parler viril. Il soupirait après le don terrible de la familiarité de Mirabeau, convaincu que celui dont la sympathie sait descendre au plus bas est l’homme de qui les rois ont le plus à craindre. Quant à lui, il déclarait ne pouvoir réussir à être assez seul pour écrire une lettre à un ami. Il quitta la ville, alla s’enterrer aux champs. La rivière solitaire n’avait pas assez de solitude ; le soleil et la lune le gênaient. Quand il acheta une maison, la première chose qu’il fit fut de planter des arbres. Il ne pouvait se cacher suffisamment. Mettez ici une haie, plantez là des chênes – des arbres derrière les arbres, et par-dessus tout, des feuillages toujours verts, car ils maintiennent le mystère autour de vous toute l’année. Le plus agréable compliment que vous pussiez lui faire, c’était de donner à entendre que vous ne l’aviez pas remarqué dans la maison ou la rue où vous l’aviez rencontré. Tandis qu’il souffrait d’être vu où il était, il se consolait par la pensée délicieuse du nombre inimaginable d’endroits où il n’était pas. Tout ce qu’il demandait à son tailleur, c’était cette sobriété de couleur et de coupe qui ne saurait jamais retenir l’œil un instant. Il alla à Vienne, à Smyrne, à Londres. Dans toute la variété des costumes, le carnaval, le kaléidoscope des vêtements, il s’aperçut avec horreur qu’il ne pouvait jamais découvrir dans la rue un homme qui portât quoi que ce fût de pareil à son habillement. Il aurait donné son âme pour l’anneau de Gygès. Le tourment d’être visible, avait émoussé en lui les affres de la mort. « Croyez-vous, » disait-il, « que j’aie une telle terreur d’être tué, moi qui n’attends que le moment de laisser glisser mon vêtement corporel, de me dérober dans les étoiles lointaines, et de mettre des diamètres de systèmes solaires et d’orbites sidérales entre tous les esprits et moi – pour épuiser des siècles dans la solitude et oublier, si possible, jusqu’au souvenir même ? » Ses gaucheries sociales lui donnaient un remords allant jusqu’au désespoir, et il parcourait des kilomètres et des kilomètres pour se défaire de ses contorsions de visage, de ses tressaillements de bras et haussements d’épaules. Dieu peut pardonner les péchés, disait-il, mais pour la maladresse, il n’est point de pardon au ciel ni sur terre. Il admirait Newton, non pas tant pour ses théories sur la lune, que pour sa lettre à Collins, où il défend d’insérer son nom avec la solution du problème dans les Philosophical Transactions : « Cela me ferait peut-être connaître davantage, chose que je m’applique particulièrement à éviter. »

Ces conversations m’amenèrent un peu plus tard à connaître des cas similaires, et à découvrir qu’ils ne sont pas très rares. On trouve peu de pures substances dans la nature. Les tempéraments qui peuvent supporter dans le plein jour les rudes procédés du monde doivent être d’une pauvre constitution moyenne – comme le fer et le sel, l’air atmosphérique et l’eau. Mais il est des métaux, comme le potassium et le sodium, qui, pour se garder purs, doivent être conservés sous le naphte. Tels sont les talents orientés vers une spécialité, qu’une civilisation à son apogée nourrit au cœur des grandes villes et dans les chambres royales. La nature protège son œuvre. Un Archimède, un Newton, sont indispensables à la culture du monde ; aussi les préserve-t-elle par une certaine sécheresse. S’ils avaient été de bons vivants, aimant la danse, le Porto et les clubs, nous n’aurions ni la « Théorie de la Sphère », ni les « Principes ». Ils avaient ce besoin d’isolement qu’éprouve le génie. Chacun doit se tenir sur son trépied de verre, s’il veut garder son électricité. Swendeborg lui-même, dont la théorie de l’univers est fondée sur le sentiment, et qui revient à satiété sur les dangers et l’erreur de l’intellectualisme pur, est contraint de faire une exception extraordinaire : « Il est des anges qui ne vivent pas associés, mais séparés, chacun dans sa maison ; ceux-là habitent au milieu du ciel, parce qu’ils sont les meilleurs. »

Nous avons connu maintes gens d’esprit distingué qui avaient cette imperfection de ne pouvoir rien faire d’utile, pas même écrire une phrase correcte. Que tout homme ayant des tendances délicates, soit disqualifié pour la société, c’est chose pire et tragique. A distance, on l’admire ; mais amenez-le face à face, c’est un infirme. Les uns se protègent par l’isolement, d’autres par la courtoisie, d’autres encore par des manières acidulées ou mondaines – chacun cachant comme il peut la sensibilité de son épiderme et son inaptitude à la stricte intimité. Mais, en dehors des habitudes de self-reliance qui doivent tendre en pratique à rendre l’individu indépendant de la race humaine, ou bien d’une religion d’amour, il n’est aucun remède qui puisse atteindre la racine du mal. Un tel individu semble à peine avoir le droit de se marier : comment pourrait-il protéger une femme, celui qui ne peut se protéger lui-même ?

Nous prions le Ciel de devenir des êtres de tradition. Mais s’il est quoi que ce soit de bon en vous, le Ciel avisé veille à ce que vous ne le deveniez pas. Dante était d’une société très désagréable, et on ne l’invitait jamais à dîner. Michel-Ange a connu à cet égard d’amers et tristes moments. Les ministres de la Beauté sont rarement beaux dans les salons et les carrosses. Christophe Colomb n’a point découvert d’île ni d’écueil aussi solitaires que lui-même. Cependant, chacun de ces maîtres a bien vu la raison de son isolement. Il était seul ? Certes, oui ; mais sa société n’avait d’autres limites que la quantité de cerveau que la nature avait désignée à cette époque pour diriger le monde. « Si je reste, » disait Dante quand il fut question d’aller à Rome, « qui ira ? et si je pars, qui restera ? »

Mais la nécessité de la solitude est plus profonde que nous ne l’avons dit ; elle est organique. J’ai vu plus d’un philosophe dont le monde n’est assez large que pour une personne. Il affecte d’être un compagnon agréable ; mais nous surprenons constamment son secret, à savoir qu’il entend et qu’il lui faut imposer son système à tout le reste. L’impulsion de chacun est de s’écarter de tous les autres, comme celle des arbres de tendre au libre espace. Quand chacun n’en fait qu’à sa tête, il n’est pas étonnant que les cercles sociaux soient si restreints. Comme celui du président Tyler, notre parti se détache de nous tous les jours et, finalement, il nous faut aller en sullcy. Pauvre cœur ! Emporte mélancoliquement cette vérité – il n’est point de coopération. Nous commençons par l’amitié, et toute notre jeunesse se passe à rechercher et recruter la sainte fraternité qu’elle formera pour le salut de l’homme. Mais les étoiles les plus lointaines semblent des nébuleuses ne formant qu’une lumière ; cependant, il n’est point de groupe que le télescope ne parvienne à dissoudre ; de même, les amis les plus chers sont séparés par d’infranchissables abîmes. La coopération est involontaire, et nous est imposée par le Génie de la Vie, qui se la réserve comme une part de ses prérogatives. Il nous est facile de parler ; nous nous asseyons, méditons, et nous nous sentons sereins et complets ; mais dès que nous rencontrons quelqu’un, chacun devient une fraction.

Bien que le fond de la tragédie et des romans soit l’union morale de deux personnes supérieures, dont la confiance mutuelle pendant de longues années, dans l’absence et la présence, et en dépit de toutes les apparences, se justifie à la fin en prouvant victorieusement sa fidélité devant les dieux et les hommes, source de joyeuses émotions, de larmes et de triomphe – bien que cette union morale existe pour les héros, cependant, eux aussi, sont aussi loin que jamais de l’union intellectuelle, et l’union morale n’a pour but que des choses comparativement basses et extérieures, comme la coopération d’une compagnie maritime ou d’une société de pompiers. Mais comme tous les gens que nous connaissons sont insulaires et pathétiquement seuls ! Et quand ils se rencontrent dans la rue, ils n’osent dire ce qu’ils pensent l’un de l’autre. C’est à bon droit, en vérité, que nous reprochons aux hommes du monde leurs politesses superficielles et trompeuses !

Telle est la tragique nécessité que l’expérience rigoureuse découvre sous notre vie domestique et nos rapports de voisinage, nécessité qui, comme avec des fouets, pousse irrésistiblement chaque âme adulte au désert, et fait de nos tendres contrats quelque chose de sentimental et de momentané. Nous devons conclure que les fins de la pensée étaient péremptoires, puisqu’elles ont dû être assurées à un prix si ruineux. Elles sont plus profondes qu’on ne peut le dire, et relèvent de l’immense et de l’éternel. Elles descendent à cette profondeur d’où la société même surgit et où elle disparaît – où la question est : Qui a la priorité, l’homme ou les hommes ? – où l’individu est absorbé en sa source.

Mais il n’est point de métaphysique qui puisse légitimer ou rendre tolérable cet exil parmi les rochers et les échos. C’est là un résultat si contraire à la nature, c’est une vue si incomplète, qu’il faut la corriger par le sens commun et l’expérience. « L’homme naît auprès de son père et y demeure. » L’homme a besoin du vêtement de la société, sinon on a l’impression de quelque chose de nu, de pauvre, d’un membre qui serait comme déplacé et dépouillé. Il doit être enveloppé d’arts et d’institutions, tout comme de vêtements corporels. De temps à autre, un homme de nature rare peut vivre seul, et doit le faire ; mais enfermez la majorité des hommes, et vous les désagrégerez. « Le roi vivait et mangeait dans sa grand’salle avec les hommes, et comprenait les hommes, » dit Selden. Quand un jeune avocat dit à feu M. Mason : « Je reste dans mon cabinet pour étudier le droit. » – « Étudier le droit ! » répliqua le vétéran, « c’est au Tribunal qu’il vous faut étudier le droit ! » Et la règle est la même en littérature. Si vous voulez apprendre à écrire, c’est dans la rue qu’il faut le faire. En vue de l’expression, comme en vue de la fin des beaux-arts, vous devez fréquenter la place publique. La société, et non le collège, voilà le foyer de l’écrivain. Le scholar est un flambeau qu’allument l’amour et le désir de tous les hommes. Sa part et son revenu, ce ne sont jamais ses terres ou ses rentes, mais le pouvoir de charmer l’âme cachée qui se tient voilée derrière ce visage rosé, derrière ce visage viril. Ses productions sont aussi nécessaires que celle du boulanger ou du tisserand. Le monde ne peut se passer d’hommes cultivés. Dès que les premiers besoins sont satisfaits, les besoins supérieurs se font sentir impérieusement.

Il est difficile de nous magnétiser, de nous exciter nous-mêmes ; mais grâce à la sympathie, nous sommes capables d’énergie et d’endurance. Le sentiment de l’entente enflamme les gens d’une certaine ardeur d’exécution à laquelle ils atteindraient rarement s’ils étaient seuls. C’est là l’utilité réelle de la société : il est si facile avec les grands d’être grand, si facile de s’élever à la hauteur du modèle existant – aussi facile que pour l’amoureux de nager vers sa fiancée à travers les vagues auparavant si effrayantes. Les bienfaits de l’affection sont immenses ; et l’événement qui ne perd jamais son charme, c’est la rencontre d’êtres supérieurs en des conditions qui permettent les plus heureux rapports.

De ce que les soirées nous semblent fastidieuses, et que la soirée nous juge fastidieux, il ne s’ensuit nullement que nous ne soyons pas faits pour le monde. Un « backwoodsman », qui avait été envoyé à l’Université, me disait que quand il avait entendu les jeunes gens les mieux élevés causer ensemble à l’École de Droit, il s’était regardé comme un rustre ; mais que toutes les fois qu’il les avait pris à part et en avait eu un seul avec lui, c’était eux les rustres, et lui l’homme qui valait le mieux. Et rappelons-nous – les heures rares où nous avons rencontré les meilleurs êtres : nous nous sommes alors trouvés nous-mêmes, et pour la première fois la société a semblé exister. C’était la société, bien que dans l’écoutille d’un brick, ou les îlots de la Floride.

