Archives pour la catégorie 'Feuilleton'

06-11-2007

Jiddu Krishnamurti : Sur la solitude (4)

Ce vide, cette vacuité peut-elle être remplie ? Si elle ne peut pas l’être, pouvons-nous la fuir, nous en évader ? Si nous avons tenté une évasion et que nous avons vu qu’elle n’a aucune valeur, ne voyez-vous pas que les autres ne valent pas plus ? Il importe peu que vous remplissiez ce vide avec ceci ou cela. Ce que vous appelez méditaiton est une évasion aussi. Il importe peu que vous modifiez l’itinéraire de votre fuite.

Comment découvrirez-vous la façon de traiter cette solitude ? Vous ne la découvrirez que lorsque vous aurez cessé de fuir. Sitôt que l’on est décicé à affronter ce qui « est » – ce qui veut dire que l’on n’ouvre pas la radio, ce qui veut dire que l’on tourne le dos à la civilisation – cette solitude prend fin parce qu’elle est complètement transformée. Ce n’est plus de la solitude. Si l’on comprend ce qui « est », alors ce qui « est » est le réel. Mais parce que l’esprit ne cesse d’éviter de voir, de refuser de voir, de fuir ce qui « est », il crée ses propres obstacles. Et parce que nous avons érigé tant d’obstacles qui nous empêchent de voir, de comprendre ce qui « est », nous nous éloignons de la réalité. Voir ce qui « est » non seulement requiert une grande vivacité et une lucidité dans l’action, mais veut dire aussi tourner le dos à tout ce que nous avons échafaudé, à notre compte en banque, à notre nom, à tout ce que vous appelez civilisation. Lorsque l’on voit ce qui « est » on voit comment la solitude est transformée. (fin)

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05-11-2007

Jiddu Krishnamurti : Sur la solitude (3)

071105seule.jpg

Avez-vous jamais essayez d’être seul ? Essayez, et vous verrez comme c’est extraordinairement difficile et qu’elle intelligence il faut pour être seul, car notre esprit ne nous permet pas de l’être. Il commence à s’agiter, à s’affairer autour d’évasions possibles. Que sommes-nous donc en train de faire à ce moment-là ? Nous essayons de remplir ce vide extraordinaire avec du connu. Nous apprenons à être actifs et sociables, à étudier, à manipuler la radio. Ainsi nous remplissons cette chose que nous ne connaissons pas – ce vide – avec toutes sortes de connaissances, de contacts ou d’objets. N’est-ce pas ainsi que cela se passe ? C’est cela notre processus ; c’est cela, notre existence. Or, sitôt que vous vous rendez compte de ce que vous faites, pensez-vous pouvoir remplir ce vide ? Vous vous y êtes efforcés par tous les moyens. Y êtes-vous parvenus ? Vous êtes allés au cinéma et cela n’a pas réussi, alors vous allez chez votre gourou ou dans une bibliothèque, ou vous devenez très actifs socialement. Etes-vous parvenus à remplir le vide ou l’avez-vous simplement recouvert ? Si vous l’avez simplement recouvert, il est toujours là et surgira à nouveau. Si vous parvenez à une évasion totale, vous vous retrouvez dans un asile d’aliénés ou vous deviendrez complètement stupides. Et c’est exactement ce qui se produit dans le monde. (à suivre)

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04-11-2007

Jiddu Krishnamurti : Sur la solitude (2)

071104sol01.jpgAbordons ce problème en cherchant à voir ce qui se produit réellement, comment nous nous comportons au juste lorsque nous éprouvons ce sentiment de solitude. Nous essayons de le fuir. Vous poursuiviez votre lecture interrompue, vous allez consulter un sage, vous aller au cinéma, vous vous mettez à peindre, ou bien à écrire un poème sur la solitude. C’est cela qui se produit en fait. Prenant conscience de votre solitude, de la douleur qu’elle comporte, de la peur insondable qui l’accompagne, vous cherchez une évasion, et c’est cette évasion qui devient importante ; par conséquent vos activité, vos connaissances, vos dieux, vos radios deviennent importants aussi. Lorsque vous accordez de l’importance à des valeurs secondaires, elles mènent au chaos, car les valeurs secondaires sont inévitablement sensorielles. Et la civilisation moderne basée sur elles vous offre les évasions que vous cherchez, par le truchement de votre emploi, de votre famille, de votre nom, de vos études, de vos expressions artistiques, etc. Toute notre culture est basée sur ces évasions. Notre civilisation est fondée dessus, c’est un fait. (à suivre)

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03-11-2007

Jiddu Krishnamurti : Sur la solitude (1)

071103sol01.jpgVariation sur la solitude – Georges Chich

Savons-nous ce que veut dire la solitude et en sommes-nous conscients ? J’en doute fort, car nous sommes plongés dans les activités, dans les livres, dans des fréquentations, dans des idées qui nous empêchent de nous rendre compte de notre solitude. Qu’appelons-nous solitude ? Le sentiment d’être vide, de ne rien posséder, d’être extraordinairement incertain, sans racines nulle part. Ce n’est pas du désespoir, ni une désespérance, mais une vacuité et un sens de frustration. Je suis sûr que nous l’avons tous ressenti, ceux d’entre nous qui sont heureux, comme ceux qui sont malheureux, les très, très actifs comme ceux qui s’adonnent à l’étude. Nous connaissons tous cela. C’est le sens d’une douleur inépuisable, d’une douleur que l’on peut étouffer, quelque effort que l’on fasse dans ce sens. (à suivre)

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02-11-2007

Jiddu Krishnamurti : L’état de relation et l’isolement (6)

071105seule02.jpgBenoit Colsenet

http://www.benoitcolsenet-peintures.com/index.html J’aime sa peinture.

Peut-on vivre dans le monde sans volonté de puissance, sans le désir d’occuper une situation, d’avoir une certaine autorité ? On le peut certainement. On le fait lorsqu’on ne s’identifie pas à quelque chose de plus grand que soi. Cette identification avec un parti, ou un pays, ou une race, ou une religion, ou dieu, est une volonté de puissance. Parce que vous, en vous-même, êtes vide, atone, faible, vous aimez vous identifier avec quelque chose de grand. Ce désir est le désir de vous sentir puissant. Lorsque mes relations avec le monde me révèlent tout ce processus de mes désirs et de mes pensées, elles deviennent une source perpétuelle de connaissance de moi-même ; et sans cette connaissance il est bien inutile d’essayer d’établir un ordre extérieur est un système, sur une formule. L’important est de nous comprendre nous-mêmes dans nos rapports avec les autres. Alors les relations ne sont plus un processus d’isolement mais un mouvement par lequel nous découvrons nos mobiles, nos aspirations ; et cette découverte même est le début d’une libération, d’une transformation. (Fin)

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01-11-2007

Jiddu Krishnamurti : L’état de relation et l’isolement (5)

Une vie isolée est une chose qui n’existe pas. Aucun pays, aucun peuple, aucun individu ne vit isolé ; et pourtant, parce que vous exercez votre volonté de puissance de tant de façons différentes, vous engendrez l’isolement. Le nationalisme est une malédiction, parce que, par son esprit patriotique, il crée un mur d’isolement. Il est si identifié à son pays qu’il construit un mur autour de lui, contre  » les autres « . Et qu’arrive-t-il alors ? C’est que  » les autres  » ne cessent de cogner contre ce mur. Lorsque vous résister à quelque chose, cette seule résistance indique que vous êtes en conflit avec  » les autres « . Le nationalisme, qui est un processus d’isolement, qui est le résultat de la volonté de puissance, ne peut pas donner la paix au monde. Le nationalisme qui parle de fraternité ment ; il vit dans un état de contradiction. (à suivre)

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29-10-2007

L’état de relation et l’isolement (4) – Jiddu Krishnamurti

071029.jpgLe processus d’isolement est celui de la volonté de puissance. Soit que vous recherchiez le pouvoir personnel ou que vous souhaitiez le triomphe de tel groupe racial ou national, il y a forcément isolement. Le simple désir d’occuper une situation est un élément de division. Et, en somme, c’est ce que veut chacun de nous, n’est-ce pas ? Nous voulons une situation importante qui nous permette de dominer, soit dans notre foyer, soit en affaires, soit dans une régime bureaucratique. Chacun cherche à exercer son pouvoir là ou il peut ; et c’est ainsi que nous engendrons une société basée sur la puissance, militaire, économique, industrielle, etc., ce qui, encore, est évident. La volonté de puissance n’est-elle pas, de par sa nature même, un élément de division ? Je pense qu’il est très important de le comprendre, pour l’homme qui veut un monde paisible, un monde sans guerres, sans ces effrayantes destructions, sans ces malheurs catastrophiques à une échelle incommensurable. L’homme bienveillant, l’homme qui a de l’amour en son cœur, n’a pas le sens du pouvoir, et par conséquent n’est attaché à aucune nationalité, à aucun drapeau. Il n’a pas de drapeau. (à suivre)

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27-10-2007

L’état de relation et l’isolement (3) – Jiddu Krishnamurti

071027sol01.jpgOr, si nous examinons notre existence, nous voyons que nos rapports avec autrui sont un processus d’isolement. L »autre » ne nous interesse pas. Bien que nous en parlions beaucoup, en fait nous n’avons de rapports avec lui que dans la mesure où ils nous procurent du plaisir, un refuge, une satisfaction. Mais dès qu’un trouble dans ces relations nous dérange, nous les écartons. En d’autres termes, il n’y de relation que tant qu’il y a du plaisir. Cette assertion peut sembler un peu brutale, mais si vous examinez votre vie de près, vous verrez que c’est un fait, et évitez un fait c’est vivre dans l’ignorance, ce qui ne peut produire que des relations fausses. En examinant l’état des relations humaines, nous voyons que ce processus consiste à construire une résistance contre les autres, un mur par-dessus lequel nous regardons et observons les autres ; mais nous conservons toujours le mur et demeurons derrière lui, ce mur étant psychologique, matériel, social, national. Tant que nous vivons isolés derrière le mur, il n’y a pas de relations proprement dite avec autrui ; mais nous vivons enfermés parce que nous pensons que c’est bien agréable, que cela offre bien plus de sécurité qu’autrement. Le monde est si explosif, il comporte tant de souffrances, d’afflictions, de guerres, de destructions, de misères, que nous voulons nous évader et vivre derrière les murs de la sécurité de notre propre être psychologique. Ayant transformé nos relations en processus d’isolement, il est évident que de telles relations construisent une société qui, elle aussi s’isole. C’est exactement ce qui se produit partout dans le monde : vous demeurez dans votre isolement et tendez la main par-dessus le mur en proclamant l’unité nationale, la fraternité ou autre choase ; et, en réalité, les Etats souverains, les armées continuent leur œuvre de division. Vous accrochant à vos limitations, vous pensez pouvoir créer une unité humaine, une paix mondiale, ce qui est impossible. Tant que vous avez une frontière, qu’elle soit nationale, économique, religieuse ou sociale, le fait évident est qu’il ne peut pas y avoir de paix dans le monde.

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26-10-2007

L’état de relation et l’isolement (2) – Jiddu Krishnamurti

Le monde de nos relations est le miroir dans lequel nous pouvons nous 071026sol01.jpgdécouvrir. Sans contacts nous ne sommes pas ; être c’est être en éat de relation ; l’état de relation est l’existence même ; nous n’existons que dans nos relations ; autrement nous n’existons pas, le mot existence n’a pas de sens. Ce n’est pas parce que je pense que je suis, que j’entre en existence ; j’existe parce que je suis en état de relation ; et c’est le manque de compréhension de cet état qui engendre les conflits.

Or ce manque de compréhension est dû au fait que nous n’utilisons nos rapports que comme moyen pour nous réaliser, pour nous transformer, pour devenir, tandis qu’ils sont le seul moyen de nous connaître, car les relations ne peuvent qu’ « être » ; elles « sont » existence, sans elles je ne « suis » pas ; pour me comprendre je dois les comprendre, c’est le seul miroir où je puisse me découvrir. Ce miroir, je peux le déformer ou l’admettre tel qu’il « est », reflétant ce qui « est ». Et la plupart d’entre nous n’y voit que ce qu’il veut y voir, non ce qui « est ». Nous préférons idéaliser, fuir, vivre dans le futur, plutôt que comprendre l’état de nos relations dans le présent immédiat.

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25-10-2007

L’état de relation et l’isolement (1) – Jiddu Krishnamurti

071025sol01.bmpLa vie est une expérience, l’expérience est une ralation. Il est impossible de vivre isolé ; ainsi la vie est relation, et les contacts sont actions. Et comment pouvons-nous acquérir la capacité de comprendre notre état de relation, qui est la vie ? Etre réellement en état de relation c’est communier avec les hommes et être en intimité avec le monde des objets et des idées. Nos relations expriment la vie dans nos contacts avec les choses, les personnes, les idées. Les comprendre c’est être à même d’aborder la vie d’une façon adéquate, avec plénitude. Notre problème n’est donc pas l’acquisition de capacités – puisque celles-ci ne sont pas indépendantes des relations – mais plutôt la compréhension de l’ensemble de nos relations, car cette perception produira d’une façon naturelle en nous la souplesse et la vivacité qui nous permettrons d’adhérer et de répondre au mouvement rapide de la vie.  

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27-09-2007

Solitude (fin) : il y a solitude et solitude

Jusqu’ici, j’ai pris le mot solitude au sens péjoratif et restreint d’isolement.

Mais la Pensée traditionnelle enseigne que la vraie solitude est positive. Le sentiment d’être isolé, vide et déraciné, demeure aussi longtemps qu’on cherche à s’en évader. Je ne parle plus ici de la nécessité d’organiser sa vie, de mettre de la cohérence dans son quotidien, mais d’une expérience que chacun doit faire, qui se trouve au-delà de l’organisation de sa vie et de la cohérence. Il n’y a pas de contradiction, c’est une question de niveau de fonctionnement : à un niveau de fonctionnement, j’organise ma vie quotidienne; à un autre niveau, je me retrouve malgré tout seul avec moi-même sans chercher à fuir… Car la solitude est inéluctable. Comme nous naissons seuls et que nous mourrons seuls.

Mais la conscience de cette solitude est positive. Aussi longtemps que nous cherchons à nous étourdir, nous éprouvons ce sentiment d’isolement; aussi longtemps que nous cherchons à fuir la solitude…

 »Toute notre culture, dit KRISHNAMURTI, est basée sur ces évasions. »

L’isolement se trouve transformé dès qu’on cesse de fuir; dès qu’on est décidé à affronter ce qui est. Et la solitude apparaît alors sous son aspect positif. Dans la mesure où notre sentiment d’isolement découle en partie de l’expérience de la naissance, de ce que tout à coup l’être se trouve séparé de ce qui l’englobait, la recherche de son origine cosmique est susceptible de combler petit à petit son vide intérieur, en lui donnant le sentiment d’être rattaché à quelque chose. Il s’agit de s’interroger sur le sens de l’incarnation. De savoir à quoi l’être, ultimement, se rattache. La conviction que l’expérience de l’incarnation a un sens; ou encore une simple ouverture sur une explication positive, est de nature à atténuer la souffrance qui découle du sentiment d’être isolé. Ce qu’il faut surmonter, c’est l’isolement et un certain état d’esprit.