Un homme de tempérament froid, nonchalant, pense qu’il n’a pas assez de faits à apporter à la conversation, et doit laisser passer son tour. Mais ceux qui causent n’en ont pas davantage – en ont moins. Ce qui sert, ce ne sont pas les expériences, mais la chaleur pour fondre les expériences de chacun. La chaleur vous fait pénétrer comme il convient en des quantités d’expériences. Le défaut capital des natures froides et arides, c’est le manque d’énergie vitale. Elle semble une puissance incroyable ; c’est comme si Dieu ressuscitait les morts. Le solitaire regarde avec une sorte d’effroi ce que les autres accomplissent grâce à elle. C’est pour lui chose aussi impossible que les prouesses du Cœur-de-Lion, ou la journée de travail d’un Irlandais sur la voie ferrée. On dit que le présent et l’avenir sont toujours des rivaux. L’énergie vitale constitue le pouvoir du présent, et ses hauts faits sont comme la structure d’une pyramide. Leur résultat, c’est un lord, un général, un joyeux compagnon. En face d’eux, comme la Mémoire avec son sac de cuir paraît un mendiant vulgaire ! Mais cette ardeur géniale se trouve en toutes les natures à l’état latent, et ne se dégage qu’au contact de la société. Bacon disait au sujet des manières : « Pour les acquérir, il suffit de ne pas les mépriser ; » de même, nous disons de cette force vitale qu’elle est le produit spontané de la santé et de l’habitude du monde. « Pour ce qui est de la tenue, les hommes se l’apprennent mutuellement, comme ils prennent la maladie les uns des autres. »

Mais les gens doivent être pris à très petites doses. Si la solitude est orgueilleuse, la société est vulgaire. Dans le monde, les capacités supérieures de l’individu sont considérées comme choses qui disqualifient. La sympathie nous abaisse aussi facilement qu’elle nous élève. Je connais tant d’hommes que la sympathie a dégradés, des hommes ayant des vues natives assez hautes, mais liés par des rapports trop affectueux aux personnes grossières qui les entouraient ! Les hommes n’arrivent pas à s’unir par leurs mérites, mais s’ajustent les uns aux autres par leurs infériorités – par leur amour du bavardage, ou par simple tolérance ou bonté animale. Ils troublent et font fuir l’être qui a de hautes aspirations.

Le remède consiste à fortifier chacune de ces dispositions par l’autre. La conversation ne nous corrompra pas si nous venons dans le monde avec notre propre manière d’être et de parler, et l’énergie de la santé pour choisir ce qui est nôtre et rejeter ce qui ne l’est pas. La société nous est nécessaire ; mais que ce soit la société, et non le fait d’échanger des nouvelles, ou de manger au même plat. Être en société, est-ce s’asseoir sur une de vos chaises ? Je ne vais point chez mes parents les plus intimes, parce que je ne désire pas être seul. La société existe par affinités chimiques, et point autrement.

Réunissez des gens en leur laissant la liberté de causer, et ils se partageront rapidement d’eux-mêmes en bandes et en groupes de deux. On accuse les meilleurs d’être exclusifs. II serait plus vrai de dire qu’ils se séparent comme l’huile de l’eau, comme les enfants des vieillards, sans qu’il n’y ait là ni amour ni haine, chacun cherchant son semblable ; et toute intervention dans les affinités produirait la contrainte et la suffocation. Chaque conversation est une expérience magnétique. Je sais que mon ami peut s’exprimer avec éloquence ; vous savez qu’il ne peut articuler une phrase : nous l’avons vu en des réunions différentes. Assortissez vos hôtes, ou n’invitez personne. Mettez en tête à tête Stubbs et Coleridge, Quintilien et Tante Miriam, et vous les rendrez tous malheureux. Ce sera immédiatement une geôle bâtie dans un salon. Laissez les chercher leurs pareils, et ils seront aussi gais que des moineaux.

Une civilisation plus haute restaurera dans nos mœurs un certain respect que nous avons perdu. Que faire avec ces jeunes hommes effervescents qui se frayent un passage à travers toutes les barrières, et se comportent dans toutes les maisons comme s’ils étaient chez eux ? Si mon compagnon n’a pas besoin de moi, je le découvre en un instant, et quand le bon accueil n’est plus, des cordes ne pourraient me retenir. On voudrait croire que les affinités s’affirment avec une réciprocité plus sûre.

Ici encore la Nature se plaît, comme elle le fait si souvent, à nous mettre entre des oppositions extrêmes, et notre salut est dans l’adresse avec laquelle nous suivons la diagonale. La solitude est impraticable, et la société fatale. Il nous faut tenir notre tête dans l’une, et nos mains dans l’autre. Nous y arriverons si, en gardant l’indépendance, nous ne perdons pas notre sympathie. Ces montures merveilleuses doivent être conduites par des mains délicates. Nous avons besoin d’une solitude telle qu’elle nous attache à ses révélations quand nous sommes dans la rue et les palais ; car beaucoup d’hommes sont intimidés dans la société, et vous disent des choses justes en particulier, mais ne s’y tiennent pas en public. Toutefois ne soyons pas victimes des mots. Société et solitude, ce sont là des termes décevants. Ce qui importe, ce n’est pas le fait de voir plus ou moins de gens, mais la promptitude de la sympathie ; une àme saine tirera ses principes de l’intuition, en une ascension toujours plus pure vers le bien suffisant et absolu, et acceptera la société comme le milieu naturel où ils doivent s’appliquer.

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06-08-2007

Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez

La solitude

Tout au long du roman, tous les personnages semblent prédestinés à souffrir de la solitude comme une caractéristique innée à la famille Buendia. Le village même vit isolé de la modernité, toujours en attente de l’arrivée des gitans qui amènent les nouvelles inventions; et l’oubli, fréquent dans les événements tragiques récurrents dans l’histoire de la culture que présente l’œuvre.

La solitude est particulièrement évidente pour le colonel Aureliano Buendia dont la maladresse pour exprimer l’amour fait qu’il s’en va à la guerre en laissant des enfants de mères différentes à divers endroits. À certaines occasions, il demande même que l’on trace un cercle de trois mètres autour de lui pour éviter qu’on l’approche. Aussi, après avoir signé la paix, il se tire une balle dans la poitrine pour ne pas avoir à affronter l’avenir, mais il est tellement malchanceux qu’il se rate et passe sa vieillesse dans le laboratoire d’alchimie à fabriquer des petits poissons en or qu’il défait et refait dans un pacte d’honneur avec la solitude. D’autres personnages comme le fondateur de Macondo, José Arcadio Buendia (qui meurt seul attaché à un arbre), Ursula (qui vit la solitude dans la cécité), José Arcadio (fils du fondateur) et Rebeca (qui s’en vont habiter seuls dans une autre maison), Amaranta (qui reste célibataire), Gerineldo Márquez (qui attend une pension qui n’arrive jamais), Pietro Crespi (qui se suicide face au refus de ses maîtresses), entre autres, souffrent des conséquences de la solitude et de l’abandon.

Une des raisons primordiales pour laquelle ils finissent seuls et frustrés est leur incapacité à aimer. Cet état est rompu avec l’union d’Aureliano Balilonia et Amaranta Ursula, qui ne reconnaissent pas leur lien de parenté, provoquant une fin tragique à l’histoire.

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28-07-2007

Scènes de la vie parisiennne, d’Honoré de Balzac

070728prison.bmpLe dernier mot du directeur de la Conciergerie au chef de la police de sûreté contenait la sombre histoire des condamnés à mort. Un homme que la justice a retranché du nombre des vivants appartient au Parquet. Le Parquet est souverain ; il ne dépend de personne, il ne relève que de sa conscience. La prison appartient au Parquet, il en est le maître absolu. La poésie s’est emparée de ce sujet social, éminemment propre à frapper les imaginations, le Condamné à mort! La poésie a été sublime, la prose n’a d’autre ressource que le réel, mais le réel est assez terrible comme il est pour pouvoir lutter avec le lyrisme. La vie du condamné à mort qui n’a pas avoué ses crimes ou ses complices est livrée à d’affreuses tortures. Il ne s’agit ici ni de brodequins qui brisent les pieds, ni d’eau ingurgitée dans l’estomac, ni de la distension des membres au moyen d’affreuses machines; mais d’une torture sournoise et pour ainsi dire négative. Le Parquet livre le condamné tout à lui-même, il le laisse dans le silence et dans les ténèbres, avec un compagnon (un moulon) dont il doit se défier.

L’aimable philanthropie moderne croit avoir deviné l’atroce supplice de l’isolement, elle se trompe. Depuis l’abolition de la torture, le Parquet, dans le désir bien naturel de rassurer les consciences déjà bien délicates des jurés, avait deviné les ressources terribles que la solitude donne à la justice contre le remords. La solitude, c’est le vide ; et la nature morale en a tout autant d’horreur que la nature physique. La solitude n’est habitable que pour l’homme de génie qui la remplit de ses idées, filles du monde spirituel, ou pour le contemplateur des œuvres divines qui la trouve illuminée par le jour du ciel, animée par le souille et par la voix de Dieu. Hormis ces deux hommes, si voisins du paradis, la solitude est à la torture ce que le moral est au physique. Entre la solitude et la torture il y a toute la différence de la maladie nerveuse à la maladie chirurgicale. C’est la souffrance multipliée par l’infini. Le corps touche à l’infini par le système nerveux, comme l’esprit y pénètre par la pensée. Aussi, dans les annales du Parquet de Paris, compte-t-on les criminels qui n’avouent pas.

68 III. LIVRE

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18-07-2007

La solitude à l’adolescence, Alain Braconnier

Docteur, y a t’il une solitude particulière à l’adolescence ?

La solitude de l’adolescent est une solitude nécessaire, normale, l’adolescent est un sujet qui n’est ni un enfant, ni encore un adulte. Il a besoin de représenter ses actions, ses décisions ses choix ses idéaux comme venant de lui et non plus comme venant de ses parents ou du monde des adultes. Ce travail, beaucoup plus compliqué, beaucoup plus profond qu’il n’y paraît, est un travail qui demande que le sujet se retourne vers lui-même, avec le sentiment qu’il peut par lui-même à la fois trouver ses solutions, et à la fois vivre ce que l’on appelle l’ennui et la morosité.

L’ennui et la morosité à l’adolescence, quand ce n’est pas excessif ou exagéré, c’est une raison de repli sur soi, une raison utile, positive de retour sur soi même, de rencontre avec soi-même, qui a pour but de se donner la force, se donner la conviction, la réflexion de ses choix personnels.

La solitude de l’adolescent est nécessaire

A un certain degré, la solitude est utile et même nécessaire à cette période de l’existence. Ce qui en fait la souffrance, la pathologie, est que cette solitude peut amener une rencontre avec lui-même, mais une rencontre avec du vide. Il rencontre quelque chose qui n’est pas suffisamment sécurisant pour lui permettre de se dire que, par lui même, il peut trouver des appuis qui ont été préparés dès l’enfance comme des appuis suffisamment solides qui lui donne le sentiment qu’il peut rencontrer l’autre sans méfiance, sans agressivité, sans haine, mais au contraire avec une certaine confiance, avec une certaine tranquillité qui fait monde extérieur est toujours une projection de son monde intérieur. Ce qui fait que si on n’a pas un monde intérieur suffisamment tranquille, suffisamment apaisé, dans une situation de difficulté, on va vivre des souffrances, des tensions qui vont amener paradoxalement des cercles vicieux qui ne font finalement que répéter les situations initiales.

Quelles sont les limites à une solitude que l’on pourrait qualifier de « normales »?

Les limites sont très claires : c’est quand l’individu ne peut que se retrouver en état de solitude, c’est quand il se retrouve en état de répétition. la pathologie, c’est de perdre sa liberté, c’est de ne pas pouvoir, dans une situation qui vous est proposée, trouver les moyens de s’adapter à cette situation et de faire en sorte que justement on change. La pathologie, c’est la répétition, c’est l’absence de changement, c’est même la résistance au changement.

Résistance qui n’est pas forcément consciente, qui est très souvent inconsciente, qui fait que la liberté que tout un chacun a quand il est suffisamment apaisé avec lui même et avec les autres, est une liberté que, hélas tout le monde n’a pas et qui fait que ceux qui ne l’on pas ne font que répéter les mêmes choses, les mêmes difficultés, les mêmes comportements. Et ce qui fait le paradoxe, c’est qu’il désirent que ça ne se répète pas. Mais, « ils se débrouillent » pour se remettredans les mêmes situations.

Comment situer cette solitude plus délicate ?

Derrière la solitude, il y a vraiment un enjeu affectif qui peut être présent comme quelque chose qui s’est joué dès l’enfance, très précocement, c’est à dire, à un moment où tout sujet humain ne devient petit à petit mâture que quand il devient adulte.

Un lien qui n’a jamais existé

Dans cette première enfance, on a vécu une insuffisance de liens. Quand je dis de lien, ça veut dire une insuffisance de protection, d’affection ce qui ne veut pas dire uniquement un accord. L’affection peut se manifester dans le refus, dans l’interdiction. Ce lien n’a pas eu lieu dans la toute première enfance.

Il y a une nostalgie fantastique qui peut se manifester très fortement chez certains, de ce lien qui n’a jamais existé. Ceux qui sont confrontés à la solitude, ceux qui souvent, sans en pendre conscience, implicitement, la reproduisent par leur propre attitude, parfois en recherchant un contact, mais dans le même temps, en refusant, ont souvent comme dynamisme interne, inconscient ,un besoin de rechercher le lien et, en même temps, avoir le sentiment qu’ils ne pourront jamais l’obtenir.

Cela peut être inscrit dans leur propre histoire qui fait qu’établir des liens avec les autres représente toujours un grand danger car on n’est jamais sûr de pourvoir être aimé et de pouvoir être accepter, parce qu’on l’a pas été, c’est cela qui fait que le poids de l’enfance dans cette problématique là peut déterminer la trajectoire d’un certain nombre de sujets. On reste toujours quelque part enfant.

L’aide que l’on peut leur procurer est de leur permettre d’établir des liens, sans que ces liens deviennent des liens qui soient très menacés, par le fait qu’ils seront dans leur mémoire comme ils se sont rompus ou comme ils n’ont pas existé quand ils étaient très jeunes enfants. Il faut que ces sujets retrouvent eux-mêmes une confiance dans l’autre qui fait qu’ils puissent se dégager de ce qui a pu les traumatiser dans leur enfance.

les jeunes solitaires semblent ne pas toujours avoir trouvé des mots appropriés, une expression , une verbalisation ?

Il y a au fond une manière de communiquer avec soi même qui est identique à celle de communiquer avec les autres il y a le langage, la parole. Il y a la parole interne, c’est à dire, la relation à soi même, penser avec soi, penser sur soi. On communique continuellement avec soi même. Il y a une communication qui passe par des modalités de communication qui sont éternelles, qui sont entre la communication directe avec l’autre et la communication avec soi même. C’est le théâtre, le dessin, la musique. C’est l’espace transitionnel, en psychanalyse : tout ce qui est entre l’autre et soi. Ce qui fait que lorsqu’on regarde un dessin, un pièce de théâtre, on a le sentiment à la fois qu’on s’y trouve et à la fois qu’on trouve l’autre, qu’on rencontre l’autre. A la fois, c’est soi et pas soi.

L’expression tout à la fois collectif, communautaire et en même temps très individuel. Elle est tout à fait transitionnelle. Cette manière de communiquer avec l’autre et en même temps à soi-même n’est pas vraiment une manière qui est directement de s’adresser à l’autre, mais pas non plus une manière que de s’adresser à soi même. C’est un champ d’expression qui a depuis tout temps une très grande utilité qui est source d’une dimension culturelle, elle se poursuit toute la vie, et on est au fond des petits enfants qui cherchent cet espace transitionnel.

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CRÉER DES SITUATIONS

Que peut-on faire pour aider l’adolescent en « solitude »?

Ce qui doit être proposé doit toujours être sur deux versants: à la fois sur le versant d’une proposition concrète d’une rencontre avec quelqu’un. On ne peut jamais présager de ce qu’une rencontre peut permettre, c’est pour ça que toute rencontre à mon avis positive. Vraiment, on ne sait pas au départ ce que va être une rencontre. Mais ce qui va permettre que les choses changent, c’est qu’il faut que s’y rajoute obligatoirement la possibilité que le sujet se représente que cette rencontre est différente de ce qui s’est passé jusqu’à maintenant. C’est un travail d’élaboration, de construction, de réflexion qui demande du temps qui demande du temps, qui n’a pas besoin d’être systématiquement une réflexion d’ordre philosophique ou psychanalytique, même si les ados ont parfois tendance à intellectualiser tout ça.

SE REPRÉSENTER QUE LA RENCONTRE EST DIFFÉRENTE

Mais en même temps, cela demande que ce qui fait que cette rencontre, à un moment ou un autre, va être la source d’une résistance, va buter sur quelque chose qui ne se passe plus comme ça se passait alors que l’on avait le sentiment que tout allais bien. Là, c’est un indice qui montre qu’il y a quelque chose de profond en soi de non résolu qu’il va falloir aborder avec le plus d’honnêteté ( sans allusion morale), le plus de conviction que nécessaire.

Nous, on le sait de notre place de spécialistes, par rapport à ce qu’on appelle le transfert. Le relation à une personne, même extérieure à sa vie, peut tout d’un coup devenir un véritable enjeu. Quand c’est un véritable enjeu, c’est une relation avec soi même qui est en train de se jouer. C’est ça le transfert. C’est le signe d’une résistance à sa propre relation à soi-même. On va dire que l’autre n’est pas à la hauteur de…, ne nous apporte pas ce qu’il faut parce que vis à vis de nous mêmes, on n’a pas confiance en soi. Et c’est ça qu’il faut essayer de favoriser dans l’expression, qui peut être orientée dans des moments de ce type. Ils disent : « Je préfère rester tout seul qu’aller avec les autres, ils sont tellement bêtes »? En disant ça, ils ont le sentiment que les autres sont bêtes mais inconsciemment, c’est une représentation d’eux mêmes qu’ils donnent.

Il faut les aider en leur disant :  » Est ce que ce n’est pas vous qui auraient un peu peur de rencontrer les autres parce que vous sentez que vous n’êtes pas à la hauteur ?  »
Parfois, ce sera vrai, d’autres fois, ce ne sera pas vrai, mais c’est bien de le dire.

Que peut on dire à un parent ou à un éducateur sur l’attitude à avoir par rapport à un enfant qui s’isole ?

Quand on est un adulte, on a nous-mêmes à prendre en compte nos propres résistances, même quand on est un professionnel ou un parent, au delà de son rôle. Quand on est en situation d’adulte, d’éducateur, on est dans un statut. Notre statut est de protection, de compréhension, d’éducateur, et même d’amour au sens positif du terme, à l’égard d’un enfant ou d’un adolescent. Quand on est dans ce statut, on est en même temps nous-mêmes, c’est à dire qu’on est toujours avec notre propre éventail, notre propre arc-en-ciel qui n’est pas illimité de possibilité, de réflexions, d’actions et de sentiments. Il faut essayer dans la mesure du possible de ne pas être au delà de ce qu’on peut faire.

L’ADOLESCENT NE SUPPORTE PAS LE MENSONGE

Il faut être vrai, il faut être soi même : car si on n’est pas soi-même, l’adolescent n’accepte pas le mensonge et la manipulation. Il ne peut être manipulé que si c’est en résonance totale avec lui même. Il faut être vrai soi-même en montrant ce qu’on peut et ce qu’on ne peut pas. Mais pour être vrai, il faut avoir le courage et le temps. Le temps est extrêmement important pour pourvoir exprimer les choses comme on a envie de les exprimer. Pour le montrer, il faut avoir du courage et le temps de pouvoir exprimer les choses telles qu’on a envie de les exprimer, il ne faut pas faire de psychodrame permanent!

Il ne faut pas être en crise permanente, il faut savoir dire les choses dans un moment où elles peuvent être un minimum entendues. Il ne faut pas le dire au moment où on se sent le plus pressé de les dire. C’est croire qu’en se soulageant de ce qu’on a à dire tout va aller mieux, ceci est faux. Dans le temps, dans l’élaboration, dans le fait que l’on peut reparler des choses. Il ne faut pas dire une chose à un adolescent, il faut le redire différemment. C’est comme ça que les choses se passent. Les procédés magiques ça ne marche pas

Propos recueillis par Ewa Kruk Granger

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09-07-2007

Villes, solitude et compagnie, par Christophe Gallaz

La ville est un amoncellement. C’est un sédiment. Dans la ville il y a des traces et des fragments d’expériences accomplies par les humains depuis le fond des âges. C’est un empilement sans signatures forcément connues ou certifiées de désirs, de craintes, de besoins, d’actes réussis ou ratés, de songes tranquilles ou désespérés, et d’étirements vers l’absolu. C’est un récit dont nous pouvons conjecturer le déroulement en filigrane de toute ville, Tokyo, Londres, Paris, Genève ou Lausanne. Et ce récit s’ordonne en deux pans opposés autour d’un seul axe – qui est celui du sentiment de solitude.

La ville est d’une part une construction contre le sentiment de solitude, d’autre part une fabrique de solitude conçue comme telle. Tout discours décrivant la ville comme un lieu qui ferait exclusivement se rencontrer les êtres, et qui les mettrait exclusivement en état d’intelligence mutuelle, de politique au sens communautaire du terme, et de culture, serait stupide. Il relèverait de la promotion publicitaire propre aux Offices du tourisme, et désignerait essentiellement l’aveuglement de celle ou de celui qui, périssant de nostalgie campagnarde, n’oserait l’avouer tant l’imprégnerait sa terreur de paraître à ses congénères arriéré, conservateur et bouseux.

Nous avons tous besoin d’éprouver un sentiment de solitude. Nous sommes faits pour cela. Notre naissance est une précipitation de notre être dans un mélange de solitude et de congénères. Nous avons tous besoin que notre sentiment de solitude visite constamment notre sentiment de côtoyer ceux-ci. Seul le sentiment de solitude rend le côtoiement de nos congénères fertile. Seul le sentiment de solitude nous permet de faire nôtre ce que nous prélevons auprès d’eux. Notre sentiment de solitude est la condition qui permet à chacun d’entre nous de dépasser notre échelle individuelle – et ce dépassement de l’échelle individuelle est la condition qui permet à chaque communauté de se maintenir ou de progresser en état de civilité. Si nous n’éprouvions pas notre content de sentiment de solitude, nous ne serions ni des êtres aptes à l’existence en société, ni des êtres capables d’étirer notre âme en direction des étoiles et des dieux.