La solitude, au vrai sens du terme, c’est une occasion de silence : de faire un peu le silence et de passer à l’écoute de soi. Il ne faut pas fuir la vraie solitude. Elle est inévitable. Il faut plutôt l’apprivoiser. Et découvrir ce qu’elle peut nous apprendre : le silence qui seul permet d’être à l’écoute de soi.

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24-09-2007

Solitude (6) : vaincre la maudite de l’intérieur

Mais il n’y a pas de solution au problème de la solitude qui ne passe par une prise de conscience de cette solitude, une évaluation du vécu et une prise en charge de l’individu par lui-même.

Pour la plupart, la solution se trouve surtout dans l’attitude qu’il faut modifier. Les autres ne peuvent pas grand-chose. Il ne faut pas attendre le salut des circonstances non plus. La plupart des êtres ont secrètement la pensée qu’il va enfin se produire quelque chose dans leur vie. Mais, le plus souvent, c’est une excuse qu’on se donne. On a peur d’essuyer un refus; peur de s’engager - les relations humaines, ça crée des obligations… C’est une excuse pour ne pas se regarder en face, pour éviter de dénouer les nœuds du psychisme. Encore une fois, c’est souvent une question d’attitude devant la vie.

Si vous êtes un solitaire malgré vous et que vous souhaitez remédier à cette situation, voici peut-être la meilleure recette : le projet. Souvent, on se laisse prendre par son travail ou par ses occupations et puis arrive le temps de s’appartenir et de partager et on se trouve pris au dépourvu. « Qu’est-ce que je fais maintenant ? » Les autres sont souvent déjà occupés… Et on se retrouve seul.

Une planification de la vie, de ses temps de loisirs en particulier, est nécessaire. Il faut parler aux autres, s’organiser. Il peut paraître simpliste d’entrer ainsi dans les détails. Mais une vie intéressante, ça s’organise. Peu en sont conscients, qui restent à attendre, comme si tout dépendait du hasard. Il faut faire pour soi ce qu’on ferait pour d’autres. Si vous deviez, par exemple, organiser la fin de semaine d’un ami de passage… Faites-en autant pour vous-même. Soyez votre meilleur(e) ami(e) : sortez-vous, divertissez-vous, présentez-vous des amis.

Il y a la compagnie des plantes et des animaux. Elle est réelle. Les plantes ont une présence, on peut même leur parler. Il n’y a de risque que si vous croyez qu’elles se mettent à répondre… La présence d’un animal peut aussi apporter un grand réconfort. Mais cela entraîne des obligations. Un dicton zen dit :

« Il faut toujours tenir ses promesses. Même celles qu’on a faites à son chien.« 

Pour certains, en finir avec la solitude devra passer par l’acceptation de soi : la prise de conscience de l’aspect positif en soi.

L’autodestruction est un lent processus de dévalorisation, de négation de soi-même, qui débouche sur une solitude de plus en plus grande. S’accepter avec ses imperfections. Et accepter les autres avec leurs imperfections. Si nous étions parfaits, nous ne serions pas ici. Il y a, en chacun de nous, cette blessure. Qu’il faut identifier. Avec laquelle il faut vivre. Le fait qu’il y a, en chacun de nous, un vide qui ne sera jamais comblé. Telle est la condition humaine. La recherche de l’impossible est vaine. Il vaut mieux s’accommoder de ce qui est possible. Tirer le meilleur parti du possible.

070924sol07.jpgParmi les moyens qu’on suggère pour surmonter la solitude, il en est un dont l’efficacité ne fait pas de doute : aider les autres à surmonter leur propre solitude. On peut toujours trouver plus isolé que soi. La solution à tant de problèmes personnels se trouve souvent dans la capacité de s’oublier pour s’occuper des autres.

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22-09-2007

Solitude (5) : vaincre la maudite de l’extérieur

La solution à l’isolement se trouve chez l’individu lui-même : dans sa capacité de communiquer. À l’Ère des Communications, nous savons de moins en moins communiquer au plan interpersonnel. Du fait de la complexité des structures de la société.

Certains chercheurs préconisent le développement et la stimulation chez les individus de notre capacité de communiquer.  Une formation à la communication leur paraît indispensable pour survivre dans notre société, au même titre que l’éducation sexuelle est devenue nécessaire. Le programme comprendrait de la psychologie (autre chose que l’étude du conditionnement des rats), de la sociologie, de la dynamique de groupe, une initiation aux techniques de communication et à l’échange verbal, une information sur les problèmes du couple, etc. Ces chercheurs pensent qu’avec un certain bagage d’informations sur la communication, les êtres auraient moins de mal à sortir de leur isolement. Il s’agirait, pour un système d’éducation renouvelé, de préparer les individus à se prendre en charge plutôt qu’à être pris en charge…

070922soltude.jpgCertains s’étonneront de ce qu’il faille aujourd’hui tout apprendre, y compris la communication interpersonnelle… « Autrefois », diront-ils… Ce qui est tout à fait exact : autrefois, l’individu était soutenu, orienté, voire dirigé par les structures sociales; il épousait le plus souvent le fils ou la fille du voisin. Mais aujourd’hui, la fille du voisin, ou son fils, ne parle pas toujours la même langue, met souvent des épices étranges dans son riz, quand il (elle) ne porte pas un anneau dans le nez…

Il paraît de plus en plus évident que nous devrons revenir au concept de la famille, comme solution à plusieurs de nos problèmes, dont celui de la solitude. Je ne pense pas ici à la famille restreinte, dite « nucléaire ». Mais à un modèle élargi de la famille.

Nous devons, à notre époque de changement, revendiquer le droit de vivre autrement. Le droit de vivre à deux, sans former un couple, à trois, à quatre : de créer des communes, des centres de vie communautaire…

La famille élargie, c’est la famille choisie par affinités. Ce pourrait être aussi une façon d’atténuer la ségrégation des âges : les enfants, les adultes, les vieillards redécouvriraient le plaisir de communiquer.

Nous sommes à une époque d’essais et d’erreurs. À une époque où les modes de vie qui s’écartent de la norme étroite sont non seulement possibles, mais nécessaires. Puisque notre civilisation est en train d’éclater et que nous devons en inventer une nouvelle.

Mais, bien souvent, des expériences qui pourraient être pleines d’enseignement suscitent de la méfiance, voire de l’hostilité. Nous devons tendre à une plus grande ouverture devant des modes de vie différents : accepter que d’autres vivent autrement, dans le respect de la liberté individuelle. C’est dans la diversité des modes de vie, je dirais même dans l’éventail le plus vaste possible des modes de vie, que certains pourront trouver une solution à leur solitude.

Il y a en nous une grande résistance au changement. Nous devons reconnaître le droit de vivre autrement à ceux qui cherchent des solutions en dehors de la norme.

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08-09-2007

Solitude (4) : l’évolution des mœurs

070908solitude2.jpgLe mariage n’est pas une solution à la solitude, contrairement à ce que certains continuent de penser. D’autant moins que l’institution du mariage traverse une crise : l’évolution des mœurs qui favorise une plus grande liberté de l’individu paraît être aussi un facteur de solitude.

Ce qui apparaît comme un progrès sur un plan engendre souvent de nouveaux problèmes à d’autres niveaux. Le nombre de divorces augmente. Et plus spécialement chez les jeunes. On peut interpréter les statistiques d’une manière positive : cette révolution représente, en effet, un progrès vers l’autonomie de l’individu, vers la libération des contraintes imposées par la société. Mais, par ailleurs, le prix à payer est celui de l’insécurité et de la solitude.

Il y a beaucoup à dire sur le célibat en rapport avec la solitude. Le célibat, autrefois considéré comme marginal, est maintenant de plus en plus accepté dans notre société - et doit l’être, du reste - comme une façon normale de vivre : un état qui entre désormais dans la norme élargie. Le célibat, au sens large, comprend aussi les divorcés qui se retrouvent le plus souvent dans une situation comparable à celle des célibataires. Il demeure qu’un très grand nombre de célibataires acceptent mal l’isolement qui découle de leur état; un isolement qui augmente au fur et à mesure qu’on avance en âge. Des recherches démontrent clairement que, dans la majorité des cas, l’état de célibataire est associé à la solitude.

On constate qu’il y a, dans la société actuelle, une insuffisance de structures de rencontres. C’est pour répondre à ce besoin que sont nées des entreprises aussi diverses que nombreuses : les clubs de rencontres, les agences matrimoniales - sans oublier l’usage, à cette fin, des annonces classées. Ces entreprises répondent à un besoin véritable. Leur prolifération est un phénomène caractéristique de notre époque. Même s’il s’en trouve qui ne font qu’exploiter le malheur des autres… Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la clientèle de ces nouveaux médias est relativement jeune. Ces agences ne s’adressent plus, comme c’était souvent le cas autrefois, à des laissés pour compte, à des incasables…

La formule du mariage scientifique repose le plus souvent, en fait, sur les vieilles lois de l’homogamie (la règle veut que les semblables s’attirent : être de même culture, du même milieu, de la même classe sociale…) afin de prévenir les risques d’échec, respectant ainsi les vieilles normes traditionnelles, à quoi s’ajoutent toutefois des informations d’ordre psychologique sur le partenaire.

Ce qui revient à dire que ces nouvelles structures de rencontre permettent, en fait, le plus souvent, de retrouver celui ou celle qui aurait pu être autrefois le fils ou la fille du voisin et de savoir sur votre futur(e) ce que ses frères et sœurs n’auraient pas manqué de vous dire le jour des noces.

Peut-être y a-t-il une réserve à faire à propos de ces entreprises, qui découle d’études dont Vance PACKARD fait état dans Le sexe sauvage : les agences et les clubs attirent « plus spécifiquement les perfectionnistes, les esprits trop critiques, les intolérants, les inflexibles, ceux qui attendent trop des autres et sont, par conséquent, isolés et solitaires. »

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05-09-2007

Solitude : (3) autrefois

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La société reposait autrefois sur des communautés de base : d’origine, d’habitat, de travail, de loisir, etc. L’individu se trouvait naturellement intégré dans ces communautés – ce qui lui permettait de s’exprimer et de s’épanouir.

La famille, en particulier, jouait un rôle important comme lieu des échanges interpersonnels. Je pense à la grande famille qui regroupait les collatéraux : oncles, tantes, neveux, cousins. Elle a été progressivement réduite à la famille nucléaire : le couple et quelques enfants, et on assiste même aujourd’hui à son éclatement.

L’individu devient l’unité de survie. Facteur d’isolement.

Il existait aussi les lieux de rencontre tels que, par exemple, le perron de l’église… Je pense à la sortie de la grand-messe, le dimanche à la campagne, alors que pratiquement tout le monde se retrouvait. Il y avait aussi la place du marché qui était une occasion de rencontre. Au Mexique, on trouve encore ce petit parc au centre des villes, le « zocalo » souvent entouré de cafés terrasses, lieu d’interaction, où s’amorcent les idylles amoureuses, sous le regard discret des anciens.

La croissance démesurée de la ville a entraîné la destruction de l’espace sociologique, par la réduction, puis l’effacement des communautés de base – ce que certains s’emploient aujourd’hui à reconstituer. Il y avait aussi des fêtes qui étaient l’occasion de véritables manifestations collectives et d’échanges interpersonnels; alors que les fêtes sont plutôt aujourd’hui l’occasion des fins de semaine prolongées pendant lesquelles on tend à se replier sur soi. Il n’y a plus l’éclatement sur l’extérieur dont les fêtes étaient l’occasion.

La nostalgie en soi n’apporte rien. Mais elle peut permettre de découvrir certaines règles pour une vie plus harmonieuse. À une époque où nous devons entreprendre de remettre le monde à l’endroit.

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04-09-2007

Solitude (2) : les causes

L‘homme est un animal social. Son besoin de communiquer est fondamental. Nécessaire à son équilibre. Dans notre société, les troubles psychosomatiques, mentaux ou nerveux, causés par l’isolement, sont de plus en plus nombreux.

« … le raz de marée d’information électronique, instantanée et planétaire, isole les individus. »

Marshall McLUHAN, in « Actualité » Jan. 80.

Or, cette absence de communication se rencontre à une époque où nous assistons à une multiplication pour ainsi dire infinie des techniques et des sciences de la communication. La simple communication interpersonnelle n’y trouve pas son compte. McLUHAN dit qu’en aggravant la promiscuité des individus, l’environnement que constitue l’information instantanée augmente leur solitude et leur désespoir… -« …promiscuité, dit-il, n’est pas communauté.

 » Nous sommes dans une situation qui peut sembler paradoxale : d’une part, ce qu’on appelle la présence collective envahit l’espace intérieur de l’individu : son territoire est de plus en plus restreint, dans les lieux publics, il est cerné par les autres, en même temps que de plus en plus submergé par les images et les sons; et, d’autre part, il souffre de l’absence de communauté.Le genre d’isolement dont souffre l’individu dans notre civilisation urbaine paraît, du point de vue historique, sans précédent : marcher dans la foule pendant des heures sans rencontrer un seul visage connu, rentrer chez soi sans être accueilli par personne, passer seul une soirée après l’autre; sans jamais personne ou presque avec qui communiquer - tout cela est nouveau. Pour extrême qu’elle puisse paraître, cette description s’applique à l’existence de centaines de milliers de personnes dans nos villes.

Notre société est très mobile : les individus vont d’un travail à l’autre, d’un quartier à un autre d’une ville à une autre. Ce qui favorise l’isolement. Curieux paradoxe : ce sentiment d’isolement germe et grandit le mieux en pleine société de masse; et, à cause d’elle, précisément, qui donne à l’individu le sentiment d’être perdu, noyé dans la foule anonyme… En pleine société de masse, l’individu connaît la difficulté, voire l’impossibilité de nouer des relations interpersonnelles.

La société de consommation est ainsi faite que chacun vise à avoir tout ce qu’il lui faut : sa machine à laver, sa voiture, sa télévision, comme si on évitait toute mise en commun des équipements ménagers ou autres - évitant ainsi toute possibilité d’échanges ou de rassemblement. L’habitat moderne encourage l’isolement.

Notre société a poussé de façon excessive la ségrégation naturelle des âges : aujourd’hui, les enfants, les adultes, les gens âgés - chaque groupe a son monde dans lequel les autres ne pénètrent pratiquement jamais. Et cette ségrégation est en partie responsable de l’isolement d’un très grand nombre d’individus.

 

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30-08-2007

Blanche Monnier – La séquestrée de Poitiers

Cette histoire est un modèle du genre, un fait divers inimitable, avec son cortège de personnages aberrants et de comportements incroyables.

070830sequestration1.jpg23 mai 1901, rue de la Visitation à Poitiers, un commissaire de police perquisitionne un hôtel particulier. Agissant sur dénonciation par lettre anonyme, la police enfonce la porte d’une chambre aux volets cadenassés. Elle y découvre une femme, entièrement nue, squelettique, recouverte d’excréments, de cafards, de vers et rendue folle par sa détention.