L’histoire millénaire de la ville est moins celle d’une massification démographique, marchande ou communicante que celle d’un tracé constamment réadapté de la solitude ressentie par les humains au cours des âges. C’est ce tracé qu’il faut essayer de déceler ou de conjecturer. Entre le sentiment de solitude ressenti par nos ancêtres anonymes au fond de leurs paysages d’avant les âges historiques répertoriés, et le sentiment de solitude éprouvé par nos congénères et nous-mêmes aujourd’hui, au fond des supermarchés commerciaux ou des multisalles de projection cinématographique, il y a des similitudes, il y a des constantes, et bien sûr tout a changé.

*** Le récit de la ville commence dans la forêt primitive et par elle. Avant que le moindre refuge naturel fiable ne soit trouvé, ni que le moindre refuge artificiel ne soit construit, grottes ou maisons agrégées en villages, l’espace habité par les humains n’est que taillis, clairières à peine dégagées, portions solides de marécages et bords de rivières, de fleuves et de mers ou d’océans.

L’insécurité règne alors dans la mesure où la menace et le risque peuvent survenir de n’importe où, sous n’importe quelle forme et n’importe quand. L’humain s’approprie pourtant déjà mentalement le décor ambiant pour s’en faire une instance familière et lui prêter la compétence de signifier l’existence et la fidélité d’une protection tutélaire. La forêt, dans le même temps qu’elle suscite l’inquiétude et le qui-vive permanents, devient le champ symbolique de la vie préservée, et surtout de la vie qui réapparaît nécessairement après la mort. Le pressentiment inquiétant de cette mort toujours possible est compensé par le pressentiment rassurant que mille autres présences frémissantes se tiennent postées dans les parages, sous l’égide de puissances invisibles attentives à tout.

Des dizaines de milliers d’années plus tard, je veux dire aujourd’hui, l’expérience de la forêt primitive subsiste, sous d’innombrables formes allant du regret à la transposition, dans l’expérience quotidienne que font les citadins de leur décor. Ceux-ci se précipitent dès qu’ils le peuvent à l’orée des villes les plus up-to-date afin de rejoindre leurs périphéries arborées, pour y faire rôtir un gigot de bétail domestique qui puisse leur évoquer d’antiques cuissots d’aurochs ou de sanglier; à moins qu’ils y courent à perdre haleine dans leurs survêtements de jogging, comme s’ils étaient pourchassés jusque dans leur inconscient par d’inexplicables prédateurs; à moins qu’ils se promènent dans la futaie bétonnée des immeubles-tours au cœur d’une métropole, investis de la même impression qui gouverne les faucons pèlerins à New York, ces rapaces en voie de diminution partout ailleurs sur la planète, mais qui prospèrent en ces lieux parce qu’ils croient là-bas se percher et nicher sur des falaises inaccessibles au-dessus d’un terrain de chasse grouillant de proies – tandis que les humains croyants ou bigots se pressent de leur côté sur le chemin des cathédrales, à la fois avatar minéralisé des sous-bois anciens peuplés de troncs sculptés, lieu de clair-obscur imitant la pénombre sylvestre, et champ d’adoration conçu pour invoquer les dieux qui veillent dans le ciel au-delà des flèches imitant les cimes.

Qu’il séjourne dans la forêt primitive ou qu’il fréquente les forêts policées ou converties dans la pierre architecturale du XXIe siècle, c’est toujours le même équilibre subtil que l’humain s’efforce d’établir entre un sentiment de réconfort induit par le voisinage de ses congénères et un sentiment de solitude – seul propice à ses émotions telluriques comme à ses émotions sacrées. L’accroissement quantitatif et qualitatif des villes au fil des générations, ou ces étapes décisives du progrès qui s’appellent l’invention de l’eau chaude et du fil électronique à couper le beurre, n’y ont strictement rien changé. A mesure que l’Histoire avance, nous continuons à munir toutes les pratiques et tous les chantiers de la modernité de ce que nous supposons apte à nous tenir lieu de ces feuilles et de ces ramures qui nous allégeaient jadis de leur frémissement, ou de ces branches et de leurs dentelles qui nous faisaient entrevoir le ciel, afin que nous puissions percevoir le seul battement de notre cœur.

***

Ensuite, au hasard de ses déambulations forestières, l’humain découvre une caverne où s’abriter. D’emblée celle-ci lui procure une sensation contradictoire, qui restera sienne à l’intérieur de tous ses logements ultérieurs successifs et déterminera profondément sa complexion psychologique, jusqu’à la nôtre au sein des mégalopoles actuelles: d’une part elle le préserve physiquement de l’extérieur, et favorise sa mise en communauté familiale, mais d’autre part elle l’empêche de s’impliquer dans un processus de socialisation plus large, et le dépouille de toute affinité concrète et de toute solidarité pratique avec l’univers naturel, ses hôtes animaux et végétaux, et le jeu des saisons. Le huis clos rocheux tout à la fois protège et incarcère.

L’humain sait comment répondre à ce piège. Il commence à dessiner et à peindre sur les parois de son refuge la silhouette de ses propres congénères, particulièrement des animaux qu’il pourchasse ou se contente d’apercevoir en battant la campagne. Ces tracés polychromes augurent beaucoup d’éléments à venir. Ils annoncent de façon singulière non seulement l’art de la représentation figurative et non-figurative, et non seulement l’art fondé sur la mise au point et l’usage de langages parlés puis écrits, mais aussi cette habitude, acquise infiniment plus tard, d’équiper toutes les demeures humaines de hublots, de claires-voies, de lunettes, de lucarnes, de fenêtres et de baies vitrées les plus panoramiques possibles. C’en est au point qu’on peut dire de l’art, comme on peut dire de la fenêtre et de la baie vitrée, exactement ce qu’on a dit tout à l’heure de la ville succédant à la forêt primitive: ils sont pensés par l’humain à la fois pour constituer ses moyens de partage et d’échange avec autrui, et pour constituer ses moyens d’éprouver un sentiment de solitude intime.

Quand vous contemplez un dessin de bison tracé sur une paroi de la grotte de Lascaux ou de Chauvet, une œuvre de Raphaël ou de Picasso dans un musée, ou quand vous regardez le décor environnant par la fenêtre de votre appartement de Bremblens ou des Pâquis, ce n’est pas seulement que vous vous efforcez de rencontrer l’Autre et les Autres dans l’espace extérieur où ils se tiennent par principe. C’est aussi que vous choisissez de vous maintenir à distance de cet Autre et de ces Autres pour que, tout en les apercevant, vous n’en soyez pas excessivement atteint et puissiez continuer à jouir de votre irréductible quant-à-soi. Et c’est aussi que vous vous enfuyez mentalement du refuge même que vous avez élu pour vous y loger, afin de quitter momentanément le milieu concentrationnaire et pourtant élu qu’incarne votre famille, votre clan ou votre tribu. La culture inaugurée dans les cavernes de jadis, muée de nos jours en industrie consensuelle par tous les pouvoirs séculiers en exercice, et la fabrication des fenêtres et des baies vitrées, attestent aussi ce champ de silence et de vide grâce auquel je tente de me retrouver à mi-chemin des Autres et de ceux que je nomme «les miens».

***

L’étape suivante est celle des madriers que l’on arrime les uns aux autres pour en constituer des façades de bois montées en charpente, et celle des murs assemblés pierre à pierre, et du chaume ou des ardoises que l’on pose en toiture par-dessus. De la caverne élaborée par la nature, on passe à la maison fabriquée. L’artificiel paraît, et la main de l’humain s’enorgueillit. Se mettre à l’abri n’est plus une possibilité que dispensent la bonne fortune naturelle ou quelque ordonnateur céleste. C’est une conquête sur l’espace ambiant, une victoire volontaire sur l’adversité, une démonstration du pouvoir humain sur le donné qui préexiste à son action. La tournure de l’esprit humain est amorcée, qui finira par investir en la dévastant l’intégralité du globe terrestre aux XXe et XXIe siècles, à force de supposer celui-ci reconstructible à l’envi, c’est-à-dire en principe destructible sans conséquence qui ne soit réversible.

Ces circonstances modifient la relation, déjà connue depuis les temps de la forêt primitive, qu’entretient l’humain entre son besoin de côtoyer ses congénères et celui d’éprouver un sentiment de solitude. Un curseur équipe désormais cette équation. En s’avérant capable de configurer les domaines de son habitat, la forme et bientôt les dimensions de son domicile, l’humain devient maître d’un choix qui deviendra l’un des enjeux majeurs de l’art politique. Il peut soit ne pas concourir à l’établissement de ce qu’on appellera plus tard des villes, soit s’entasser progressivement avec ses congénères dans ces villes, géographiquement et spatialement parlant, de manière à former ce qui s’appellera plus tard le peuple, soit s’isoler dans l’entassement même de ce peuple, pour se confiner dans ce qui s’appellera plus tard le quant-à-soi des sages et des philosophes, ou dans le quant-à-soi des bourgeois, ou dans l’autisme social et culturel, ou dans l’anonymat régénérateur ou désespérant au sein de la foule. Et il peut, surtout, régler la proportion respective de ces différents termes.

Le tissu bâti des villes actuelles n’est donc pas la résultante de paramètres exclusivement dictés par la géographie naturelle, l’Histoire, la conjoncture économique et ce que l’art politique peut gérer de tout cela. Il est aussi la cristallisation de cette dialectique déjà ressentie face aux parois de la caverne, qui protègent l’humain tout en l’enfermant dans son propre champ domestique, tout en le disjoignent du domaine extérieur où se tiennent les Autres.

Comment procéder? Faut-il allonger les barres de logements collectifs, de telle sorte que chaque humain se sentant solitaire entre ses quatre murs à lui, se réjouisse de n’être pas le seul à se sentir ainsi? Faut-il plutôt les élever en gratte-ciel, pour que chaque humain se sentant oppressé par «les siens» gagne sur eux un privilège de solitude croissant au fil des étages – à force d’acquérir suffisamment de vue, justement qualifiée d’imprenable, qui lui permettre de se recueillir grâce à l’immensité du vide céleste? Et si ni l’option de l’allongement des barres de logements collectifs ni celle de leur élévation ne font solution au problème, comment accomplir ce rituel crucial qui commande au Moi d’empoigner un manche à balai pour frapper le plafond de la cuisine ou du salon quand les Autres nous envahissent par trop de bruit? 

***

Entre les chaumières, les immeubles locatifs ou les ensembles de gratte-ciel, on trace aussitôt des chemins, des ruelles, des rues ou des avenues. Il s’agit évidemment de faciliter grâce à ces infrastructures vouées au passage des humains et des marchandises tout ce qui relève du partage ou de l’échange entre eux, et concourt par conséquent à la constitution du tissu communautaire qui les englobe dans sa trame, au sein de laquelle peuvent à leur tour transiter la parole et les gestes utiles autant que la parole poétique, qui sont les moyens de la culture et de l’économie.

En certains secteurs de certaines villes actuelles, celles-ci fussent-elles grandes, ces voies de circulation produisent leur pesant de liens interhumains effectivement positifs. Autour des bâtiments d’habitation s’établissent en effet l’épicerie, le salon-lavoir et le café-restaurant, et non loin de ces derniers l’office postal et la bibliothèque publique, qui tous ensemble instituent ce qu’on désigne par l’expression «vie de quartier». Paris elle-même est truffée de ces zones post-villageoises, dont chaque piéton s’imagine et dit encore aimer le «pavé» – alors même que ce dernier a disparu depuis longtemps, pour s’endormir de son meilleur sommeil archéologique, sous l’asphalte ou le béton rendus indispensables par l’avènement du trafic automobile et les impératifs du moindre coût.

Mais dans le même temps qu’elles nous dispensent ce bénéfice de côtoiement, les voies de circulation nous valent aussi leur pesant de liens interhumains négatifs, au sens moins moral que quasiment technique du mot. Les chemins, les ruelles, les rues et les avenues sont en effet les lieux d’une abrasion formidable. Elles abolissent celle ou celui que j’y croise au gré de mes pas. Quand je marche en ville, j’accomplis une opération dont la caractéristique essentielle est mon indifférence éprouvée vis-à-vis de l’Autre. Et non seulement essentielle, cette caractéristique, mais nécessaire.

Il se passe en effet, au gré de ma progression le long des voies de circulation urbaines, exactement ce qui passe quand je regarde le journal télévisé du soir. Si je me trouvais alors en état de sympathie réelle avec les damnés de la planète dont le tourment filmé me bombarde quotidiennement, j’imploserais de douleur et ne pourrais de surcroît regarder le journal télévisé du lendemain. Autrement dit je deviendrais dysfonctionnant et contribuerais à gripper l’appareil télévisuel ambiant, élément cardinal de la machine économique globale. De même, si je consacrais toute l’attention possible aux passantes et aux passants que je croise sur les voies de circulation urbaines, je serais insupportablement gavé de leur personne ou de leur figure. Et à supposer que je n’en sois pas insupportablement gavé, je concourrais à muer la ville en un rassemblement d’humains perpétuellement crypto-fusionnels ou crypto-fusionnés, une sorte de grumeau total constitué de badauds et de bavards à plein temps, au lieu d’être un espace où les identités et les énergies se désagrègent suffisamment pour s’agencer en dispositif productif.

A nouveau rayonne ici, on le constate, l’équilibre que l’humain tente immémorialement d’établir entre son premier besoin de côtoyer ses congénères et son second besoin d’éprouver un sentiment de solitude. Mais cette étape-ci transforme radicalement l’entreprise. Jusqu’ici l’humain s’était contenté, pour se préserver de l’excès de présence invasive représenté par ses congénères, de se barricader derrière les murs de sa caverne puis de sa maison. Cette fois, purement et simplement, il les efface mentalement autour de lui. Il les abolit. Il leur enlève la réalité de leur présence à ses côtés. Se sentir anonyme au milieu de la foule est le résultat de ce crime insigne et permanent que nous avons graduellement appris à commettre non seulement contre l’humanité qui nous environne en ville, mais aussi contre celle qui nous environne au-delà de la ville, et dont nous apercevons l’image qu’en diffusent la presse écrite et la télévision.

C’est en cela que la ville moderne est un lieu tragique, adjectif dont le dictionnaire nous explique qu’il évoque «une situation où l’homme prend douloureusement conscience d’un destin ou d’une fatalité qui pèse sur sa vie, sa nature ou sa condition même». En ville nous sommes en état de conflit intérieur forcé. Pour que nous y survivions comme les créatures méditantes et pensives que nous sommes, nous devons continuellement y faire disparaître l’Autre, dont la présence innombrable déborde en proportions affolantes nos compétences d’accueil et de gestion fraternels – alors même que son côtoiement nous réchauffe incomparablement. A leur manière, les arts plastiques et cinématographique attestent ce forfait obligatoire. Après avoir manifesté durant des millénaires la volonté de faire apparaître la silhouette humaine, au gré de stylisations successives infinies, ils s’instituent depuis le début du siècle dernier comme une tentative de la faire disparaître au gré de tous les moyens imaginables: brisée par le cubisme de Pablo Picasso, dissoute sur la toile par Francis Bacon, ou démontée puis remontée sur grand écran par Jean-Luc Godard. Aucune de ces démarches artistiques ne vise autre chose qu’à visiter l’attente angoissée du spectateur type admirant l’œuvre, qui est un spectateur majoritairement citadin, et réclame par conséquent la disparition des figures aperçues sur la toile ou dans les salles obscures pour s’aménager personnellement l’espace d’un quant-à-soi nourricier.

***

Maints politiciens de notre époque, et beaucoup de ceux qui se penchent en intellectuels sur le thème de la ville, ne comprennent pas ce schéma. Imprégnés comme la majorité d’entre nous par des savoir-penser ruraux résiduels tenaces, par leur inavouable mélancolie personnelle face au temps qui passe et transforme nos décors et nos modes d’existence, et par leur souci démagogique de s’attacher leur électorat du secteur tertiaire qui regrette encore basiquement l’odeur des pommes cueillies dans le verger grand-maternel, ils voient moins dans le sentiment de solitude éprouvé par les humains dans la ville moderne la marque d’un désir peut-être mal satisfait que celle d’une fatalité compacte – contre laquelle il faut par conséquent lutter par tous les moyens, notamment ceux qui seraient susceptibles d’évoquer, sur un mode idéalement jardiné, la verdure ancestrale.

C’est ainsi que la dimension poétiquement tragique de la ville évoquée tout à l’heure fait l’objet d’une réception prosaïquement mélodramatique. La ville n’est pas comprise en tant que telle. Elle n’est pas comprise comme un avatar lointain de la forêt primitive, différent de cette dernière matériellement, bien sûr, de même que son tissu bâti n’est pas compris comme un avatar lointain des cavernes, des maisons et des villages édifiés au fil des âges. Je fais l’hypothèse que ce qui se joue dans l’esprit des humains par rapport à ces décors successifs n’a presque pas changé. Nous avons besoin d’éprouver un sentiment de solitude en ville comme nous avions besoin de l’éprouver dans la forêt puis à l’abri de nos cavernes, de nos maisons et de nos villages.

Le problème est que nous n’osons pas penser cela. Nous n’osons pas penser la ville comme un lieu propice à l’état de solitude qui nous est nécessaire. Le sentiment de solitude que nous ressentons dans la ville vient faire injure, dans notre esprit, à l’idéal que nous assignons au fait de la ville, et qui est un idéal de rassemblement convivial. Le sentiment de solitude que nous ressentons dans la ville, nous ne savons pas le faire nôtre. Nous le confondons avec l’inverse du progrès. Nous ne savons pas comment l’exploiter. Nous le dénigrons parce qu’il consacre trop notre impuissance à le comprendre. Rares sont celles et ceux qui cherchent à savoir de quelle extase ou de quel langage le sentiment de solitude est peut-être la matrice ou la condition. Nous nous aveuglons à son propos tant nous regrettons le sentiment de solitude ancien, si positivement connoté par nos congénères au cours des siècles – celui dont nous allons rechercher désespérément les souvenirs médiocres à l’orée des villes en rejoignant leurs périphéries arborées, pour y faire rôtir un gigot de bétail domestique apte à nous évoquer d’antiques cuissots d’aurochs ou de sanglier, ou pour y courir à perdre haleine dans nos survêtements de jogging – à moins que nous nous pressions sur le chemin des cathédrales, ces forêts minérales imitant la pénombre et la futaie sylvestres.

Nous sommes encore trop arriérés pour vivre en ville, sans doute. Nous n’avons pas évolué dans la même mesure que s’est produite l’évolution durant les siècles de la forêt primitive à la caverne, puis aux maisons construites artificiellement, puis aux villages. A moins qu’il faille penser et dire exactement l’inverse, qui ne change peut-être rien: nous nous sommes intégralement trompés, les millénaires se sont écoulés en nous amenant à l’inverse de ce qui nous aurait convenu, et les villes ne sont pas faites pour nous.

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05-07-2007

Robinson Crusoé, par Bernard Noël

Personnage du roman homonyme (1719) de Daniel de Foë. D’abord une image d’Epinal : un homme vétu de peaux de chèvres, nanti d’un haut chapeau pointu et d’un immense parasol, également en peaux, un fusil à la main, un autre en bandoulière, et la ceinture chargée d’une hache, d’un couteau et d’une poire à poudre ; puis, quand l’imagination a rêvé sur tout cet attirail, le visage de l’homme naît, impose sa présence et raconte son histoire. Dès lors, on ne se demandera jamais quel est son caractère. Son nom suffit qui fait lever une île, au jour le jour conquise et habitée. Tout en lui s’identifie à sa patience quotidienne, à sa besogne inlassablement poursuivie pour se créer des conditions de vie acceptables et repousser le découragement. Son aventure tient en quelques mots : jeté sur une île déserte, il y a vécu durant plus d’un quart de siècle.  L’intérêt de cette aventure ne vient pas cependant de la situation dramatique qui la commande, il est centré sur les conditions journalières de la « résistance » et de la vie de Robinson : comment il réussit à se nourrir, à se vêtir, à se loger ! Pas d’épopée ni d’angoisse métaphysique, mais le récit de ce qu’il y a apparemment de plus banal au monde ; la puissance inépuisable du travail ; thème unique qui est développé par l’accumulation de faits précis : Robinson récupères des vivres, des armes, des outils, Robinson bâtit, etc.  Le sens de cet effort, à la fois humble et prodigieux, est multiple : pour l’homme du XVIIIe s., le marin et le colon, il représentait l’épreuve la plus terrible et le moyen de la surmonter ; pour Rousseau, qui fit la réputation littéraire du livre, la vie de Robinson était  » le plus heureux traité d’éducation naturelle « , et il n’en voulait pas d’autre pour servir de base à l’instruction et à la formation d’Emile ; pour nous, enchaînés par la vie moderne et « dévitalisés  » par elle, l’île déserte apparait plutôt comme un moyen de retrouver une vie épanouie et complète. On peut, ainsi, utiliser Robinson au gré des systèmes et des siècles, le rêver ou le penser, cela prouve son extraordinaire vitalité mythique, mais  » cela  » se développe à côté d’elle. Lui reste intact. Si l’on interroge son visage, son moi d’homme,  on y découvre une force anonyme, qu’on peut baptiser, la force « Robinson », mais qui représente seulement une des constantes de l’humanité : « l’invincible patience dans la misère, l’application infatigable et indonmptable résolution dans les circonstances les plus décourageantes qui soient » (De Foë) ; d’ou sa valeur éternelle et l’éternelle présence de Robinson, chacune pouvant toujours puiser à son exemple.

Par ailleurs, bien qu’il s’adjoigne tardivement la compagnie de Vendredi, Robinson est l’homme seul. Prisonnier au secret dans son île déserte, il ne lui suffit pas de survivre matériellement, il doit encore écarter le vertige et la folie de la solitude. Malraux a écrit que, seuls trois livres résistaient à la prison : Don Quichotte, Robinson Crusoë et L’Idiot. C’est justement que chacun est une leçon de résistance à la solitude. Ce que Don Quichotte par l’amour et l’imagination, Muichkine par la sainteté, Robinson y arrive par le travail quotidien. Et telle est son ultime leçon : la labeur journalier a le pouvoir de nous faire retrouver les autres et de nous libérer de l’angoisse d’être seul.       

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01-07-2007

Robinson comme personnage philosophique

Robinson n’est pas qu’un personnage romanesque. Il thématise différents degrés de solitude, tous pris dans le cercle vicieux de l’origine. Robinson personnifie la situation initiale d’une série idéologique, celle de l’origine qui, des philosophes des Lumières à la phénoménologie, ne cesse de se dérouler, en dépit des changements de décors. Mais Robinson, illustration d’une genèse manquée, organise aussi la mise à nue critique des robinsonnades. Il est l’instrument d’une démonstration.
La masse considérable des réécritures du Robinson Crusoé de Defoe ( 1719 ) circonscrit le domaine précis de la situation expérimentale : le naufrage, la vie dans la solitude, la sortie de l’île. Si toutes les réécritures sont critiques à l’égard du personnage thématique et des paramètres de l’expérience, elles ne dénient jamais la fonction opératoire et démonstrative de Robinson. Mais la critique et l’entreprise de démystification de l’ancêtre thématique étaient déjà à l’oeuvre chez Defoe. Il semble que Robinson prélude à l’ensemble de l’instruction du procès de l’origine : il est le personnage d’une anticipation critique.