Blanche Monnier est transportée à l’Hôtel-Dieu. Elle ne pèse que 25,4 kg. Ses cheveux atteignent ses cuisses. Ils seront coupés. A la suite des soins qu’elle va recevoir pendant un an elle se rétablira physiquement mais jamais mentalement.

Blanche, née en 1849 à Poitiers, est la fille de l’ancien doyen de la Faculté de lettres de Poitiers et la sœur du sous-préfet de Puget-Théniers (Alpes-Maritimes).

En fait, le terme même de « séquestrée », adopté par la presse au tout début de l’affaire, est impropre : la volonté soumise de Blanche a largement contribué à son destin inhumain. Et la thèse populaire selon laquelle la pauvre créature aurait conçu un enfant, qu’on aurait supprimé à la naissance avant d’enfermer la pécheresse au secret pour toujours, est réfutée. Dans cette histoire, rien ne s’explique vraiment ; les caractères échappent à toute description psychiatrique. Tout est singulier, unique, et monstrueux.
André Gide a publié en 1930 un rapport exemplaire mais incomplet sur Blanche, rebaptisée Mélanie, et Georges Simenon y a puisé les personnages de son Bourgmestre de Furnes. Quant au scénario que Jean Renoir en avait tiré, il est resté dans un tiroir. Les portraits, tels que nous les a laissé la réalité, sont trop peu crédibles pour être des personnages de cinéma.

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04-07-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi. (32e partie)

070704.jpgEn 1875, on a procédé à l’exhumation du bébé de Charles II de Bade et de Stéphanie de Beauharnais et on avait déclaré qu’il s’agissait bien du fils du couple royal : autrement dit, il n’a pas été subtilisé. On s’étonne, en l’absence, à l’époque, d’analyses génétiques, de telles conclusions.
L’origine ducale de Kaspar a été contestée à l’époque-même. Un policier berlinois, Merker, a publié un opuscule au titre significatif «Kaspar Hauser, vraisemblable mystification», où, Kaspar — qu’il n’a pourtant jamais rencontré — est décrit comme un simple d’esprit qu’on a voulu utiliser pour nuire à la famille grand-ducale de Bade.
Kaspar, lui-même, a joué le jeu et, toujours selon cette thèse, il n’a jamais été l’objet d’attentats mais il s’était infligé lui-même ses blessures. Cela expliquerait les paroles mystérieuses prononcées le jour de sa mort : «personne ne m’a fait de mal… Je n’ai rien à pardonner.» Pourquoi ce comportement ? Kaspar, devenu une vedette, a voulu jouer jusqu’au bout le rôle qu’on lui avait assigné, il a cherché à entretenir jusqu’au bout le mystère, à avoir une fin tragique, digne des histoires romantiques… On a évoqué aussi l’hypothèse que Kaspar a été la victime d’une expérience épouvantable : celle de faire élever, dans l’isolement le plus total, un enfant, pour savoir s’il pouvait, par lui-même, acquérir le langage et les autres fonctions sociales…. C’était bien dans l’air de ce début du XIXe siècle, où ce genre de questions occupait la pensée des philosophes et des savants…
Tout au long du XXe siècle, on a continué à s’interroger sur le mystère Kaspar Hauser. Des dizaines d’ouvrages ont été écrits, des films ont été réalisés.
En 1996, le magazine allemand, Der Spiegel, finance une recherche d’ADN : il s’agissait de comparer une tache de sang figurant sur le caleçon de Kaspar, au moment de son assassinat avec du sang provenant de descendantes de la famille grand-ducale de Bade. La résultat est qu’il n’y a aucune ressemblance entre les deux sangs, aucun apparentement génétique. Mais il a été établi, par la suite, que la tache de sang sur le caleçon de Kaspar est un faux, qu’il ne s’agit pas du sang du jeune homme.
D’autres analyses sont faites en 2002, à partir de six échantillons, dont des cheveux de Kaspar. L’étude a été menée à l’Institut de médecine légale de Münster, sous la direction de professeur B. Brinckmann, l’une des autorités allemande en matière de génétique. Les résultats sont, cette fois-ci différents, car selon le rapport du professeur «Kaspar serait effectivement un membre de la Maison grand-ducale de Bade». L’enfant mort de Charles II et de Stéphanie de Beauharnais, ne l’était pas, lui : mais pour le savoir, et en même temps établir que Kaspar est l’enfant légitime du couple, il faudrait analyser les ossements du bébé mort : cela, la famille de Bade le refuse. Le mystère va donc persister… Un mystère que Verlaine, dans le beau poème, Sagesse, qu’il a dédié à Kaspar, a su bien rendre : «Suis-je né trop tôt ou trop tard ? / Qu’est-ce que je fais en ce monde ? / Oh ! vous tous, ma peine est profonde./ Priez pour le pauvre Gaspard !»

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03-07-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi. (31e partie)

070627kasparmonument.jpgLa mort de Kaspar provoque une vague d’indignation en Allemagne, puis dans toute l’Europe. Ceux qui voulaient le réduire au silence sont parvenus à leurs fins : on ne voulait pas que le secret de ses origines soit révélé au monde.
Selon la chronique de l’époque, à l’annonce de la mort de Kaspar, la grande duchesse Stéphanie de Beauharnais, est tombée en larmes, criant : «Mon enfant !»
Ce serait la preuve qu’elle pensait que l’enfant qu’elle avait perdu en 1812 n’était pas mort mais qu’il avait été enlevé… Et ce fils serait Kaspar !
Sans adhérer à cette hypothèse, le roi de Bavière est scandalisé par le meurtre. Il ordonne une enquête et promet 10 000 florins, une fortune, à toute personne qui participerait à l’arrestation de l’assassin… Un assassin que l’on fait rechercher en Allemagne et dans toute l’Europe, en vain.
Le Grand-duché de Bade est désigné du doigt et on frôle, avec lui, l’incident diplomatique : mais aucune preuve de sa culpabilité n’est apportée, et on doit arrêter les accusations.
L’enquête dure deux années entières, le rapport de l’instruction comporte plusieurs milliers de pages, mais aucune preuve tangible n’est fournie, aucun coupable avéré, de son enfermement comme de son assassinat, n’a été établi. Finalement, après de longs débats, on a été contraint de fermer le dossier. A l’endroit où Kaspar a été agressé on a apposé une plaque en latin : «Hic occultis occulto uccissus, ici, un inconnu a été tué par un inconnu.» Cette plaque existe encore aujourd’hui et, de temps à autre, une main charitable pose, à l’endroit, une fleur. Une façon d’honorer la mémoire du jeune sauvage de Hanovre, devenu, par la rumeur, un enfant de sang royal, mort tragiquement.
La mort de Kaspar, on s’en doute, est loin d’avoir résolu le mystère de ses origines. Nous avons évoqué à plusieurs reprises l’hypothèse qui en faisait le fils de Charles II de Bade et de la princesse Stéphanie de Beauharnais. Les partisans de cette hypothèse étaient nombreux (et le sont encore aujourd’hui) : si le couple, dit-on, avait eu un enfant mâle, cet enfant aurait régné un jour sur le trône de Bade. Mais sa mort a permis, à la branche rivale de la famille de parvenir au pouvoir. On devine que cette branche, notamment, la comtesse de Hochberg, a été accusée, non seulement de l’enlèvement du petit prince à sa naissance, puis, une fois ce prince revenu, en la personne de Kaspar, son assassinat.
Selon un récit, quand Kaspar a été enlevé à la naissance, il devait être mis à mort, mais le major chargé de l’opération, avait eu pitié de l’enfant et l’avait confié à des paysans, moyennant une somme d’argent. Il aurait pu être élevé, parmi les enfants des paysans, mais ceux-ci ont préféré l’enfermer comme une bête. Parvenu à l’adolescence, on n’a plus voulu l’entretenir, c’est alors qu’on l’a rendu aux hommes (à suivre…)

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02-07-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi. (30e partie)

Il délire toute la nuit. On croit son heure venue mais le lendemain, il reprend connaissance. Le médecin revient pour soigner la blessure. On a des difficultés à faire baisser la fièvre. Il semble aller mieux et absorbe même un peu de bouillon.
La journée du 16 est stationnaire mais le 17, la fièvre monte de nouveau et il délire.
— Appelez ma mère, supplie-t-il.
Madame Meyer vient à son chevet. Elle lui tient la main et fait tout pour le calmer. Mais il s’agite et on croit son heure arrivée.
On fait venir le pasteur. L’homme d’église qui connaît bien Kaspar essaye de le rassurer.
— Comment vas-tu, mon garçon.
— Je ne vais pas très bien, monsieur le pasteur, je suis très fatigué !
— Tu mangeras du bouillon et de la viande et tu reprendras des forces ! N’oublie pas que les enfants te réclament pour finir la crèche…
— Je ne sais pas si je pourrais, monsieur le pasteur…
— Nous comptons tous sur toi, Kaspar.
— Je ferai de mon mieux, mais je ne sais pas si je pourrais…
Le pasteur hoche la tête.
— Dis-moi, tu veux peut-être dire quelque chose pour soulager ta conscience… C’est mon devoir de t’écouter et de t’aider.
Kaspar a un sourire triste ;
— Je n’ai rien à dire, monsieur le pasteur, j’ai la conscience tranquille…
Et il ajoute :
— Je demande pardon à tous… Le pasteur le regarde, étonné.
— Tu veux dire que tu pardonnes à tous… tu pardonnes le mal qu’on t’a fait, depuis ton enfance jusqu’à cet odieux attentat…
Kaspar se redresse. Il a du mal à parler.
— Personne ne m’a fait de mal…
Le pasteur n’en croit pas ses oreilles.
— Mon garçon, tu es une âme généreuse.
Le jeune homme laisse retomber la tête, épuisé par l’effort et répète, comme s’il se parlait à lui-même.
— Non, personne ne m’a fait de mal… Je n’ai rien à pardonner…
La cathédrale sonne à ce moment-là vingt heures. Kaspar pousse un soupir, regarde les gens qui l’entourent et ses yeux se figent. Le pasteur se lèvre, fait le signe de la croix et murmure avec une grande tristesse : «Il est mort.»
Puis, d’un geste de la main, il lui rabat les paupières. (à suivre…)

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02-07-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi. (29e partie)

Décembre 1833. La fête de Noël approche. Il règne une forte activité à Ansbach où on prépare les festivités.
Kaspar, qui ne travaille pas, ce 14 décembre, est chez le pasteur de la petite ville. Il s’y rend souvent, depuis quelque temps, il se rend à l’église où il s’entretient avec le pasteur. Il s’est découvert un intérêt pour la religion et le pasteur se fait un plaisir de faire son éducation. Mais ce jour-là, il n’est pas venu pour apprendre mais pour aider. Le pasteur prépare, en effet, avec ses enfants, la crèche de Noël et Kaspar veut y participer.
Armé de ciseaux, il découpe dans le carton des figurines. Il est très habile de ses mains et fait de jolies choses.
Vers quinze heures, il jette un coup d’œil sur l’horloge et dit aux enfants.
— Je dois rentrer…
L’un des enfants lui demande de rester encore.
— Nous avons besoin de toi !
— J’ai rendez-vous avec une personne qui doit me révéler le mystère de mes origines… Je dois retourner à la maison pour prendre un voisin avec moi…
Il prend donc congé du pasteur et des enfants et rentre.
Il retourne effectivement chez les Meyer et entraîne un voisin avec lui. Mais il le perd en cours de route et c’est tout seul qu’il se rend au lieu du rendez-vous : le jardin public de la petite ville. Il est quinze heures trente, quand le professeur Meyer sortant à la fenêtre l’aperçoit.
— Tiens, dit-elle, Kaspar revient….
Mais elle remarque aussitôt qu’il a une démarche étrange : il titube, comme s’il avait bu.
Le professeur est prêt à s’emporter et il sort pour aller à la rencontre du jeune homme. Celui-ci vient vers lui. Si tout à l’heure, il titubait, il semble maintenant prêt à s’écrouler.
— Kaspar !
— Professeur….
— Que se passe-t-il, mon garçon ?
Le jeune homme marche en se tenant le flanc. C’est alors que le professeur aperçoit la tache de sang sur la chemise.
— Kaspar, tu es blessé !
— Oui, professeur… Un homme, il m’a frappé avec un couteau…
— Je croyais que tu étais chez le pasteur !
— Non, jardin… jardin public…
— Et qui est cet homme qui t’a frappé ?
— Un homme… il m’a donné une bourse… Je l’ai prise, mais il a pris un couteau et il m’a frappé… J’ai laissé la bourse tombée et je me suis enfui…
L’effort le fatigue. Il veut encore parler mais il ne peut pas. Il tombe dans les bras du professeur, évanoui. (à suivre…)

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01-07-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi. (28e partie)

Kaspar, lui, mène une vie paisible, chez les Meyer. Le professeur est sévère et il fait souvent des remontrances au jeune homme. Celui-ci supporte toutes les remarques et se garde de répliquer.
Les relations avec madame Meyer sont plus détendues et même marquées par de la tendresse. La brave femme s’occupe bien du jeune homme et lui donne toute l’affection et la chaleur humaine dont il a besoin. Un jour, dans un mouvement sentimental, il lui dit.
— Madame, me permettez-vous de vous appeler «maman» ?
La brave femme est surprise par la demande. Kaspar insiste.
— J’ai tellement manqué de l’affection d’une maman… toute ma vie, j’ai vécu seul, toute ma vie, j’ai été enfermé, et la seule personne que je pouvais voir était le geôlier qui m’apportait à boire et à manger !
Madame Meyer est émue jusqu’aux larmes.
— Bien sûr mon garçon…
Il se jette à ses pieds.
— Vous acceptez que je vous appelle «maman» ?
— Oui, oui…
— Vous voulez réellement être ma maman ?
— Puisque je te dis oui…
Il embrasse les mains de la brave femme, les mouille de ses larmes. Il est heureux, comme un enfant à qui on vient de faire un superbe cadeau.
Les enfants des Meyer s’entendent bien avec lui. Eux aussi veulent bien devenir ses frères. Il leur raconte des histoires, leur taille, avec une grande adresse, des jouets dans le bois. C’est toujours un garçon très doux et très serviable qui ne refuse jamais de rendre un service à son prochain, même si cela doit lui coûter de la peine.
Avec les Meyer, il est heureux, il a trouvé une vraie famille : il ne demande qu’à vivre en paix, et ne cherche même pas à rétablir la vérité sur ses origines. Un jour le professeur l’appelle et lui dit.
— Kaspar, tu es maintenant un grand garçon, il va falloir que tu penses à gagner ta vie.
— Aidez-moi à trouver un emploi, dit-il avec docilité.
— Que dirais-tu d’un travail de secrétaire au tribunal de la ville ? C’est un travail rémunéré qui va te passionner…
— Je l’accepte si vous pensez qu’il me convient !
— Il te convient, mon garçon… Kaspar commence le lendemain. Le travail lui plaît. C’est pour lui un élément supplémentaire d’intégration dans la société des hommes. (à suivre…)

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30-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi. (27e partie)