[ La bibliographie robinsonnienne est énorme. On retient surtout aujourd'hui la reprise de Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique ( puis, pour les enfants, Vendredi ou la vie sauvage ), mais la liste est longue : Robinson allemand ( Campe, 1779 ), Les Robinsons suisses ( Wyss, 1813 ), L'île mystérieuse ( Verne, 1874 ), Suzanne et le Pacifique ( Giraudoux, 1921 )... Gérard Genette fait une brillante et savoureuse analyse des variations sur l'hypotexte de Defoe dans Palimpsestes, la littérature au second degré ( comprend aussi de belles analyses des variations sur L'Odyssée, Don Quichotte, Macbeth, Werther ). Pour Defoe, la meilleure analyse philosophique se trouve chez Macherey, Pour une théorie de la production littéraire ; pour Tournier, c'est bien sûr Deleuze, dans Logique du sens. ]

Robinson Crusoé orchestre la solitude. Elle s’entend en termes moraux et religieux : c’est une retraite, une disposition au commerce avec Dieu. Robinson est le récit de la bonne solitude ( cf. Pléïade, p.605 ), une solitude où le monde est embarqué. L’affairement de Robinson dessine une solitude pragmatique, loin de la solitude métaphysique qui porte l’âme à la mélancolie, lorsque nul soutient ne peut être trouvé dans  » l’approbation d’autrui « . La solitude du philosophe est en effet celle d’un exilé, d’un débarqué du monde :  » je suis d’abord effrayé et confondu de cette solitude désespérée où je me trouve placé dans ma philosophie et j’imagine que je suis un monstre étrange et extraordinaire qui, pour son incapacité à se mêler et à s’unir à la société, a été exclu de tout commerce humain et laissé complètement abandonné et sans consolation  » ( Hume, Traité de la nature humaine, I, 4, 7, ‘Conclusion de ce livre’, pp.356-357 ).
Le personnage de Defoe ne répond pas à ce portrait : sa solitude doit révéler ce qu’est un homme, en dehors d’une nature humaine héroïque. Ce sont les vertus de l’homme ordinaire que Robinson doit incarner par sa douloureuse expérience. Le roman fait le récit d’un thème majeur de la philosophie anglaise : le déclin de l’idée de gloire, le mépris des vertus héroïques. Avant son naufrage, Robinson ne voulait pas reconnaître sa condition d’homme ordinaire et moyen, que son père avait exaltée comme étant la seule voie de la reconnaissance et du bonheur :  » remarque bien ceci, dit le père de Robinson à son fils, et tu le vérifiera toujours : les calamités de la vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre humain ; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n’est point exposée à autant de vicissitudes que le haut et le bas de la société ( … ) La condition moyenne s’accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes les jouissances : la paix et l’abondance sont les compagnes d’une fortune médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la société, tous les agréables divertissements et tous les plaisirs désirables sont les bénédictions réservées à ce rang « . Parce que l’homme ordinaire est le plus enclin aux relations sociales il ne peut demeurer seul. C’est pourquoi l’humanisation progressive de Vendredi vient rétribuer la condition moyenne de Robinson et faire la démonstration du caractère premier du social chez l’homme. Or, le ressort de cette humanisation est le sentiment de sympathie dont la philosophie anglaise a, encore une fois, exalté les valeurs :  » nous ne pouvons former aucun désir qui ne se réfère pas à la société. La parfaite solitude est peut-être la plus grande punition que nous puissions souffrir. ( … ) Quelles que soient les autres passions qui nous animent, orgueil, ambition, avarice, curiosité, désir de vengeance ou luxure, leur âme, le principe de toutes, c’est la sympathie ; elles n’auraient aucune force, si nous devions les dégager entièrement des pensées et des sentiments d’autrui  » ( Hume, op.cit., II, 2, 5, ‘Notre estime des riches’, p.467 ). La sympathie est un mécanisme d’inférence passionnelle : la reconnaissance chez autrui des effets d’une émotion la fait ressentir en nous ; de même, l’identification des causes prochaines d’une émotion nous la fait ressentir par anticipation.  » C’est de ces causes ou de ces effets que nous inférons la passion : ce sont eux qui engendrent notre sympathie  » ( idem, III, 3, 1, ‘Origine des vertus et des vices naturels’, p.701 ). Robinson est donc aussi un récit sur la genèse des sentiments moraux et de la sociabilité ( cf. Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, pp.24-29 ), c’est encore une fois un discours sur l’origine, qui désigne ici le mécanisme sympathique comme étant la source des distinctions morales et le principe d’extension des autres passions humaines.
Bergson lit aussi Robinson comme un livre sur la source des sentiments moraux, où le moi social est immanent au moi individuel.  » En vain on essaie de se représenter un individu dégagé de toute vie sociale. Même matériellement, Robinson dans son île déserte reste en contact avec les autres hommes, car les objets fabriqués qu’il a sauvés du naufrage, et sans lesquels il ne se tirerait pas d’affaire, le maintiennent dans la civilisation et par conséquent dans la société. Mais un contact moral lui est plus nécessaire encore, car il se découragerait vite s’il ne pouvait opposer à des difficultés sans cesse renaissantes qu’une force individuelle dont il sent les limites. Dans la société à laquelle il demeure idéalement attaché il puise de l’énergie ; il a beau ne pas la voir, elle est là qui le regarde : si le moi individuel conserve vivant et présent le moi social, il fera, isolé, ce qu’il ferait avec l’encouragement et même l’appui de la société entière  » ( Les deux sources de la morale et de la religion, p.9 ). Il y a un moi social qui tient lieu de  » spectateur impartial  » ( Smith ), qui est là, même au degré zéro de la civilisation :  » si l’on admet, ne fût-ce que théoriquement, une ‘mentalité primitive’, on y verra le respect de soi coïncider avec le sentiment d’une telle solidarité entre l’individu et le groupe que le groupe reste présent à l’individu isolé, le surveille, l’encourage ou le menace, exige enfin d’être consulté et obéi  » ( idem, p.66 ).
D’une façon beaucoup moins ‘sociologique’ Deleuze prolonge un peu la lecture bergsonienne, en doublant cependant l’immanence du social dans l’individuel d’une transcendance de la forme ‘autrui’ au regard phénoménologique ; il voit dans le Vendredi de Tournier l’illustration d’une thèse sur autrui : autrui est une structure transcendantale du champ de perception, il est une catégorie qui ‘possibilise’ le rapport au monde.  » La solitude n’est pas une situation immuable ( … ). C’est un milieu corrosif qui agit sur moi lentement, mais sans relâche et dans un sens purement destructif. ( … ) Autrui, pièce maîtresse de mon univers… Je mesure chaque jour ce que je lui devais en enregistrant de nouvelles fissures dans mon édifice personnel. ( … ) Partout où je ne suis pas actuellement règne une nuit insondable. ( … ) Et ma solitude n’attaque pas que l’intelligibilité des choses. Elle mine jusqu’au fondement même de leur existence  » ( Ven-dredi ou les limbes du Pacifique, pp.52-54 ).
Robinson est un personnage conceptuel : à partir d’un point de départ lui même variable, oscillatoire, la solitude, il éclaire les différentes séries de l’origine ( sociale, historique, psychologique, passionnelle, économique ), mais il montre surtout la constitution idéologique de ces séries. C’est ce que l’expression devenue célèbre de robinsonnade désigne.
Ainsi, lorsque Marx affiche son intention de définir la production matérielle, socialement déterminée, il s’en prend aux ‘robinsonnades’ des économistes qui ont mystifié la production par anticipation.  » Le chasseur et pêcheur singulier et singularisé, par lequel commencent Smith et Ricardo, fait partie des plates illusions des robinsonnades du XVIIIème siècle, lesquelles n’expriment nullement, comme se l’imaginent certains historiens de la civilisation, une simple réaction contre des excès de raffinement et un retour à l’état de nature mal compris. ( … ) C’est une apparence, la simple apparence esthétique des petites et grandes robinsonnades  » ( Contribution à la critique de l’économie politique, Introduction de 1857, p.149 ). Les économistes du XVIIIème ont projeté dans leur définition de la production l’individualisme bourgeois, ils ont ‘inventé’ la production comme étant une fonction politique de la société bourgeoise en devenir. C’est cette projection que désigne le terme de robinsonnade : la rêverie romanesque des économistes qui se prend au piège du commencement et oblitère ce qui n’est jamais qu’un résultat historique. Marx peut même reconnaître en Robinson Crusoé une anticipation, qui dénonce avec brio le mysticisme circulaire de l’origine dans lequel verseront les économistes bourgeois.  » Il s’agit en réalité d’une anticipation de la ‘société civile-bourgeoise’ qui se préparait depuis le XVIème siècle et qui, au XVIIIème, fit des pas de géant vers sa maturité  » ( ibid ).
C’est une semblable robinsonnade que stigmatise à son tour Engels dans son Anti-Dühring : l’illusion d’une violence originelle qui serait la source de l’exploitation, cette sorte de ‘chute originelle’ par laquelle Robinson asservit Vendredi au lieu de le considérer comme son frère. Dühring, prenant cet exemple célèbre, croit pouvoir prouver à moindre frais que c’est par la violence, c’est-à-dire par un acte politique que débute l’exploitation de l’homme par l’homme. Mais si Robinson,  » l’épée à la main « , fait de Vendredi son esclave, il a besoin d’autre chose que son épée pour parvenir à ses fins ( faire de Vendredi un instrument de production ). La violence n’est pas la vraie cause de l’exploitation.  » Un esclave ne fait pas l’affaire de tout le monde. Pour pouvoir en utiliser un, il faut disposer de deux choses : d’abord des outils et des objets nécessaires au travail de l’esclave et , deuxièmement, des moyens de l’entretenir petitement. Donc, avant que l’esclavage soit possible, il faut déjà qu’un certain niveau dans la production ait été atteint et qu’un certain degré dans l’inégalité soit intervenu dans la répartition  » ( Anti-Dühring, p.189 ). Certes, Robinson asservit Vendredi l’épée à la main, par une forme de violence, mais  » même dans les îles imaginaires des robinsonnades, les épées, jusqu’ici, ne poussent pas sur les arbres  » ( idem, p.195 ). Dühring semble ignorer ce que n’importe quel ouvrier connaît,  » que la violence protège seulement l’exploitation, mais qu’elle n’en n’est pas la cause ; que le rapport entre capital et travail salarié est la cause de son exploitation et que ce rapport est né de façon purement économique et non par voie de violence  » ( idem, p.182 ). Par robinsonnade il faut entendre, encore une fois, le mythe de l’origine. Et l’oeuvre de Defoe anticipe ce mythe, le joue et le déjoue en même temps, montrant par là plus de clairvoyance que n’en ont eu ses nombreux lecteurs.
Quant à la rêverie sur l’origine, il faut dire en effet que  » Defoe n’est jamais lui-même complètement tombé dans cette idéologie, dans la mesure où il est le premier à donner les éléments de sa critique, et cela explicitement. ( … ) Defoe est peut-être le seul auteur d’anticipation, dans la mesure où il a su alimenter en images ceux qui sont venus après lui  » ( Macherey, Pour une analyse se la production littéraire, p.267 ). Robinson est l’instrument d’une expérimentation, où le thème de l’origine est progressivement filé. Il est en cela  » l’ancêtre thématique  » des figures de l’origine du XVIIIème : Condillac, Buffon, Diderot, Maupertuis et Rousseau. Defoe anticipe cependant les lectures critiques du roman de l’origine, puisqu’il falsifie l’origine : elle est circulaire, elle a au départ ce qu’elle vise à la fin. C’est ce qu’illustre l’épave où Robinson trouve les instruments de conquête de l’île, mieux : la matérialisation, à travers les objets techniques, des séries industrielles historiques. Le point d’origine n’existe pas. Cependant, le travail et le temps ( les deux grands protagonistes de l’aventure ) déterminent, à partir d’une fausse origine, le procès d’appropriation de l’île : l’île devient  » mon île « , l’avènement d’une autarcie économique et politique. La facticité du  » départ idéologique « , la coïncidence du résultat avec le point de départ, l’immense capital de temps ne peuvent néanmoins combler la distance qui sépare Robinson de la société. Si la société lui est donnée  » en germe « , avec l’épave, la genèse est malgré tout ratée.  » C’est que la société est pour lui un attribut, une ‘propriété’ : il lui est impossible de procéder à sa totale reconstruction  » ( Macherey, idem, p.233 ).