070630feuerbach.jpgAu moment où on croyait que la polémique sur les origines de Kaspar s’était calmé, elle resurgit de plus belle.
Pour mettre fin à la querelle, le roi de Bavière charge le juriste allemand
Anselm Ritter von Feuerbach de mener l’enquête. Feuerbach est non seulement un juriste compétent mais c’est un fin limier, qui a mené à bien plusieurs enquêtes délicates.
Feuerbach reprend l’enquête à zéro. Il se rend à Ansbach et interroge Kaspar. Il lui fait raconter son histoire, décrire le cachot où il a été enfermé toute sa vie, donner des détails sur la vie menée, les personnages côtoyés…
Feuerbach a noté scrupuleusement les réponses et les a comparées avec celles des précédents interrogatoires. Sa conclusion est formelle :
«Ce garçon n’a pas menti. Ce n’est pas, comme on l’a prétendu, un comédien, apprenant un rôle appris, mais un homme sincère qui a réellement vécu les souffrances et les humiliations qu’il a rapportées !»
Après avoir passé en revue la vie de Kaspar, Feuerbach se penche sur ses origines. Il reprend les éléments d’enquête précédents, les enrichit de ses indices et déclare, sans ambages : Kaspar n’est ni un paysan ni un Hongrois comme on l’a prétendu mais un membre de la famille ducale de Bade !
Il revient sur la ressemblance physique entre Kaspar et les membres de cette famille, en les accentuant.
«Ce garçon aux traits fins et aux allures délicates ne peut pas être un vulgaire paysan. Il est indiscutablement de sang royal !»
Lui aussi croit à l’hypothèse de l’enlèvement de l’enfant à la naissance pour l’empêcher de régner un jour.
Ses parents ? Feuerbach ne veut pas se montrer catégorique mais lui aussi pense à Charles II de Bade et Stéphanie de Beauharnais. C’est, en effet, à leur lignée que revenait le trône de Bade et seule l’absence d’un héritier mâle pouvait l’en empêcher et favoriser l’avènement de la branche rivale. Charles et Stéphanie ont bien mis au monde un garçon mais celui-ci a été déclaré mort, sans que l’on montre le corps à sa mère. Or, Kaspar est né la même année que le petit prince (la lettre qui l’accompagnait lors de sa découverte l’indiquait) : il se peut donc que le prince ne soit pas mort mais ait été enlevé, remplacé par un enfant mort, puis confié à des paysans qui l’ont séquestré…
Les responsables d’un tel complot ne peuvent être que ceux qui n’avaient pas intérêt à ce que Charles de Bade ait un héritier mâle… La comtesse de Hoscberg est visée.
Feuerbach prétend avoir une preuve décisive de ce qu’il affirme et qu’il la révélera en temps opportun. Malheureusement, il meurt l’année suivante, d’un empoisonnement, sans avoir rien révélé. A-t-on cherché à le réduire au silence ? A-t-il trouvé un indice décisif ? On ne le saura jamais (à suivre…)

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29-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi. (26e partie)

070629kasparhauserdenkmal.jpgSuite à l’hypothèse du Lord anglais, certains croient savoir que Kaspar n’est qu’un imposteur, brandi par des ennemis de la couronne pour lui nuire. On va jusqu’à dire que toute l’histoire de la séquestration a été inventée, que Kaspar, un excellent comédien, a joué au sauvage, répétant scrupuleusement le rôle qu’on lui a appris…
Mais toutes ces hypothèses tombent à l’eau : la sincérité de Kaspar ne peut être mise en doute ni sa douloureuse histoire dont il porte des stigmates physiques et moraux…
Lord Stanhope, à l’origine de la polémique, se lasse de Kaspar. Le sauvage de Hanovre ne constitue plus pour lui une curiosité — il est beaucoup plus civilisé qu’il ne le croyait—, et il veut s’en débarrasser.
Un matin, en décembre 1933, il se rend avec lui dans la petite ville d’Ansbach, en Bavière, et le présente à son ami, le professeur Meyer et sa femme.
— Professeur, lui dit-il, je vous amène quelqu’un qui, depuis qu’il a été découvert, dans un état lamentable, cherche un foyer et une famille !
Le professeur, qui a entendu parler de Kaspar, hoche la tête.
— Il est évident, dit l’aristocrate, que je prends totalement en charge les frais de sa pension, de son habillement et de son éducation.
Il se retourne vers Kaspar.
— Mon garçon, tu cherchais une famille ? Eh bien, en voici une, différente de toutes celles que tu as eu jusqu’à présent.
Il lui présente le professeur :
— Lui sera comme ton père. Il est professeur et perfectionnera ton éducation générale et intellectuelle…
Il lui montre madame Meyer.
— Et voilà son épouse… Une brave femme, toute dévouée à sa famille… avec elle, tu ne manqueras ni de soins ni d’affection.
Il y a enfin les enfants du couple.
— Et eux, tu peux les considérer comme tes frères et sœurs… ils seront tes compagnons de jeu, tes amis et tes confidents !
Kaspar est ravi.
— Alors, dit le Lord, je peux te laisser dans cette famille ?
— Oh oui, dit Kaspar.
Lord Stanhope sourit.
— Cela va certainement te changer des mondanités et des papotages dont je t’ai donné le goût mais, je pense que tu seras heureux dans cette famille. On ne te prendra plus pour une curiosité mais pour ce que tu es : un homme.
L’aristocrate peut retourner chez lui, avec la satisfaction du devoir accompli. Il a laissé Kaspar entre de bonnes mains. (à suivre…)

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28-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (25e partie)

070628stanhope.jpgL’histoire de Kaspar intéresse de nouveau l’Europe : ce jeune homme, retrouvé dans un état sauvage, est-il réellement le descendant de la famille grand-ducale de Bade ? N’est-ce pas parce qu’il dérange les parties au pouvoir qu’on cherche à l’éliminer ?
A quelques jours de là, un étrange personnage arrive à Nuremberg et demande à voir le jeune «sauvage». Il s’agit d’un riche Anglais, un comte même,
lord Stanhope, venu spécialement d’Angleterre pour le voir.
«voilà donc le jeune sauvage ! s’exclame-t-il, en le voyant, viens par ici !»
Il l’examine sous toutes les coutures, comme un animal curieux que l’on découvre pour la première fois.
— Tu sais parler ? demande le comte.
— Oui, monsieur.
Il sait, non seulement parler, mais il est aussi cultivé et bien élevé.
— ça te dirait de venir vivre chez moi ? demande-t-il à Kaspar.
— Je veux bien, monsieur, répond-il timidement, mais il faut qu’on m’autorise à aller avec vous… Je ne suis pas libre de mes mouvements !
Cette réponse charme encore plus l’Anglais, qui décide de prendre sous sa protection le jeune homme. Il demande aux autorités de Nuremberg sa garde et l’obtient sans difficultés. On avait compris que Kaspar s’ennuyait chez le baron von Trucher et qu’il était temps, pour lui, de changer d’air. Voilà, donc, Kaspar sous l’aile d’un nouveau protecteur. Le comte anglais est certainement un excentrique, mais c’est un bon vivant et il entraîne Kaspar dans les fêtes et les salons mondains de l’époque. Il exhibe fièrement Kaspar, comme un animal exotique, racontant, en l’enrichissant de détails farfelus, son histoire.
«Ce jeune homme a vécu la plus grande partie de sa vie dans l’isolement le plus total ! Néanmoins, il n’a pas perdu sa qualité d’homme, puisqu’il a suffi de quelques mois de formation pour en faire un être civilisé !»
Kaspar est évidemment la coqueluche des dames : chacune veut lui parler, le toucher et le caresser. On l’interroge sur sa vie de reclus, sur ses sentiments à l’égard des autres hommes, ce qu’il pense des femmes…
La question de ses origines intéresse toujours, et lord Stanhope, comme tant d’autres, va s’y pencher. A la surprise générale, il déclare, qu’après avoir mené l’enquête, il est arrivé à la conclusion que Kaspar n’appartient pas à la famille ducale de Bade mais qu’il est… Hongrois !
Ce sont les ennemis de la famille régnante de Bade qui cherchent à le présenter comme un authentique rejeton de cette famille !
En fait, on finit par découvrir que le lord est un ami du grand duc Léopold de Bade : on le soupçonne alors d’avoir tenu ces propos pour écarter Kaspar. (à suivre…)

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28-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (24e partie)

070627luisavonhochberg.jpgLa blessure est nettoyée et pansée et la police, arrivée sur les lieux, interroge le jeune homme.
«Que s’est-il passé ? Quelqu’un est entré dans ta chambre pour te tirer dessus ?»
Kaspar est encore affaibli, mais il fait un effort pour parler.
— Non, personne ne m’a tiré dessus… J’étais seul dans ma chambre !
— Alors, que s’est-il passé ?
Kaspar soulève la tête.
— Je suis monté sur une chaise… Je voulais voir le fusil accroché au mur… J’étais mal équilibré et je suis tombé… Dans ma chute, je me suis accroché au fusil, j’ai touché la gâchette et le coup est parti…
— Tu veux dire que tu t’es blessé accidentellement ?
— Oui, dit Kaspar, en détournant la tête.
On essaye d’imaginer la scène et on trouve le récit peu crédible. Mais pourquoi Kaspar mentirait-il ? Pour protéger un éventuel agresseur qu’il connaissait ? La police, elle, va le soupçonner d’avoir tenté de mettre fin à ses jours !
Apprenant cette hypothèse, Kaspar est scandalisé :
— Je ne mettrai jamais fin à ma vie ! Ce sont les autres qui veulent me tuer, alors que je n’ai jamais fait de mal à personne !
Quoi qu’il en soit, ce deuxième «incident» est interprété comme un nouvel attentat contre le jeune homme : on essaye de le faire disparaître !
Une fois de plus,
la comtesse de Hochberg est désignée du doigt.
«Elle veut se débarrasser d’un témoin gênant !»
La polémique sur les origines de Kaspar est relancée : si on veut l’éliminer, c’est parce qu’il est d’origine royale et qu’on craint qu’il ne prouve un jour son appartenance à la famille de Bade et n’exige le trône !
Le silence des mis en cause renforce la suspicion et on craint pour la vie du jeune Kaspar : un troisième attentat, croit-on, pourrait l’éliminer.
On lui change de famille, pour la troisième fois.
Cette fois-ci, il est pris en charge par le baron von Tucher. Celui-ci, conscient de la responsabilité qui lui a été confiée, enferme le jeune homme.
«Tu ne sortiras de la maison, lui dit-il, que sur mon autorisation, et tu seras toujours accompagné par un de mes domestiques. C’est le seul moyen de te protéger contre de nouvelles agressions !»
Comme Kaspar est de nature docile, il accepte les règles que lui impose le baron. Mais il est malheureux : l’enfermement imposé doit lui rappeler les jours de sa séquestration. Il est vrai qu’il ne vit pas dans un réduit et qu’il n’est pas séparé de ses semblables mais il ressent la même privation de liberté (à suivre…)

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28-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (23e partie)

Kaspar Hauser, par K. Noubi (23e partie) dans Feuilleton bio_02g

On a vite compris que ceux qui ont essayé d’éliminer le jeune homme recommenceront dès que l’occasion se présentera. Aussi, cherche-t-on à mieux le protéger.
Il devient évident qu’il est dangereux de le laisser chez le professeur Daumer, dont la maison est ouverte à tous les vents.
Les autorités de Nuremberg le confient au conseiller municipal, Biherbach, chez qui, pense-t-on, il sera plus en sécurité.
Le jeune garçon regrette les Daumer, auxquels il s’est habitué, mais comme il a une forte capacité d’adaptation, il finit par accepter sa nouvelle famille.
Ses nouveaux protecteurs continuent son éducation. C’est un élève très studieux et avide d’apprendre. Il lit beaucoup, il écrit et dessine. C’est aussi un garçon très obéissant, qui fait tout ce qu’on lui demande.
Il a sa chambre particulière, qu’il décore à son goût. Il la nettoie, lui-même, et fait son lit. Il est d’une si grande propreté qu’on a du mal à imaginer qu’il a vécu, pendant toute sa vie, dans un réduit sordide, où il dormait, mangeait et faisait ses besoins !
Les semaines, puis les mois passent sans que rien de particulier ne se produise.
Le jeune homme constitue toujours une curiosité, dans la ville, et on s’interroge toujours sur ses origines. Mais peu de gens se retournent, sur son passage, pour le désigner comme «l’enfant sauvage». C’est un signe qu’il n’est plus un sauvage, qu’il fait désormais partie de la société des hommes.
3 avril 1830. Kaspar est dans sa chambre. Ses protecteurs, les Biherbach, ne le surveillent pas, quand il est à la maison : il ne risque rien, et comme c’est un garçon très raisonnable, il ne fait pas de bêtise.
Depuis qu’il a été attaqué et a failli laisser la vie, on lui a donné des armes à feu, pour se défendre. Le conseiller lui a appris à manier revolver et fusil, tout en lui expliquant qu’il ne devrait les utiliser qu’en cas de danger.
«Ne t’amuse pas à les manipuler, tu pourrais te blesser, et même te tuer !»
Kaspar, manipulait-il une de ses armes, ce matin d’avril ? Un coup de feu éclate brusquement et le conseiller a tout de suite sauté sur ses jambes.
— ça vient de la chambre de Kaspar ! On se précipite et on le trouve par terre, avec une plaie à la tempe. Le conseiller le relève. — Kaspar, comment te sens-tu ?
— Mal, dit le jeune homme.
— Allez vite chercher un médecin, ordonne le comte à un domestique.
Un autre domestique l’aide à transporter le jeune homme dans son lit.
— Appelez la police, dit le conseiller.
On ignore ce qui s’est passé mais la thèse d’un second attentat, contre le jeune homme, est vite envisagée. (à suivre…)

 

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27-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (22e partie)

070627karlvonbaden.jpgLe médecin examine le jeune homme qu’on a étendu sur un lit. Il a perdu beaucoup de sang et il est très pâle, mais ses jours ne sont pas en danger. On nettoie la plaie, on le panse et on le laisse dormir, pour reprendre un peu de forces.
La police arrive peu après et on interroge Kaspar sur ce qui s’est passé.
— Je revenais du marché, dit-il, quand un homme m’a abordé…
— Un homme que tu connais ?
— Non, c’est un inconnu…
Il peut le décrire et décrire son costume, mais c’est un homme quelconque, pareil à des milliers d’autres.
— Il a proposé de m’accompagner, je n’y ai pas vu d’inconvénient…
L’homme l’a suivi jusqu’à la maison où il habite, puis il l’a traîné dans la cave, sans que Kaspar puisse se défendre.
— Tu aurais dû appeler à l’aide !
— Je n’y ai pas pensé…
— Que s’est-il passé alors dans la cave ?
— L’homme m’a frappé avec un objet très dur, à la tête, en disant : «tu ne sortiras pas vivant d’ici !»
— Tu n’as pas essayé de te défendre ?
— Il était plus fort que moi, et puis, je ne m’attendais pas à ce qu’il m’attaque…Je suis tombé, j’ai perdu connaissance. C’est seulement quand on est descendu dans la cave que j’ai repris mes esprits…
La police prend note du témoignage de Kaspar et commence son enquête. Mais celle-ci ne doit pas aller bien loin, faute d’indices concrets.
La presse, elle, a vite fait de retrouver le commanditaire de l’agression : la comtesse de Hoschberg…
Elle a fait enlever Kaspar à la naissance, et comme il a refait surface, il la menace de nouveau. Alors, elle a envoyé un mercenaire à sa solde pour l’éliminer, mais, heureusement, l’attentat n’a pas réussi…
On croit même citer le nom de celui qui a recruté le tueur : le major Hennenhofer, celui-là même qui a fait enlever Kaspar à sa naissance et l’a confié à des paysans. «C’est l’âme damnée de la comtesse et son exécuteur des basses besognes !»
Il n’y a, bien sûr, aucune preuve à l’appui de ces accusations, mais elles paraissent tout à fait plausibles. En tout cas, cela accréditait fortement l’idée que Kaspar est le fils de
Charles II de Bade et de Stéphanie de Beauharnais : autrement, pourquoi aurait-on attenté à sa vie ? La presse demande aux autorités de protéger Kaspar, en attendant que toute la lumière soit faite sur ses origines (à suivre…) 8

K. N

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26-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (21e partie)

070627stephaniedebeauharnais.jpgOn parle à Kaspar de ses «origines» : il n’en croit pas ses oreilles : lui le fils d’un couple royal ?
— Mais j’ai toujours vécu dans mon réduit, comme un animal, complètement isolé du monde et des hommes…
— On t’a fait enlever pour t’empêcher de parvenir au trône de Bade !
— Mes parents seraient toujours vivants ? demande-t-il, angoissé.
— Ta mère, la princesse Stéphanie…
Stéphanie de Beauharnais a bien sûr entendu parler de cette histoire extraordinaire. Elle veut bien croire que l’enfant sauvage de Hanovre est son fils, surtout qu’elle n’a jamais fait son deuil. Mais il faut des preuves plus probantes pour la faire réagir. Et puis, il y a la comtesse de Hochberg, qui règne sur la maison de Bade, et qui trouve cette histoire tout à fait absurde…
Kaspar continue donc à vivre chez ses protecteurs, en attendant que la vérité éclate et qu’il soit définitivement fixé sur son sort.
Ce matin du 17 octobre 1829, le professeur Daumer demande à Kaspar s’il veut bien se dégourdir un peu les jambes.
— Vous savez bien que j’aime marcher, répond l’adolescent.
— Alors, dit le professeur, ma femme a besoin de quelques ingrédients pour faire son déjeuner, si tu veux bien faire les courses pour elle…
— Ce sera avec joie, répond Kaspar.
Le jeune homme est un modèle de douceur et d’obéissance : lui, qui avait toutes les raisons de haïr les hommes, qui l’ont enfermé comme une bête, sa vie durant, aime son prochain et ne pense qu’à le servir.
Le jeune homme prend la liste des choses qu’il faut acheter et se rend au marché. Monsieur et madame Daumer vaquent à leurs affaires et oublient le jeune homme. Les heures passent et madame Daumer, qui attend toujours les courses se rend compte que Kaspar n’est pas de retour.
— Il flânerait au marché, dit le professeur
— Ce n’est pas dans ses habitudes, il sait bien que j’ai besoin des ingrédients que je lui ai demandé d’acheter !
A midi, comme il ne revient toujours pas, on s’inquiète sérieusement.
— Où est-il passé ?
On envoie au marché mais on ne le trouve pas. On pense alors qu’il est revenu à la maison et qu’il s’est oublié, quelque part. On fouille le jardin, où il aime se rendre, on cherche dans les pièces, mais en vain.
— Il reste la cave, dit le professeur.
On y descend et on le trouve, évanoui, une plaie béante à la tête. Le professeur envoie chercher le médecin et monte le jeune blessé dans la maison. (à suivre…)

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23-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (20e partie)

Portrait par François GérardCertes, la ressemblance est établie, mais la question qui revient est : de qui Kaspar est-il le fils ?
On sait, par la lettre qu’il avait sur lui quand on l’a trouvé, que Kaspar est né en 1812. Il suffit donc de chercher quel membre de la famille royale, cette année là, a mis un enfant au monde.
On cherche et on découvre que la mère de l’enfant pouvait être la princesse
Stéphanie de Beauharnais.
Née à Versailles, en France, Stéphanie était la fille du comte Claude de Beauharnais, apparenté à Alexandre de Beauharnais, le premier époux de l’impératrice de France, Joséphine. Napoléon avait adopté la jeune fille, en avait fait une princesse et l’avait donnée en mariage, en avril 1806 au grand duc Charles II Frédéric de Bade. Charles de Bade, réputé être un coureur de jupons, a délaissé sa femme. Ce n’est qu’en 1811 que le couple donne naissance à une fille, Louise, et en 1812, à un garçon.
Dans la hiérarchie de la maison de Bade, Charles II appartient à la quatrième branche, elle-même issue de la première branche de la maison ducale de Bade, lignée dite Ernestine. Un enfant mâle issu de lui pouvait prétendre au trône de Bade.
On devine la joie de Stéphanie en apprenant qu’elle venait de mettre au monde un garçon, mais la joie se transforme vite en cauchemar quand on vient annoncer à la jeune maman que le nouveau né venait de décéder. «Mon fils est bien né vivant !», a-t-elle protesté.
Mais on lui a répondu que l’enfant est mort peut après sa naissance. Il est vrai, qu’à l’époque, beaucoup d’enfants mourraient à la naissance, même dans les familles royales.
Stéphanie a demandé à voir son fils mais on a refusé de lui montrer le cadavre, c’est du moins ce que l’on croit savoir au cours de l’enquête effectuée sur les origines de Kaspar.
C’est alors que la question se pose : «Et si l’enfant de Stéphanie n’était pas
mort ?»
Et si l’enfant avait été enlevé et confié à des paysans, avec ordre de l’enfermer dans un réduit et de l’élever dans le secret le plus complet ?
Et si cet enfant était Kaspar ?
Mais qui avait intérêt à faire disparaître l’enfant de Stéphanie ? La réponse est simple : il faut chercher à qui a profité la disparition !
On découvre qu’en l’absence d’un enfant mâle de Charles II, c’est la comtesse de Hochberg qui est montée sur le trône de Bade : elle a pu ainsi, en toute légalité, évincer la lignée de Charles.
L’histoire est vite construite : la comtesse de Hochberg a substitué à l’enfant, bien vivant de Stéphanie, un enfant mort-né et confié, par un major complice, le petit prince à des paysans qui l’ont alors élevé dans la captivité, comme un animal !
L’histoire passionne l’Europe et beaucoup réclament le rétablissement de la vérité. On oublie que si cette histoire est vraie, ceux qui sont derrière l’enlèvement de Kaspar peuvent réagir (à suivre…)

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22-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (19e partie)

070626armoiries.jpgLe professeur qui, comme beaucoup d’intellectuels du 19e siècle, était adepte des sciences ésotériques, n’en doute pas : les rêves sont le reflet d’expériences passées que même des années d’isolement ne peuvent effacer…
Il insiste auprès de Kaspar.
— Et ce château que tu voyais dans tes rêves, tu te rappelles y avoir vécu ?
— non, dit Kaspar.
— On t’avait peut-être donné un livre d’images où tu pouvais voir des châteaux ?
— non, les premiers livres que j’ai vus, c’est ici, chez vous…
— Parle-moi des personnages de tes rêves ?
— Je voyais juste des formes, pas de visages…
— Bien sûr tu ne pouvais te rappeler des gens de ton entourage… tu les as quittés trop jeune…Mais le fait que tu te rappelles du château est un indice suffisant.
Un indice que le professeur se presse de diffuser.
«Ce garçon, explique-t-il à un public en quête de sensations, est de noble origine. Il a été enlevé à sa naissance, pour l’empêcher de parvenir au règne et il a été élevé en sauvage… il aurait pu passer le reste de sa vie dans son cachot mais ses gardiens n’ont plus voulu s’occuper de lui, c’est pourquoi ils l’ont relâché….De sa première vie de noble, Kaspar a gardé la finesse des traits mais aussi des rêves où il est question de châteaux et de jardins…. Oui, je le répète, ce garçon est d’origine princière !»
Toute l’Allemagne romantique vibre à ce récit : Kaspar n’est pas un enfant abandonné mais un prince enlevé et enfermé toute sa vie dans un réduit, pour brouiller ses origines !
Mais il ne suffit pas d’affirmer que Kaspar est un prince, il faut le prouver, c’est-à-dire donner des indices qui accréditent l’hypothèse d’un enlèvement.
Le professeur Daumer s’attelle lui-même à la tâche. Il fait des recherches du côté des familles nobles. Il commence par réunir des portraits de princes, de princesses et de rois et les compare à Kaspar : il étudie les moindres détails et finit par découvrir — ou croit découvrir— des ressemblances avec les membres de la famille royale de Bade.
Pour conforter son jugement, il soumet ses analyses à des observateurs.
— N’y a-t-il pas une ressemblance frappante entre ces princes et Kaspar ? Regardez attentivement le nez… Le léger écartement des narines…
La ressemblance existe, en effet.
— Et ce front bombé et haut… N’est-ce pas le même que celui de ces princes ?
Là aussi, on constate la ressemblance.
— Et ce regard… Cette allure : tout n’indique-t-il pas un apparentement évident entre Kaspar et ces hommes et femmes de sang royal ?
— Oui, disent les observateurs, enthousiastes. Mais de qui, Kaspar est-il réellement le fils ? (à suivre…)

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22-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi. (18e partie)

Tandis que Kaspar lit un texte d’histoire sur Hanovre, le professeur Daumer l’observe attentivement. Les doigts du jeune garçon sont très fins, comme ceux d’une jeune fille, et il y a beaucoup de noblesse dans ses manières. Il est difficile de croire que le jeune homme ait vécu enfermé dans un réduit, tout au long de sa vie. En tout cas, il ne ressemble guère aux enfants sauvages dont la littérature a tant parlé.
Et le professeur de penser : «Et si ce garçon était de noble origine ? Et s’il s’agissait d’un prince qu’on avait enlevé et enfermé quelque part dans la campagne, pour l’écarter du règne ?»
– Kaspar, dit le professeur, arrête de lire…
L’adolescent lève un regard surpris vers son maître.
– Je lis mal, professeur ?
– Non, non, tu lis très bien…. Seulement je voudrais te poser des questions…
– Je vous écoute, professeur !
Le professeur le regarde attentivement, puis pose la première question.
– Dis moi, Kaspar, tu faisais des rêves pendant que tu étais enfermé, dans ton réduit ?
Kaspar réfléchit.
– Oui, professeur, je rêvais souvent…
– Tu peux me décrire certains de ces rêves ?
Kaspar réfléchit encore.
– Oui… Je voyais souvent l’homme en noir…
– Celui qui s’occupait de toi ?
– Oui…
– Tu voyais d’autres personnes ?
– Je voyais des gens, mais pas leurs visages…
– C’est tout à fait normal, puisque des gens, tu n’en voyais plus depuis longtemps… Mais, dis moi, tu ne rêvais pas d’autres lieux?
– Si, dit Kaspar, je voyais parfois une grande et belle maison….
Le professeur sursaute.
– Une grande maison ?
Kaspar prend son livre d’histoire et le feuillette. Il montre l’image d’un château.
– Une maison pareille à celle-là…
– Tu en es sûr ? Ce n’est pas maintenant que tu vois ces images que tu en rêves?
– Non, non, c’était avant… Quand j’étais seul et enfermé… Je rêvais aussi d’un grand jardin et d’un grand cheval de bois, avec lequel je jouais !
– Tu avais un cheval à bascule dans ton réduit…
– Non, celui de mes rêves était plus beau et plus grand ! (à suivre…)

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21-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi. (17e partie)

070507kasparhauser02.jpgKaspar Hauser, comme nous l’avons vu, parle. Il est vrai qu’il articule mal les sons et que son vocabulaire est limité mais il possède la faculté du langage. La preuve, c’est qu’il a pu raconter, bribes par bribes, son histoire au bourgmestre de Hanovre. C’est que Kaspar n’a pas été abandonné dans une forêt et livré à lui-même : on l’a juste isolé du monde et limité ses contacts avec les autres. De plus, même si le long enfermement dont il a été victime l’a affecté physiquement, il ne présente pas, comme les autres enfants sauvages, des caractères archaïques. Ainsi, il n’a pas d’orbites enfoncées et son corps n’est pas recouvert de poils, au contraire, on lui trouvera les mains blanches et douces, ce qui poussera certains observateurs à penser qu’il était d’origine «noble».
Après avoir entendu son histoire, le bourgmestre décide de lancer des avis de recherche : il fait placarder les informations dont il dispose et invite toute personne pouvant les compléter ou reconnaître Kaspar à se présenter.
Les jours passent, mais personne ne se présente. Personne n’a jamais entendu parler de ce garçon !
En attendant que la question des origines de l’adolescent s’éclaircissent, on le confie à un professeur de la ville, Georg Daumer, auquel on lui confie aussi la tâche d’éduquer Kaspar, pour en faire un «être socialement acceptable».
Le professeur Daumer, qui s’est documenté sur les cas d’enfants sauvages, sait au moins, qu’il ne rencontrera pas le grand obstacle auquel on est confronté avec les enfants sauvages : Kaspar possède des rudiments de langage, il s’agira juste de développer son vocabulaire et de lui inculquer des connaissances.
Kaspar a appris à écrire son nom, mais en fait, il ignore le reste de l’alphabet et il ne sait pas lire. Le professeur commence donc par l’alphabet. Kaspar apprend très vite : il s’applique et témoigne même un certain enthousiasme à apprendre.
L’alphabet et l’écriture appris, le professeur se lance dans la grammaire. Bientôt, Kaspar peut parler, plus ou moins, correctement, et même s’il fait des fautes, on le comprend aisément.
— C’est bien dit le professeur, et si on se mettait à apprendre l’histoire ?
— Je veux apprendre l’histoire, dit Kaspar
— Bien, alors je vais t’enseigner l’histoire de Hanovre.
Il écoute et répète docilement ce qu’il apprend. Bientôt, il connaît tout de Hanovre, autant que peut en connaître un lycéen de son âge, habitant la vieille ville. Il découvre aussi qu’il y a des dates, qu’on est en 1828 et qu’il est né 16 années plus tôt…
Kaspar s’enthousiasme pour la géographie. Il découvre que Hanovre n’est pas la seule ville qui existe au monde, qu’il y en a d’autres, en Allemagne, dans d’autres pays du monde.
Pour quelqu’un qui a été enfermé, sa vie durant, dans une petite pièce, avec pour seul compagnon, un cheval de bois, il faut que la découverte soit extraordinaire. Il y a des villes, des hommes, des pays (à suivre…) 2

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19-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (16e partie)