Robinson opère lui-même la critique de la série idéologique de l’origine. L’expérience de Robinson est démonstrative de l’échec, de l’illusion mythique de toute robinsonnade. Ancêtre thématique des figures de l’origine, comme par exemple la statue de Condillac, Robinson personnifie la dévaluation du commencement nu, de la pauvreté absolue. Deleuze n’a pas tort lorsqu’il qualifie la robinsonnade de ‘perversion’ : l’image de l’origine présuppose toujours ce qu’elle est chargée d’édifier.

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16-06-2007

Solitude, de Pierre Pellegrin

OcciRivière imprévisible, force brutale d’isolement, sauvage puissance de la montagne, je vous appartiens. Je m’avance vers l’arbre qui déjà bascule l’ancienne demeure, vers la forêt qui reprend ses lisières, dans le chemin qui se perd. A partir de là tout dépend de moi, et cet attachement à tout ce qui a cessé d’être ploie aussi mon corps et mon coeur.

Solitude, tu façonnes la force de mes gestes apaisés et la prudence de mes paroles sans comédie. Le superflu s’estompe et s’amenuise vers un essentiel qui me laisse rugueux et presque aride.

Le monde extérieur n’arrive plus à me pénétrer et mes richesses s’éteignent sans ce nouvel humus. Le monde qui nous environne a déjà emporté tant de forces que je reste là, graine solitaire, avec tout mon désir de survie, ne sachant plus où puiser la fraîcheur d’un nouveau départ.

Une invisible mort glace les objets familiers, desséchant de la vie le joyaux, l’amitié, l’entr’aide, et fortifiant l’orgueil et la dureté.

Vous êtes partis et les maisons sont des ruines, les chemins se sont perdus, des vallées se sont creusées et l’école se ferme, le cordonnier s’en va, le forgeron est vieux, il n’y a plus de boulanger. Les cantonniers travaillent pour moi, des pylônes et des pylônes m’apportent la lumière.

Les vieux parlent d’autrefois et montrent les collines, toutes les collines et toutes les tâches dans la forêt ; mais plus personne ne descend maintenant de là-haut.

Il n’y a plus que l’attente du fils revenant de l’école lointaine, jusqu’au jour où lui-même tout fier de son savoir ne reviendra plus.

Le fléau est parmi nous, mais personne encore ne l’a vu.

 

 

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31-05-2007

L’attrait de la solitude – François Guité

Les moments passés en compagnie de mes amis sont indispensables, et souvent mémorables. Mais pour créer ou apprendre, rien ne vaut la solitude. Évidemment, je me nourris du pactole cognitif de mes proches quand les circonstances nous réunissent. Mais seulement par bribes, car la relation théorétique ne sert qu’à accentuer le rapport affectif, comme le souffle avive la flamme. Ces échanges sont un tel feu roulant que je n’en capte que quelques étincelles. Là où je suis le plus productif, c’est dans l’isolement, quand tout mon environnement immédiat m’appartient et que je peux, à ma guise, meubler le temps de lectures, de recherches et de réflexion. La raison, il me semble, préfère la solitude, tandis que le cœur brigue la compagnie. …

À propos de solitude, Jason Fried a écrit un merveilleux billet, dans lequel il fait allusion à une zone d’isolement (alone zone). Le retranchement dans cette bulle est nécessaire pour une productivité individuelle optimale. En éliminant les interruptions et le multitasking, l’esprit peut s’absorber tout entier dans les ramifications d’une tâche.

Getting in the zone takes time which is why interruption is your enemy. It’s like REM sleep — you don’t just go to REM sleep, you go to sleep first and you make you way towards REM. Any interruptions force you to start over. REM is where the real sleep magic happens. The alone time zone is where the real productivity happens.

François Guité

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28-05-2007

De l’ami, de Friedrich Nietzsch

Un seul est toujours de trop autour de moi, » – ainsi pense le solitaire. « Toujours une fois un – cela finit par faire deux! »

Je et Moi sont toujours en conversation trop assidue : comment supporterait-on cela s’il n’y avait pas un ami?

Pour le solitaire, l’ami est toujours le troisième: le troisième est le liège qui empêche le colloque des deux autres de s’abîmer dans les profondeurs.

Hélas! il y a trop de profondeurs pour tous les solitaires. C’est pourquoi ils aspirent à un ami et à la hauteur d’un ami.

Notre foi en les autres découvre l’objet de notre foi en nous-mêmes. Notre désir d’un ami révèle notre pensée.

L’amour ne sert souvent qu’à passer sur l’envie. Souvent l’on attaque et l’on se fait des ennemis pour cacher que l’on est soi-même attaquable.

« Sois au moins mon ennemi! » – ainsi parle le respect véritable, celui qui n’ose pas solliciter l’amitié.

Si l’on veut avoir un ami il faut aussi vouloir faire la guerre pour lui: et pour la guerre, il faut pouvoir être ennemi.

Il faut honorer l’ennemi dans l’ami. Peux-tu t’approcher de ton ami, sans passer à son bord?

En son ami on doit voir son meilleur ennemi. C’est quand tu luttes contre lui que tu dois être le plus près de son coeur.

Tu ne veux pas dissimuler devant ton ami? Tu veux faire honneur à ton ami en te donnant tel que tu es? Mais c’est pourquoi il t’envoie au diable!

Qui ne sait se dissimuler révolte: voilà pourquoi il faut craindre la nudité! Certes, si vous étiez des dieux vous pourriez avoir honte de vos vêtements!

Tu ne saurais assez bien t’habiller pour ton ami: car tu dois lui être une flèche et un désir du Surhumain.

As-tu déjà vu dormir ton ami, – pour que tu apprennes à connaître son aspect? Quel est donc le visage de ton ami? C’est ton propre visage dans un miroir grossier et imparfait.

As-tu déjà vu dormir ton ami? Ne t’es-tu pas effrayé de l’air qu’il avait? Oh! mon ami, l’homme est quelque chose qui doit être surmonté.

L’ami doit être passé maître dans la divination et dans le silence: tu ne dois pas vouloir tout voir. Ton rêve doit te révéler ce que fait ton ami quand il est éveillé.

Il faut que ta pitiié soit une divination: afin que tu saches d’abord si ton ami veut de la pitié. Peut-être aime-t-il en toi le visage fier et le regard de l’éternité.

Il faut que la compassion avec l’ami se cache sous une rude enveloppe, et que tu y laisses une dent. Ainsi ta compassion sera pleine de finesses et de douceurs.

Es-tu pour ton ami air pur et solitude, pain et médicament? Il y en a qui ne peuvent pas se libérer de leur propre chaîne, et pourtant, pour leurs amis, ils sont des sauveurs.

Si tu es un esclave tu ne peux pas être un ami. Si tu es un tyran tu ne peux pas avoir d’amis.

Pendant trop longtemps un esclave et un tyran étaient cachés dans la femme. C’est pourquoi la femme n’est pas encore capable d’amitié: elle ne connaît que l’amour.

Dans l’amour de la femme il y a de l’injustice et de l’aveuglement à l’égard de tout ce qu’elle n’aime pas. Et même dans l’amour conscient de la femme il y a toujours, à côté de la lumière, la surprise, l’éclair et la nuit.

La femme n’est pas encore capable d’amitié. Des chattes, voilà ce que sont toujours les femmes, des chattes et des oiseaux. Ou, quand cela va bien, des vaches.

La femme n’est pas encore capable d’amitié. Mais, dites-moi, vous autres hommes, lequel d’entre vous est donc capable d’amitié?

Malédiction sur votre pauvreté et votre avarice de l’âme, ô hommes! Ce que vous donnez à vos amis, je veux le donner même à mes ennemis, sans en devenir plus pauvre.

Il y a de la camaraderie: qu’il y ait de l’amitié!

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14-05-2007

Françoise Dolto : Solitude

Françoise Dolto : Solitude dans Textes

Qui dira la solitude des amants emmurés dans l’incommunicabilité de leurs corps opaques après l’étreinte qui les apaise et leur donne l’éphémère certitude d’être totalement accordés à eux-mêmes et au monde.
Qui dira la solitude d’une mère devant le sommeil de son enfant dont le jeune destin réserve son inconnu, le corps, le regard, le parler, les jeux, le mystère d’un penser qui s’incarne et qui lui reste impénétrable ; la solitude du père face à la confiance aveugle de l’enfant dans la femme, des parents regardant leurs enfants, autrefois promesses qui au jour le jour font place à des réalités imprévues, et la réponse toujours autre qu’attendue aux questions que les géniteurs posent, pour trouver des réponses qui les sécuriseraient, à leur descendance distraite, confiante en son avenir ou n’y pensant pas, ignorant ce qu’il en est de leurs parents qui vieillissent, la solitude des jours sans nouvelles de ceux qui ont quitté leur toit.

Qui dira dans les plus joyeuses fêtes, la solitude de ceux qui aiment sans être aimés, de celles que désirent ceux qu’elles ne désirent pas.
Qui dira la solitude des compagnons de tous les jours au travail, dans les villes, inconnus de leurs voisins, où rien de la douleur secrète éprouvée au foyer ne peut se dire, la solitude du riche, du possédant toujours envié, la solitude du pauvre honteux de désirer sans n’avoir rien à offrir, la solitude de l’enfant qu’on prend pour un jouet, de celui dont les parents ne se désirent pas, ne s’aiment pas ou se haïssent, la solitude de l’infirme, la solitude du malade en guerre impuissante avec son corps qui le trahit, la solitude des vieux de qui plus personne n’a besoin, la solitude où l’homme perd confiance en lui-même et dans tous les autres, qui ôte jusqu’à l’espoir, jusqu’au sentiment même de la solitude – le dément. Le Livre de Poche p. 427

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14-05-2007

Philippe Seguy / Sylvie Devilette : Solitude

La solitude sait aussi être une alliée. Elle procure le nécessaire recul, la force pour analyser sa vie avec clairvoyance. On fait grâce à sa mesure, l’exacte part des choses.
Même si l’on regarde s’éloigner parfois le visage des gens aimés dont les traits et la voix s’estompent peu à peu dans le souvenir pour ne plus être que le battement murmuré d’un cœur.
Si la solitude est divine, c’est parce que son exigence est terrible ; son culte suppose une force que lui dicte le plus pur des silences loin du tumulte et des bruits. Certains portent la solitude comme d’autres portent malheur.
Car bien connaitre la solitude est un privilège…la solitude s’installe à demeure, fait sienne l’odeur de son parfum, revendique le droit de ne l’avoir qu’à elle.
La solitude raffermit la main qui écrit, force en un combat sans merci, souvent violent, l’esprit à coucher sur le papier les mots qui délivrent, et l’écriture devient alors pour nous l’héritage de ce que la solitude nous dicte.
(Solitude, Ed. J.P Tallandier)
Ecrire c’est s’avouer des choses. »

 

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11-05-2007

L’Esprit de solitude (3)