Le docteur Itard, s’il est d’accord avec la description que Pinel fait de Victor, ne partage pas son verdict : l’enfant n’est pas atteint, comme il l’écrit, d’idiotisme irrécupérable. Pour lui, si Victor présente un déficit mental, ce n’est pas par débilité mais par isolement, par manque d’entourage humain. Il suffit de refaire son éducation pour qu’il se comporte comme un être humain.
Le docteur Itard se fixe tout un programme. Il s’agira d’abord d’attacher Victor à la vie sociale, mais sans le brusquer : on lui montrera une vie plus douce que celle qu’il a quittée, mais également proche de celle qu’il a quittée. Il s’agira ensuite de «réveiller sa sensibilité nerveuse» par des stimulants énergiques, de multiplier ses rapports avec les autres, de lui apprendre à parler, enfin de le faire réfléchir sur les objets qu’il utilise pour apprendre à réfléchir.
Pour ce qui est de la langue, Itard commence par familiariser Victor aux sons de la langue, dans lesquels Victor ne voyait que des sonorités indistinctes. Il faut près de cinq mois pour que Victor apprenne à reconnaître un son, le son O, et à détourner la tête quand il l’entend. «Cette préférence pour le O, écrit le docteur Itard, m’engagea à lui donner un nom qui se termine par cette voyelle. Je fis le choix de celui de Victor. Ce nom lui est resté et quand on le prononce à haute voix, il manque rarement de tourner la tête ou d’accourir». Il va acquérir progressivement d’autres sons, mais l’apprentissage sera lent et difficile, Victor ne parvenant pas à reconnaître les mots ni à les associer aux référents qu’ils désignent. Victor se limitera à ce que Itard appelle «le langage à pantomimes», c’est-à-dire à l’expression par les gestes. Ainsi, pour l’envoyer chercher de l’eau, on doit lui montrer une cruche et pour lui faire comprendre qu’elle est vide, la mettre dans une position renversée.
Itard met au point plusieurs tests pour faire parler Victor mais il échouera à chaque fois. «tout ce que je pus obtenir de cette longue série de soins, écrit-il, se réduisit à l’émission de quelques monosyllabes informes, tantôt aigus, tantôt graves, et beaucoup moins nets encore que ceux que j’avais obtenus dans mes premiers essais.»
En fait, Victor ne parlera jamais, mais s’il refuse de faire usage du langage oral, il ne développe pas moins d’autres facultés langagières. C’est ainsi qu’Itard parvient à lui faire reconnaître visuellement des mots. Ainsi, il parvient à apparier sans difficulté des listes de mots répétés, il peut aussi reconnaître un rapport entre un graphisme et l’objet auquel il est lié. Mais Itard n’est pas dupe : Victor ne reconnaît pas des mots, des signes linguistiques, porteurs d’une signification, mais des mots qui accompagnent des choses. Un mot n’est valable que pour un objet précis, jamais pour une classe d’objet : le mot «ciseaux» désigne les ciseaux qu’il connaît, il ne le reconnaît pas quand on lui montre d’autres ciseaux. La faculté d’abstraction est absente chez lui.
Quand le docteur Itard se séparera de lui, Victor mènera, à Paris, une vie de reclus. (à suivre…) 30 mai.

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18-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (15e partie)

Le cas le plus célèbre d’enfant sauvage, avant l’apparition de Kaspar Hauser, est Victor de l’Aveyron. Il s’agit d’un enfant de sexe masculin, âgé d’une dizaine d’années, apparu à la fin du 18e siècle, dans la région de Saint-Sernin, en France. Il a déjà été aperçu dans les bois, quelques années auparavant, et on l’avait pris pour un loup. Trois chasseurs l’ont capturé et l’ont ramené dans leur village mais il a réussi à s’enfuir et à reprendre la vie sauvage. Ce n’est que quelques temps après qu’il a été de nouveau capturé et cette fois-ci on ne l’a pas laissé s’échapper. Il ne portait aucun vêtement, il était incroyablement sale et se montrait agressif quand on s’approchait de lui.
Ce cas suscite la curiosité et un ministre le fait venir à Paris. On tente de lui apprendre à parler et à lui enseigner les bonnes manières mais on s’y prend mal : l’enfant, non seulement ne parle pas mais aussi refuse de se soumettre aux règles qu’on veut lui imposer. Un médecin l’examine et déclare qu’il est atteint d’idiotisme et qu’on ne pouvait le récupérer. Ne sachant quoi faire de lui, on le place dans l’Institut des sourds-muets où le docteur Jean Itard le prend en charge.
Dans le premier rapport qu’il a publié en 1801, le docteur Itard expose l’état de Victor ainsi que l’a décrit Pinal.
«Procédant d’abord par l’exposition des fonctions sensorielles du jeune sauvage, le citoyen Pinal nous présenta ses sens réduits à un tel état d’inertie que cet infortuné se trouvait, sous ce rapport, bien inférieur à quelques uns de nos animaux domestiques ; ses yeux sans fixité, son expression, errant vaguement d’un objet à l’autre, sans jamais s’arrêter à aucun, si peu instruit d’ailleurs, et si peu exercé par le toucher, qu’ils ne distinguaient pas un objet en relief d’avec un corps en peinture ; l’organe de l’ouïe insensible aux bruits plus forts comme à la musique la plus touchante ; celui de la voix réduite à un état complet de mutité et ne laissant échapper qu’un son guttural et uniforme ; l’odorat si peu cultivé qu’il recevait avec la même indifférence l’odeur des parfums et l’exhalaison fétide des ordures dans sa couche était pleine. enfin, l’organe du toucher restreint aux fonctions mécaniques de la préhension des corps. Passant ensuite à l’état des fonctions intellectuelles de cet enfant, l’auteur du rapport nous le présente incapable d’attention, si ce n’est pour les objets de ses besoins, et conséquemment de toutes les opérations de l’esprit qu’entraîne cette première, dépourvu de mémoire, de jugement, d’aptitude à l’imitation, et tellement borné dans les idées même relatives à ses besoins, qu’il n’était point encore parvenu à ouvrir une porte ni à monter sur une chaise pour atteindre les aliments qu’on élevait hors de la portée de sa main… Il passait avec rapidité et sans aucun motif présumable, d’une tristesse apathique aux éclats de rire les plus immodérés ; insensible à toute espèce d’affections morales ; son discernement n’était qu’un calcul de gloutonnerie, son plaisir une sensation agréable des organes du goût, son intelligence la susceptibilité de produire quelques idées incohérentes, relatives à ses besoins ; toute son existence, en un mot, une vie purement animale.» (à suivre…)

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15-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (14e partie)

Celui qu’on a appelé «le garçon de Kronstadt» a été capturé, à la fin du 18e siècle, en Valachie, région de Roumanie, connue pour ses épaisses forêts… et ses vampires. Mais contrairement aux vampires, ce garçon ne fait pas partie des mythes mais a bel et bien existé. Boris Porchnev et Bernard Heuvelmans le citent dans leur ouvrage, L’homme de Néandertal est toujours vivant comme exemple d’homme primitif, appartenant à l’espèce dite du Néandertal et que l’on croyait disparue, remplacée par l’espèce actuelle, l’homo Sapiens. D’après les portraits qui ont été faits de lui, il avait le corps recouvert de poils, le front fuyant, les orbites enfoncées, le cou noueux, comme s’il était gonflé, les membres assez développés, les muscles saillants… Selon les deux auteurs cités, il ne s’agissait pas seulement de caractères néandertaliens, mais encore d’un néandertalien d’un type très archaïque.
Si ce portrait est conforme à la réalité, on se demande comment un tel homme ait pu servir alors que son espèce s’est éteinte depuis des milliers d’années. On a supposé que le garçon de Kronstadt appartenant à un groupe d’hominidés que l’isolement dans les forêts et les montagnes a réussi à sauvegarder. Cependant aucun autre membre de ce groupe n’a été retrouvé, en Valachie.
Autre trait du garçon de Kronstadt : il ne s’est jamais adapté à la vie des hommes. Selon Boris Porchnev et Bernard Heuvelmans, il souffrait d’autisme : «Il n’exprimait jamais le moindre sentiment. Quand on éclatait de rire ou simulait la colère, il ne semblait pas saisir ce qui se passait… Il regardait avec stupéfaction tout ce qu’on lui montrait, mais il détournait bientôt le regard, avec la même absence de concentration, sur d’autres objets. Quand on lui présentait un miroir, il regardait celui-ci, mais restait tout à fait indifférent de n’y point trouver son image.» L’autisme de ce garçon aurait été provoqué par un isolement prolongé : on a supposé, dans la foulée, que tous les membres de son groupe ont été autistes. Hypothèse difficile à envisager pour un groupe humanoïde !
Toujours à la fin du 18e siècle, un autre homme sauvage, appelé Jean de Liège, de la région de Belgique où il a été trouvé, présente des caractères de Néandertalien, notamment un corps velu, mais comme il a réussi à parler, on ne l’a pas classé, comme le garçon de Kronstadt, dans la catégorie des Néandertaliens.
Jean de Liège a quand même le corps massif, des traits archaïques, comme les orbites enfoncées, mais il a réussi à s’adapter peu à peu à la vie des hommes, en acceptant de porter des vêtements, de vivre en compagnie des hommes.
On a beaucoup parlé de la façon de parler de Jean : il s’exprimait mal, hachant les mots, avalant des consonnes. Mais selon les témoignages, s’il parlait mal, ce n’était pas à cause d’une déficience mentale mais plutôt d’une anomalie de son larynx. Comme on ne précise pas de quel type d’anomalie il s’agit, on reste perplexe : en quoi le larynx de cet homme était-il différent du nôtre ? Malheureusement aucune étude n’a été faite, ce qui laisse planer le doute sur les origines de Jean de Liège. (à suivre…)

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14-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (13e partie)

Au cours du mois de septembre 1731, une fillette, âgée de neuf ou dix ans, fait son apparition dans le village de Songy ou, selon d’autres sources, de Soigny : la confusion vient du fait que ces deux localités, qui se trouvent dans le département de la Marne, en France, sont voisines.
La fillette était vêtue de loques, elle avait les cheveux ébouriffés, le dos légèrement courbé, et ses mains puissantes avaient les pouces anormalement longs.
Elle a brusquement surgi de la forêt, tenant un gros bâton à la main. Un chien s’est précipité vers elle, elle lui assène aussitôt un coup et l’animal tombe, tué sur le coup. Puis, elle brandit son arme, en direction des hommes que cette vision effraye.
— Le Diable ! Le Diable !
On la poursuit mais elle court si vite qu’on ne parvient pas à la rattraper. Ses jambes semblent, malgré son âge, plus solides que celles d’un coureur expérimenté. On doit donc user de ruse pour la capturer.
On a alors découvert qu’il ne s’agit pas d’un démon mais d’un être humain et on a formulé l’hypothèse qu’il s’agit d’un enfant abandonné par sa famille dans la forêt. On n’a pas parlé, comme pour les autres cas, de loups ou d’un tout autre animal qui l’aurait élevée. Qu’elle ait survécu, seule dans la nature, sans aucune aide, relève du miracle. Il est difficile, en effet, d’imaginer un bébé subvenant lui-même à ses propres besoins, se protégeant des intempéries… Il y a aussi l’hypothèse que la fillette ait été abandonnée à un âge un peu plus avancé – trois ou quatre ans : mais là aussi, on ne peut concevoir qu’elle ait vécu seule, dans la nature.
On ignore d’où lui venaient les haillons qu’elle portait et on a supposé qu’ils lui avaient été donnés. On a parlé de vêtements de cuir, voire d’une fourrure : la fillette n’était pas vêtue mais avait le corps recouvert de poils !
Elle ne parlait pas, elle mangeait ses aliments crus. Peu à peu, la petite sauvage —qu’on a prénommée Marie-Angélique — s’est adaptée à la société des hommes. Elle a appris à parler, et elle est entrée en religion, finissant ses jours dans un couvent. Elle a gardé, toute sa vie, une souplesse physique extraordinaire, courant plus vite qu’aucun homme et nageant comme un poisson !
Selon certains auteurs modernes, Marie-Angélique appartient à une race humaine disparue, le Néanderthalien. On a trouvé dans le portrait que les témoignages de l’époque ont fait d’elle, des traits de cette espèce : face allongée, stature légèrement recourbée et surtout pouce anormalement allongé. Elle avait également une solide carrure, des bras puissants et une mâchoire très forte. On a aussi discuté de ces fameux haillons, vestiges d’un vêtement qu’une femme lui aurait donné, et on a conclu qu’il ne s’agissait pas de vêtement mais d’une fourrure naturelle : le corps de la fillette aurait été recouvert de poils ! Mais ce fait n’est pas établi et angélique a été présentée, par la suite, comme une fillette tout à fait normale. En tout cas, elle est devenue une religieuse !

(à suivre…)

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13-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (12e partie)

En 1341, soit près de quarante ans après la découverte de l’enfant sauvage d’Hesse, un autre enfant-loup était découvert. Comme le premier, il courait au milieu d’une meute de loups, à quatre pattes et tout nu, sautant et hurlant comme eux. On est parvenu, au prix de mille difficultés, à le capturer. Contrairement à l’enfant de Hesse, il a montré une forte résistance aux hommes, et, trompant la vigilance de ses gardiens, il s’est échappé, et s’est réfugié sous un banc. En dépit de tous les efforts, on n’a pas réussi à le faire sortir de son abri. Il a refusé également de prendre la nourriture qu’on a placé devant lui et, il est mort de faim. Comme dans le cas précédent, la socialisation tentée est un échec. Ces cas anciens, ont été l’occasion, pour les philosophes, de poser le problème de la relation de l’homme à la culture et à la nature, et souvent, ils vont servir d’argument pour une critique de la société, une récusation de la supériorité de l’homme sur l’animal.
Un cas célèbre, parce qu’il a suscité en Angleterre des polémiques est celui de Peter. Il a été découvert dans la campagne de Hamelin, en Hanovre, en 1724. lui aussi avait vécu parmi les loups et il se comportait comme eux. Comme le Hanovre dépendait alors de l’Angleterre, on l’avait offert à son roi, George 1er, un homme qui aimait les curiosités. Peter est exhibé à la cour et on venait le voir comme un animal. Les célébrités de l’époque, comme Swift, Pope et Defoe l’avaient rencontré et parlé de lui dans leurs œuvres.
Après avoir amusé un temps le roi et sa cour, Peter est confié à un médecin, un certain docteur Arbuthnot, pour faire son éducation. Le docteur, qui n’est pas un homme délicat, a des méthodes plutôt sévères. Il jugeait, en effet, que Peter n’était qu’un sauvage et qu’il fallait user, avec lui, de force pour lui inculquer les principes de la morale et de la vie en société. Ainsi, quand le jeune homme manifestait de la résistance et refusait de faire ce qu’on lui disait, il le frappait, aux jambes, avec une lanière de cuir. Comme on le ferait avec un animal pour le dresser.
Contrairement aux autres enfants sauvages, Peter n’a pas appris à parler. Selon le document anonyme qui traite de son cas, le Enquiry How the Wild Youth, il souffrait d’une anomalie, un filet latéral fixant sa langue au palais. Un médecin l’avait examiné et avait envisagé de couper le filet mais il avait renoncé, à la dernière minute, à pratiquer l’opération. Peter semblait avoir posé des problèmes au docteur Arbutnot qui, au bout d’une année, a fini par le retourner au roi. Le roi Georges et sa belle-fille Caroline vont se disputer à son propos. Finalement, on l’envoie dans une ferme où il va passer toute sa vie : une vie longue et heureuse, selon la chronique.
Peter est l’occasion pour des écrivains, comme Swift ou Defoe, pour faire une critique de la société, de se railler des hommes et de leur prétention à être supérieurs à la bête. On oppose la liberté et l’innocence de l’état naturel à l’hypocrisie de la société. On s’interroge aussi sur les capacités de l’être humain à s’adapter à son milieu et à se suffire à soi-même : Peter, comme les autres enfants sauvages, a pu survivre, avec ses faibles capacités physiques, dans un environnement très défavorable. (à suivre…)

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12-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (11e partie)

Au moment de la découverte de Kaspar, on connaissait plusieurs cas d’enfants sauvages, certains remontant au Moyen-Age. Beaucoup d’histoires semblent inventées ou en tout cas enjolivées, de manière à servir d’enseignement. C’est le cas de l’histoire la plus ancienne, l’enfant sauvage de Hesse. Cette région du centre de l’Allemagne est célèbre par ses forêts touffues, jadis, pleines de loups. C’est là que les frères Grimm ont recueilli une partie de leurs contes, dont le fameux Blanche-Neige.
Selon la chronique dite de Hesse, les évènements se seraient produits en 1304. Des chasseurs s’étaient rendus dans la forêt pour chasser les loups qui faisaient des ravages dans les troupeaux. C’est alors qu’ils découvrent, courant parmi les bêtes, une étrange créature : elle court comme les loups, avec la même rapidité, mais son corps n’est pas velu et son visage ressemble à celui des hommes. On découvre que c’est un être humain ! On parvient à le capturer et à le ramener parmi les hommes.
C’est un jeune garçon dont on ne parvient pas à déterminer l’âge exact. Mais on sait qu’il a été enlevé par une meute de loups alors qu’il avait trois ans et on avait cru, à l’époque, que les bêtes l’avaient dévoré. On avait organisé des battues pour le retrouver mais il avait disparu, sans laisser de traces. Il faut dire que les enlèvements d’enfants par les loups, notamment en période hivernale où les bêtes, chassées par le froid, faisaient des incursions dans les villages, étaient courants à l’époque.
La chronique nous apprend que non seulement l’enfant n’avait pas été dévoré par la meute mais que les loups l’avaient pris en charge, comme s’il s’agissait d’un de leurs petits. Ils l’avaient emmené dans une tanière, bien protégée des vents et du froid, l’avaient recouvert d’herbes et de feuilles et s’étaient blottis contre lui pour le réchauffer. Une louve qui avait mis bas l’avait allaité, plus tard, quand il a été en mesure de manger, les loups l’avaient nourri, en lui réservant les meilleurs morceaux de leur chasse. Ils avaient fait son éducation, en lui apprenant à courir, à sauter et à chasser comme eux. Il avait perdu la marche bipède et, comme les loups, courait à quatre pattes. Son corps s’était progressivement adapté à cette nouvelle façon de se déplacer : il faisait exactement tout comme les loups, courant, chassant et hurlant comme eux ! Ces loups, très «humains», contredisent, bien sûr, l’image que l’on se faisait alors du loup, en Europe : un animal cruel et sanguinaire, dévoreur d’hommes, image que les contes et la littérature populairs allaient répandre, pratiquement jusqu’au XXe siècle !
Il fallait refaire l’éducation de l’enfant sauvage de Hesse. On a mis beaucoup de temps pour l’habituer à manger de la viande et d’autres aliments cuits, on l’a forcé à marcher sur ses pieds, en lui faisant porter des attelles, on lui a fait porter des vêtements alors qu’auparavant, il allait tout nu… il a également appris à parler, on lui a enseigné les bases de la morale et de la religion et on n’a pas cessé de lui dire : «Tu n’es pas un loup mais un homme, tu dois te comporter désormais en homme !»
Mais un jour, alors qu’on lui répétait ces propos, l’enfant s’est écrié : «Comme je voudrais retourner parmi les loups ! Leur compagnie est bien meilleure que celle des hommes !» Une sentence inattendue dans cette Europe chrétienne du Moyen Age…(à suivre…)

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10-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (10e partie)

Nürnberg klassisch - Heilig Geist Spital / Nuremberg classicallyEn cette première moitié de XIXe siècle, les enfants sauvages constituent un thème fort prisé, non seulement des écrivains romantiques mais aussi du grand public. Les histoires d’enfants abandonnés à eux-mêmes, à leur naissance, ou élevés par des animaux, soulevaient des questions d’ordre philosophique sur la nature humaine, la différence qui existe entre l’animal et l’homme. Les savants, eux, se sont mis à les prendre comme des objets d’études, non seulement médicales mais aussi sociales, morales, linguistiques, suscitant des polémiques sur l’acquisition du langage, de la connaissance, des valeurs sociales ou morales.
En fait, dès l’antiquité déjà, on se posait ce genre de question. Au IIIe siècle de l’ère chrétienne, Arnobe, né en Numidie, a développé l’idée selon laquelle, l’être humain n’est pas aussi différent qu’on ne le croie de l’animal : c’est seulement l’apprentissage, à la fois lent et pénible, qui en fait un homme. Un enfant isolé, à la naissance, des autres hommes, continuerait donc à vivre comme un animal, sans langage ni sens moral. Les idées d’Arnobe seront reprises, dans une perspective matérialiste, au XVIIIe siècle par un auteur comme La Mettrie, pour montrer que l’âme dépend du corps: l’esprit ne vient pas à ceux qui ne connaissant pas le développement physique, qui sont maintenus dans un état sauvage. La Mettrie cite des cas connus à son époque : les enfants-ours, découverts en 1669 et en 1694 en Lituanie, qui grognaient et n’avaient aucun sens religieux ou moral. Mais parallèlement à ces idées, le thème de l’enfant sauvage a été également pris comme argument pour prouver le caractère inné de la foi et du sens moral : même isolé de ses congénères, même élevé sans langage ni aucun apprentissage, l’homme acquiert de lui-même, par le libre exercice de ses sens, le sentiment spirituel. Ces idées développées par Ibn toyal, dans son fameux roman philosophique, Hayy Ibn Yaqdhan, ont été reprises par les auteurs européens, dont l’anglais Daniel Defoe et l’Espagnol Baltasar Gracian. L’ouvrage de ce dernier, El Criticon ou l’homme détrompé, raconte l’histoire d’un naufragé, Critile, philosophe, donc homme de raison, sauvé par un jeune homme vivant à l’état de nature sur une île déserte. Les deux hommes vont vivre ensemble et engager de longs débats, confrontant, le jeune sauvage, son expérience matérialiste, le philosophe, sa critique de la raison pratique.
A la fin du XVIIIe siècle, quelques romans mettant en scène des enfants sauvages, ont été publiés. C’est le cas de Victor ou l’enfant de la forêt, de Ducray-Duminil, publié avant la découverte de Victor de l’Aveyron ou encore Victorine, publié en 1789, et s’inspirant de la découverte de la jeune fille sauvage de Champagne. Il s’agit d’enfants abandonnés à la naissance, vivant dans un isolement total et récupérés, au cours de chasses ou de battues : c’est alors, pour ces enfants, un long apprentissage, avec ses réussites et ses échecs, pour les intégrer dans la société des hommes. (à suivre…)

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10-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (9e partie)

Le bourgmestre continue à interroger Kaspar.
— On te faisait sortir ?
— Non…
— Tu n’as jamais quitté la pièce ?
— Non….
— Même pas pour faire tes besoins ?
Le jeune homme ne comprend pas ce que veut dire «faire ses besoins». Le bourgmestre le lui explique.
— Il y avait un trou creusé dans le sol, avec un vase… L’homme venait le vider chaque jour…
— Et comment as-tu appris à parler ?
— L’homme me parlait….
Tu as appris aussi à lire et à écrire.
— Oui, c’est l’homme !
— Et comment es-tu parvenu jusqu’ici ?
— C’est un homme habillé de noir. Il est venu dans ma chambre et il m’a dit de me préparer à partir.
— Il t’a expliqué pourquoi tu devais quitter ta prison ?
— Il a dit qu’il était temps pour moi d’aller vivre dans la grande ville. Il a dit aussi que c’est le vœu de ma mère… elle voulait qu’une fois parvenu à l’âge d’homme, je devienne soldat… comme mon père !
— C’est l’homme qui t’a donné les lettres ?
— Oui, il m’a dit de les remettre au capitaine…
— Tu ne te rappelles pas quelle route vous avez prise pour arriver à Nuremberg ?
— Non
— Vous avez voyagé comment ?
— A pied… Je ne pouvais pas marcher… L’homme m’a porté sur son dos…
— Vous avez marché longtemps ?
— Trois jours et trois nuits !
— Et quand êtes-vous arrivés à Nuremberg ?
— A la fin de la journée… Nous sommes restés cachés, à l’entrée de la ville, jusqu’à la tombée de la nuit. L’homme m’a fait entrer dans la ville, il m’a remis les deux lettres et il est parti, en me disant bonne chance.
— C’est alors que le cordonnier et son compagnon t’ont trouvé…
— Oui, j’étais étonné… Je n’ai jamais vu de ville… Je n’ai jamais vu d’inconnu… Je regardais… Je ne pouvais pas parler !
Cela le bourgmestre le sait. Il sait aussi que le capitaine qui a reçu Kaspar a cru à une plaisanterie, un coup monté par deux ivrognes. Il a pris Kaspar lui-même pour un ivrogne. Mais le bourgmestre est maintenant persuadé que le jeune homme ne feint pas l’idiotie et que son histoire est véridique. (à suivre…)

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09-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (8e partie)

Nürnberg, GermanyLe jeune homme sait parler mais il possède si peu de mots qu’il lui est difficile de s’exprimer. C’est donc par bribes qu’il va raconter son histoire. Une histoire à vrai dire extraordinaire.
— Tu ne connais donc pas tes parents ?
— Non, dit le jeune homme.
— D’après la lettre que tu as remise au capitaine Wessnich, tu as été recueilli par un homme… tu peux nous dire son
nom ?
— Je ne le connais pas… C’est l’homme…
— Tu sais où se trouve la maison où tu vivais ?
— Non…
— Tu sortais de la maison? Tu fréquentais les autres enfants ?
— Non….
Le bourgmestre n’en croit pas ses oreilles.
— Tu ne sortais jamais ? Tu n’es jamais sorti de la maison ?
— Non…
Le jeune homme n’est jamais sorti de la maison où il a été recueilli… Il a vécu toute sa vie dans la réclusion !
— Tu peux nous décrire la maison où tu as vécu.
— Une chambre… une petite chambre…
— On t’enfermait dans une chambre ?
— Oui…
— Une chambre comme celle-ci ?
Il regarde la chambre, lève les yeux vers le plafond.
— Non… La chambre est petite…
Il place la main juste au-dessus de sa tête.
— Comme ça…
— La pièce où tu te trouvais était aussi basse que cela… Et je suppose étroite ?
Le jeune homme fait encore des signes de la main, traçant un espace étroit.
— Il y avait des meubles ?
— Non…
Kaspar fait encore comprendre que la pièce ne comportait aucun meuble, elle n’avait même pas de plancher. Et pour toute couche, il disposait de la paille, sur la terre battue. Il y avait néanmoins deux petites fenêtres qui laissaient passer la lumière du jour.
— Et que faisais-tu, à longueur de journée ?
— Je jouais…
— Tu avais donc des jouets ?
— Oui, deux chevaux et un chien de bois…
— Et ta nourriture ?
— On m’apportait du pain et de l’eau. (à suivre…)

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08-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (7e partie)

Nuremberg, GermanyLe gardien l’emmène chez lui. Il s’est pris d’affection pour ce grand garçon aux yeux doux et au sourire triste. Il n’est pas muet, comme il l’a pensé au début, mais son vocabulaire est extrêmement limité : à peine quelques dizaines de mots…
— Qu’il est sale ! s’exclame la femme du gardien.
— Il n’a pas dû prendre de bain depuis plusieurs jours, dit le gardien.
— Je vais le laver, dit la femme.
— Je ne pense pas qu’il te laisse.
Elle prépare quand même un baquet d’eau, apporte du savon et une brosse.
— Enlève tes vêtements, lui dit-elle.
Comme il ne fait pas ce qu’elle dit, elle lui déboutonne la chemise et dégrafe son pantalon. Il n’éprouve aucune gêne à être nu, devant le gardien et sa femme.
— C’est comme un petit enfant, dit la brave femme émue, il ne connaît rien aux choses de la nature !
Il se laisse laver, puis le gardien lui donne des vêtements.
— Il a meilleure mine, dit-il.
— Il n’a pas du tout l’air d’un paysan…
Cependant, l’apparition de Kaspar fait le tour de la ville. Le bourgmestre, vient lui rendre visite un peu plus tard. Lui aussi est impressionné par les grands yeux du jeune homme et son sourire triste.
— Tu veux bien me dire ton nom ? lui demande-t-il.
— Il s’appelle Kaspar Hauser, dit le gardien.
— Je croyais qu’il ne parlait pas…
— Il parle, mais très mal… comme un jeune enfant… Par contre, il sait écrire !
— Ah bon, dit le bourgmestre… il parle mal mais sait écrire !
— Disons qu’il a écrit son nom….
Le bourgmestre hoche la tête et s’adresse, de nouveau, à Kaspar.
— Kaspar, dis-nous d’où tu viens.
Le jeune homme secoue la tête.
— Tu ne sais pas, très bien… Mais tu te rappelles de la personne qui t’a emmené à Nuremberg ?
— Un homme, dit le jeune homme.
— Tu connais son nom ?
—Non… un homme, habillé de noir…
— Tu le connaissais auparavant ?
— Oui, il m’a appris à lire et à écrire… et puis, il est venu… il m’a dit : «je t’emmène dans la grande ville…tu deviendras soldat !»
— Soldat ?
— Oui, je veux entrer dans la cavalerie… servir, comme mon père !
— Tu connais ton père ?
— Non… Jamais vu, mais mon père était soldat du roi. (à suivre…)

K. N

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07-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (6e partie)