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La solitude est un cadeau royal que nous repoussons
parce qu’en cet état nous nous découvrons infiniment libres
et que la liberté est ce à quoi nous sommes le moins prêts. Solitaire je suis.
Depuis toujours et plus que jamais. La solitude est ce qui me fait tenir debout, avancer, créer ;
C’est une terre sans limites et ensoleillée,
une citadelle, offerte à tous les vents mais inexpugnable.
C’est la seule part d’héritage que je défends âprement,
part d’ermitage qui est tout et qui est moi. Solitaire, donc, quoique bien entourée et riche d’amitiés.
Solitaire comme un défi à la banalité, comme un refus de se résigner.
Solitaire pour continuer à m’aventurer, pour honorer la précarité humaine
et ne pas démériter de l’Esprit. Sauvage, émerveillée ou poignardée,
je me tiens en solitude comme au seuil de l’immensité.
La souffrance n’en est point absente,
elle creuse même davantage
puisque tout dans ce climat reprend intensité. Mais justement, si dans cet état je me sens bien plus vivante qu’en la compagnie des autres,
c’est parce que toute sensation, toute soif, toute pensée s’y trouvent avivées,
aiguisées jusqu’à un point extrême. J’aime ce danger, cette radicalité :
le véritable artiste évolue sans filet, au péril de son existence
et sans attendre d’applaudissements. La voie solitaire n’apporte ni gloire ni consolation,
aussi vaut-elle plus qu’une autre d’être tentée.
C’est la voie fulgurante de tout être impatient d’absolu
dont l’apparent orgueil s’avoue si proche de l’anéantissement suprême
L’esprit de solitude suprême ;
ou la « voie sèche » de l’alchimie : brève, au creuset, mais infiniment risquée. Ils sont seuls, les grands passants de la Terre et les grandes amoureux,
seuls comme Jésus au mont des Oliviers,
comme Hallâj se proclamant la Vérité dans une ivresse de soir d’été,
comme Don Quichotte incendiant de rêves et de poésie la lugubre plaine de la Manche,
comme Juliette confiante et ensommeillée dans son tombeau.
Non pas tant incompris ou rejetés par leurs contemporains
que singuliers et entiers dans leur aventure. Mais voici : les grandes âmes font peur et chacun semble craindre pour soi un destin d’exception.
De tout temps, les petits hommes ont tourné le dos à qui leur révélait leur nature immense
et ils ont brillé ou crucifié les prophètes de la liberté et du pur amour,
de la béguine Marguerite Porete au savant Giordano Bruno… Que faisaient les Hébreux, libérés par Moïse du joug de Pharaon ?
Ils pleuraient, ils regrettaient leur terre de servitude, les oignons qu’ils mangeaient à satiété.
Et que firent, juste après le Calvaire, les disciples qui fréquentèrent jésus ?
Ils retournèrent, tête basse, à leur activité de pêche, à leur tâche administrative.
Comme si rien ne s’était passé. Bien à tort, je m’étonne et je m’irrite encore
de cet entêtement de la société à vouloir nier ou combattre la solitude
- ce fléau, ce malheur -
afin d’entretenir l’illusion d’un partage total et transparent entre humains,
d’une communication étendue à la planète entière,
allant de pair avec une solidarité sans faille. La société ne tient qu’en bouchant toutes les issues vers le haut
et en empêchant les conduites singulières.
Aussi la lutte contre l’exclusion, la solitude et le chômage lui parait-elle forcément prioritaire. Dans la solitude je ne m’enferme pas ;
je prends du recul, de la hauteur aussi ;
je rassemble mes forces et j’ouvre grand les fenêtres
celles qui donnent sur les choses, sur l’ailleurs et sur l’intérieur. Vivre solitaire demeure la seule façon de ne pas se compromettre,
de sauvegarder son irréductible étrangeté et d’accéder à ce qui ne périt pas. « Souffrir de la solitude, mauvais signe ;
je n’ai jamais souffert que de la multitude »… disait Nietzsche Le célibat désigne un état civil.
La solitude est un état d’esprit.
On veut la faire passer pour une malédiction alors qu’elle est le sceau de notre nature humaine,
sa chance d’accomplissement. Lorsqu’on parle de la solitude des personnes âgées,
des malades, des prisonniers, de tous les inadaptés à la vie de société,
on évoque un abandon, un oubli, une mise à l’écart.
C’est une solitude triste, souffrante, qui tremble ou crie.
Plus exactement c’est un isolement. Mais notre époque, friande de grand public et de rassemblements,
parle très peu de cette conduite de vie solitaire
qui favorise la réflexion et affermit l’indépendance,
de cette solitude belle et courageuse, riche et rayonnante,
que pratiquèrent tant de sages, d’artistes, de saints et de philosophes. Comme si cette voie était réservée à quelques originaux ou tempéraments forts,
comme si elle constituait l’ultime bastion de résistance face à la bêtise, au conformisme et à la vulgarité.
Aussi ne m’intéresserai-je ici qu’à cette démarche rare et grave,
à la solitude magnifique dans le sens où Poussin en peinture employait la « manière magnifique ». Et d’abord, je poserai la question :
quel grand feu couve donc sous ce bloc de solitude,
cet état de parfaite densité pour qu’on s’ingénie à le combattre
et à le confondre avec l’isolement et la difficulté de vivre ? Lorsqu’on va seul dans la vie,
ce n’est pas qu’on soit méchant ou délaissé :
c’est que le monde entier vous sourit et offre du sens.
Lorsqu’on vit seul,
ce n’est pas manque de chance ni absence d’amour :
c’est que justement jamais on ne se sent seul,
que chaque instant déborde de possibles floraisons. Pour devenir soi et devenir quelque peu libre,
il faut lacher le recours permanent à l’autre, au regard de l’autre. Marcher seul. Refuser l’aide autant que l’apitoiement et la flatterie.
La voie solitaire n’engage pas nécessairement à un combat héroïque,
elle invite d’abord à la rencontre avec soi-même,
à la découverte de cet être qui n’est pas seulement un produit de la société,
de la famille, de l’histoire ou de la génétique. Et ici, le précepte du temple de Delphes,
invoqué par Socrate, prend toute son ampleur :
« Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Son équivalent se trouve dans la mystique de l’islam, avec ce hadith :
« Celui qui se connaît, connaît son Seigneur ». Car il ne s’agit pas d’une introspection, d’une analyse psychologique,
mais d’un éveil au Moi,
au Moi transcendant qui échappe à toute contingence, à tout conditionnement,
à la mort même, et se rencontre dans la solitude,
le silence, tout au fond ou plutôt au sommet de la profondeur. Par la puissance et l’intensité qu’elle recèle,
la solitude tient à la fois de l’insolence et de l’insolation.
Elle peut faire office de détonateur au sein d’un monde tiède et mou et ouvrir de grandes perspectives.
C’est pourquoi tout humain pourvu de quelque conscience et dignité devrait apprendre à bàtir sa solitude,
à l’habiter avec agrément,
et aussi à la défendre contre tous les niveleurs de citadelle et rongeurs de liberté. Cette solitude peut paraître dure, intransigeante.
Certes, elle est haute, même élancée, mais elle n’a rien de désolé :
c’est comme un amandier qui, même seul et même en temps de guerre, persiste à fleurir ;
c’est comme une nef partant sur l’océan ;
c’est comme une flèche légère se perdant dans l’azur. La solitude comme je l’entends
Ne signifie point condition misérable
Mais plutôt royauté secrète
Incommunicabilité profonde
Mais connaissance plus ou moins
Obscure d’une inattaquable singularité
(J. Genet) Il y aura toujours de la solitude
Pour ceux qui en sont dignes…

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22-04-2007

« Quant à la solitude » André COMPTE-SPONVILLE

Solitude, de Elke Thiébaut
 

Quant à la solitude, c’est évidemment notre lot à tous : le sage n’est plus proche de la sienne que parce qu’il est plus proche de la vérité. Mais la solitude n’est pas l’isolement : certains la vivent en ermite, certes, dans une grotte ou un désert, mais d’autres, aussi bien, dans un monastère, et d’autres encore – les plus nombreux – dans la famille ou la foule… Être isolé, c’est être sans contacts, sans relations, sans amis, sans amours, et bien sûr c’est un malheur. Être seul, c’est être soi, sans recours, et c’est la vérité de l’existence humaine. Comment serait-on quelqu’un d’autre ? Comment quelqu’un pourrait-il nous décharger de ce poids d’être soi? « L’homme naît seul, vit seul, meurt seul », disait le Bouddha. Cela ne veut pas dire qu’on naisse, vive et meure dans l’isolement ! La naissance, par définition, suppose une relation à l’autre : la société est toujours déjà là, l’intersubjectivité est toujours déjà là, et elles ne nous quitteront pas. Mais qu’est-ce que cela change à la solitude ? Dans les Pensées, de même, lorsque Pascal écrit: « On mourra seul », cela ne veut pas dire qu’on mourra isolé. Au XVIIème siècle, ce n’était presque jamais le cas ; dans la pièce où l’on mourait, il y avait ordinairement un certain nombre de personnes : la famille, le prêtre, des amis… Mais on mourait seul, comme on meurt seul aujourd’hui, parce que personne ne peut mourir à notre place. C’est pourquoi aussi l’on vit seul : parce que personne ne peut le faire à notre place. L’isolement, dans une vie humaine, est l’exception. La solitude est la règle. Personne ne peut vivre à notre place, ni mourir à notre place, ni souffrir ou aimer à notre place. C’est ce que j’appelle la solitude : ce n’est qu’un autre nom pour l’effort d’exister. Personne ne viendra porter votre fardeau, personne. Si l’on peut parfois s’entraider (et bien sûr qu’on le peut !), cela suppose l’effort solitaire de chacun, et ne saurait – sauf illusions – en tenir lieu. La solitude n’est donc pas refus de l’autre, au contraire : accepter l’autre, c’est l’accepter comme autre (et non comme un appendice, un instrument ou un objet de soi !), et c’est en quoi l’amour, dans sa vérité, est solitude. Rilke a trouvé les mots qu’il fallait, pour dire cet amour dont nous avons besoin, et dont nous ne sommes que si rarement capables : « Deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre »… Cette beauté sonne vrai. L’amour n’est pas le contraire de la solitude : c’est la solitude partagée, habitée, illuminée – et assombrie parfois – par la solitude de l’autre. L’amour est solitude, toujours, non que toute solitude soit aimante, tant s’en faut, mais parce que tout amour est solitaire. Personne ne peut aimer à notre place, ni en nous, ni comme nous. Ce désert, autour de soi ou de l’objet aimé, c’est l’amour même. 

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15-04-2007

François-René de Chateaubriand (1768-1848) : René

Vue prise à Bellevue, près Meudon, de Edouard CibotLa solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n’ayant point encore aimé, j’étais accablé d’une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur, comme des ruisseaux d’une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l’abîme de mon existence: je descendais dans la vallée, je m’élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l’idéal objet d’une flamme future; je l’embrassais dans les vents; je croyais l’entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l’univers.
Toutefois cet état de calme et de trouble, d’indigence et de richesse, n’était pas sans quelques charmes: un jour je m’étais amusé à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau, et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entraînait. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite, ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes, à chaque accident qui menaçait les débris de mon rameau. Ô faiblesse des mortels! Ô enfance du cœur humain qui ne vieillit jamais ! Voilà donc à quel degré de puérilité notre superbe raison peut descendre! Et encore est-il vrai que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d’aussi peu de valeur que mes feuilles de saule.
Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives, que j’éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d’un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d’un désert : on en jouit, mais on ne peut les peindre.L’automne me surprit au milieu de ces incertitudes: j’entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j’aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes; tantôt j’enviais jusqu’au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l’humble feu de broussailles qu’il avait allumé au coin d’un bois. J’écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays, le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.Le jour, je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d’un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire s’élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards ; souvent j’ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent; j’aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n’étais moi-même qu’un voyageur ; mais une voix du ciel semblait me dire: «Homme, la saison de ta migration n’est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande.»
Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie ! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.

 

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