Nürnberg / NurembergLe gardien le laisse dormir. Un peu plus tard, quand il revient le voir, il le trouve réveillé. Il est à quatre pattes et joue à faire le tour de la cellule, comme un très jeune enfant.
— Holà ! dit le gardien, amusé.
Il va lui chercher encore de la nourriture. Une bonne assiette de soupe.
— Mange, dit le gardien.
Kaspar s’approche de l’assiette, la renifle, comme un chien, puis s’éloigne.
— ça ne te plaît pas ? dit le gardien déçu
— Manger, dit Kaspar.
— Eh bien mange, puisque je te dis que c’est bon !
Il prend l’assiette, va vers Kaspar et, remplissant une cuillère, la lui met dans la bouche. Le jeune homme l’avale et aussitôt la vomit.
— Hé, qu’est-ce que tu as ?
Il secoue la tête, refusant la soupe.
— Manger, dit-il.
— Mais tu refuses la soupe. Tu l’as vomie…
Le gardien se rappelle alors qu’il a mangé du pain. Et si c’était du pain qu’il réclamait ?
— Tu veux du pain ?
— Oui, dit-il, du pain.
Il va lui chercher une miche de pain. Kaspar se jette dessus et la dévore.
— Eh, c’est le pain que tu préfères ! C’est peut-être la seule nourriture que tu connaisses ! du pain et de l’eau, comme dans les prisons !
Il le regarde attentivement. Le jeune homme sourit.
— Tu as été élevé dans une prison ?
Il ne répond pas.
— Tu veux bien me dire ton nom ? D’où tu viens…
Kaspar sourit toujours.
— Tu as compris ma question ? dis-moi ton nom, ton adresse…on pourrait savoir d’où tu viens, retrouver ta famille…
Mais Kaspar ne dit rien.
— Tu as des difficultés à parler ? dit le gardien. Peut-être que tu sais écrire.
Il va chercher une feuille de papier et un crayon.
— Tu veux bien écrire ?
Le jeune homme prend le crayon et, comme un enfant qui apprend à écrire, penche la tête en avant, tire la langue et griffonne quelque chose sur la feuille. Puis, un large sourire éclairant son visage, il tend la feuille au gardien.
— Kaspar… Kaspar Hauser… C’est ton nom,Il fait oui de la tête.
— C’est toujours cela, soupire le gardien au moins, on sait ton nom. (à suivre…)

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07-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (5e partie)

NürnbergLe cordonnier et son compagnon partis, le capitaine regarde attentivement l’adolescent. Il est plutôt grand de taille, très gauche, le dos légèrement courbé, comme le sont souvent les paysans, à force de se baisser, mais il y a quelque chose dans son allure qui indique qu’il n’est pas un paysan. Il regarde attentivement le capitaine, les yeux grand ouverts, un léger sourire aux lèvres
— Tu t’appelles réellement Kaspar ? demande le capitaine.
— Oui, dit le jeune homme.
— Aha, dit le capitaine, tu n’es donc pas muet ?
— Je veux être cavalier comme mon père…
Il parle d’une voix lente, comme s’il répète des mots qu’on lui a fait apprendre ou alors comme un enfant qui commence à parler.
— Tu ne peux pas me dire d’où tu viens ?
Le garçon fait non de la tête. Le capitaine se gratte la tête, embarrassé. Il n’est pas encore six heures. Que va-t-il faire de ce garçon, qui semble perdu ? Il ne va pas le renvoyer dans la rue, où, à coup sûr, il serait perdu ! il appelle un soldat :
— Emmenez-le à la tour, qu’on lui donne une cellule pour l’héberger, en attendant qu’on statue sur son cas.
Le capitaine a remarqué qu’en sortant, Kaspar a trébuché à plusieurs reprises, comme les enfants qui apprennent à marcher. On remarquera, plus tard, que ses jambes sont molles, comme s’il n’avait pas marché depuis longtemps.
La tour est un donjon du Moyen-Age qui tient lieu de prison. C’est le seul endroit où, en ce matin de la Pentecôte, jour férié, on peut loger le jeune homme.
Le gardien, un brave homme, s’étonne.
— Qu’a-t-il fait, ce garçon ? Il n’a pas l’air d’un délinquant !
— Donnez-lui une cellule, on verra ensuite ce qu’on fera de lui !
Kaspar, tenant toujours son chapeau à la main, le regard fixe, souriant tristement, entre dans la cellule que le gardien lui indique.
— Tu as sans doute faim, dit le gardien, je vais t’apporte à manger !
Il revient avec une terrine, du pain et une carafe d’eau. Kaspar se jette sur le pain, qu’il dévore, puis boit à longs traits dans la carafe.
— Mange ce qu’il y a dans l’assiette, dit le gardien, c’est bon !
Comme le jeune homme ne touche pas au contenu de l’assiette, il pense qu’il n’a pas compris ce qu’il lui a dit, et l’approche de lui.
— Allez, mange c’est ma femme qui l’a préparé…
Kaspar secoue la tête.
— Tu n’as pas faim ? comme tu veux… Tu as une couchette, tu peux dormir, si tu veux !
Mais, au lieu de s’étendre sur la couchette, le jeune homme se jette sur le sol, se recroqueville sur lui-même et bientôt se met à ronfler. (à suivre…)

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05-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi (4e partie)

Ansbach_Kaspar_Hauser.jpg

 Kaspar Hauser, Ansbach, Germany 

Le capitaine regarde le jeune homme. Il se tient derrière le cordonnier et son ami, le chapeau à la main, immobile comme une statue.
— Il y a aussi un billet, dit Weissmann.
Il le tend au capitaine, qui l’ouvre ; il est d’une autre écriture que la lettre.
«Cet enfant a été baptisé et porte le nom de Kaspar. C’est à vous de lui donner son deuxième nom. Je vous demande de bien vouloir prendre soin de lui. Son père a été un soldat dans la cavalerie. Quand il parviendra à l’âge de dix-sept ans, emmenez-le au sixième régiment de cavalerie, son père y a servi. Je vous prie de le garder avec vous jusqu’à ce qu’il ait dix-sept ans. Il est né le 30 avril 1812. Je suis une pauvre fille, je ne peux pas l’élever convenablement. Son père est mort.»
Le capitaine regarde de nouveau le jeune homme.
— Qui êtes-vous ? demande-t-il.
Mais le jeune homme continue à le regarder fixement.
— Il ne parle pas, dit Weissman.
— Où est-ce que vous l’avez trouvé ?
— Dans la rue, mon capitaine.
— Et que faisiez-vous dans la rue, de si bon matin ?
Weissman bredouille.
— On rentrait, mon capitaine.
— Vous avez passé la nuit dans les tavernes, n’est-ce pas ? Et vous me ramenez ce garçon qui a l’air perdu ?
Weissman bredouille de nouveau.
— Nous, on l’a juste trouvé, mon capitaine… il semblait perdu, et comme la lettre qu’il porte vous est adressée, nous avons cru bon vous le ramener…
— Et que voulez-vous que je fasse de lui ?
— Nous non plus, on ne sait pas ce qu’il faut faire !
L’officier regarde les deux hommes. Ils ont apparemment bu et ils ne semblent pas jouir de toutes leurs facultés. N’auraient-ils pas inventé toute cette histoire, pour se moquer de lui et passer le temps ? il regarde de nouveau celui que la lettre nomme Kaspar.
— Tu t’appelles réellement Kaspar ?
— Mon capitaine, dit le cordonnier, il ne répond pas aux questions !
— Bon, vous deux, rentrez chez vous !
— Et lui, mon capitaine, qu’allez-vous faire de lui ?
— Ce n’est pas votre affaire !
— Bon, bon, dit Weissman, puisque vous vous occupez de lui, nous pouvons rentrer tranquillement chez nous !
Ils s’en vont, en se retournant pour regarder Kaspar. Kaspar qui, pour la première fois, esquisse un sourire. (à suivre…)

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05-06-2007

Kaspar Hauser, par N. Noubi (3e partie)

nürnbergLe chef de la police regarde avec curiosité le jeune homme qui continue à serrer contre lui son chapeau.
— Tu ne peux nous dire d’où tu viens, l’ami ?
— Il ne parle pas, dit le cordonnier.
— Il est sans doute muet, dit son compagnon, à moins qu’il ne s’agisse d’un idiot.
— Gardez vos remarques pour vous, dit le chef de police.
— Il a une lettre sur lui, dit Weissman. Elle est adressée au commandant en chef du 4e escadron de chevau-légers…
Le jeune homme tend la lettre. Le chef de police la prend : c’est, en effet, l’indication figurant sur la lettre. Weissman et Beck attendent qu’il l’ouvre mais le policier n’en fait rien.
On fouille le jeune homme et on trouve dans ses poches plusieurs objets: un mouchoir blanc et rouge avec des initiales brodées, K.H. des images… il y a aussi des textes religieux imprimés ainsi qu’un manuel d’éducation religieuse, au titre curieux : «Comment remplacer le temps perdu et les années mal passées.»
— Qu’allez-vous faire ? demande Weissman.
— Hé bien, dit le chef de police, on va l’envoyer chez le capitaine von Wessening, puisque c’est à lui qu’on l’a adressée !
— Et nous ? dit le cordonnier.
— Vous allez l’accompagner… puisque c’est vous qui l’avez trouvé !
Il les fait suivre de deux policiers.
Le capitaine Weissnich, commandant du 4e escadron de chevaux-légers les reçoit. C’est un homme plutôt sévère.
— Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il.
— Nous avons trouvé ce jeune homme dans la rue, dit Weissman, il semble abandonné, et on a beau l’interroger, il ne dit pas qui il est ni d’où il vient !
— Et en quoi cela me concerne ? bougonne le militaire.
— Il porte une lettre qui vous est adressée.
Le capitaine prend l’enveloppe et l’ouvre. La lettre lui est effectivement adressée. Elle est pleine de fautes d’orthographe.
«Très honoré capitaine,
Je vous envoie un garçon qui souhaite servir son roi dans l’armée. Il m’a été confié le 7 octobre 1812. Je me suis occupé de lui mais je suis moi-même un pauvre travailleur, avec plusieurs enfants à ma charge. Sa mère m’a demandé d’assurer son éducation et j’ai pensé l’élever comme mon propre fils. Je l’ai gardé enfermé à la maison, d’où il n’est jamais sorti, ainsi personne ne sait où il est, et lui-même ignore l’endroit où il a vécu. Vous pouvez l’interroger, honoré capitaine mais il ne saura vous dire qui je suis ni où j’habite. Je l’ai fait sortir la nuit de sorte qu’il ne reconnaisse pas le chemin. Il n’a pas un sou sur lui parce que moi-même je suis sans rien. Aujourd’hui, ma situation ne me permet pas de prendre soin de lui. Son père est mort. Si vous refusez de le garder, alors, pendez-le à la cheminée !». (à suivre…)

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04-06-2007

Kaspar Hauser, par N. Noubi (2e partie)

nuremberg.jpg Eh ! dit Weissman, approche…
Mais le garçon s’est figé et, terrorisé, regarde devant lui, les yeux grand ouverts. Les deux hommes vont vers lui.
— Eh l’ami, qui es-tu ?
Le jeune homme ne répond toujours pas.
— Tu es sourd ?
Pour toute réponse, il plonge la main dans son chapeau et retire une enveloppe. Il la tend à Weissman.
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est une lettre, dit Beck… Regarde, il en a une autre… Mais prends-les, il te les donne !
Le cordonnier jette un coup d’œil sur l’enveloppe.
— C’est adressé au commandant en chef du IVe escadron du VIe régiment de chevaux légers…
— Rien que cela ! dit son compagnon
— Oui…
— Et la seconde
enveloppe ?
— Aucune indication !
Weissman, maintenant dégrisé, regarde le jeune homme.
— Tu ne peux pas nous dire qui tu es ?
— Ni d’où tu viens ? complète Beck
L’adolescent regarde les deux hommes de ses yeux fixes, le corps absolument raide, comme s’il était pétrifié.
— Je crois qu’il est muet, dit Weissman…
—Tu crois ? dit Beck, j’ai plutôt l’impression qu’il a peur ! à moins que ce ne soit un débile mental…
— Qu’est-ce qu’on fait ? On l’emmène à la caserne ?
—Non, il vaut mieux le conduire au poste de police… qui c’est, c’est peut-être un délinquant. Ils verront ce qu’il y a lieu de faire !
Il se retourne vers le jeune homme.
— Tu nous suis ?
Il les suit sans difficulté, comme s’il comprenait ce qu’ils lui disaient. Au poste de police de la Porte-Neuve, on s’étonne de voir arriver le trio. Le chef de la police regarde, d’un œil sévère, Weissman qui, bien que dégrisé, porte encore les signes de l’ivresse.
— Qui êtes vous? Qui est ce jeune homme ?
— Nous l’avons trouvé dans la rue !
— Comment cela, trouvé ? Il n’est pas avec vous ?
— Non, on ne sait pas d’où il vient ! On rentrait chez nous quand on l’a vu… il tenait son chapeau à la main et regardait devant lui… comme il le fait maintenant.
— Nous allons tirer cette histoire au clair, dit l’officier de police. (à suivre…)

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03-06-2007

Kaspar Hauser, par K. Noubi. (1ére partie)

070627kasparhauser.jpg

En cette première moitié du 19e siècle, Nuremberg est déjà une grande ville, la seconde de Bavière : elle a gardé un aspect médiéval, avec ses vieilles maisons et ses églises gothiques, mais c’est aussi une ville qui s’ouvre sur l’avenir, avec des industries modernes et une grande activité commerciale. C’est à Nuremberg, en 1835, que sera construit le premier chemin de fer allemand, reliant la ville à Fürth.
En ce matin du 26 mai 1828, la ville sommeille frileusement. Cinq heures viennent de sonner à la cathédrale et les rues sont vides. C’est le lundi de Pentecôte et la veille, dimanche, on a fait la fête toute une partie de la nuit. Le vin et la bière ont abondamment coulé dans les maisons et les tavernes, aujourd’hui la fête va se poursuivre, aussi se repose-t-on, pour reprendre des forces.
Le cordonnier Weissman ; lui, n’a pas dormi de la nuit. Il a été d’une taverne à une autre et il a tellement bu qu’il titube. Il rentre chez lui, avec un autre luron, Beck. Ils dormiront quelques heures, avant de reprendre la fête…
Les deux hommes discutent bruyamment, sans égards pour les gens qui dorment. Brusquement, Weissman tire son compagnon par la manche.
— Hé, tu vois…
Beck, l’esprit obscurci par le vin, grogne :
— Quoi ?
— L’homme, là-bas…
— Je ne vois pas d’homme, dit Beck.
— Mais si, insiste Weissman, je ne rêve pas, il y a un drôle d’homme là-bas, en train de nous observer !
Beck suit le doigt et finit par voir l’homme que lui désigne son compagnon. C’est plutôt un jeune homme et même un adolescent qui paraît avoir 15 ou 16 ans. Il est assez massif, les cheveux bouclés, brun clair, la peau très pâle mais paraissant en bonne santé, du moins n’ayant pas l’air malade. Il porte un pantalon gris, avec des bretelles, un gilet de toile, une veste grise, une écharpe de soie noire, et des demi-bottes, plutôt usées, et qui n’ont pas l’air de bien lui aller. Il tient à la main, gauchement, un grand chapeau de feutre garni de soie jaune, comme en portaient, à l’époque, les paysans bavarois.
— Qu’est-ce qu’il fait là ? demande Beck.
— Il semble s’être égaré…
— Peut-être qu’il est venu faire la fête, dans la ville, avec ses amis, et qu’ils sont repartis sans lui !
— Il n’a pas l’air normal…
— Il a dû boire plus que de raison !
Le jeune homme regarde également les deux hommes. Il commence par faire quelques pas en leur direction, puis il s’arrête, comme intimidé. (à suivre…)

Posté par Jean dans Feuilleton, Prisonniers de la solitude | Pas encore de commentaires »

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