19-02-2010

Elisa Brune : La solitude de l’écrivain de salon

En janvier, vous avez reçu une très aimable invitation, signée par le maire de la ville de Limoges. Il espère vous compter parmi les participants à la Fête du Livre qui aura lieu du 7 au 9 avril. Il vous invite, tous frais payés, et mettra tout en œuvre pour que votre séjour soit des plus agréables.

Après quelques années de vie littéraire, vous n’avez plus la naïveté de croire que quelqu’un aurait pris connaissance de votre prose à Limoges et mourrait d’impatience de vous rencontrer. Les organisateurs de salons s’adressent aux éditeurs pour recevoir des listes d’auteurs qu’ils invitent par ordre d’importance. Les auteurs les plus cotés sont courtisés un an à l’avance. Vous faites partie de la salve « J – trois mois », ce qui n’est pas encore le plus mortifiant, mais quand même.

Vous vous souvenez qu’une sporadique mais persistante expérience de figuration vous avait fait jurer de ne plus jamais aller jouer les marchands de papier derrière une table. Vous vous en souvenez, oui, mais il y a longtemps que vous n’avez plus bougé, et la perspective d’un petit week-end à l’œil n’est pas pour vous déplaire. Aussi : ce sera peut-être une occasion de rencontrer des gens formidables ? L’expédition en terre inconnue, vue de loin, semble toujours souriante, riche en surprises, et pour un peu vous imagineriez que votre vie doit passer par Limoges pour prendre le virage qui compte. Vous avez donc accepté l’invitation, et quelques jours plus tard vos billets de train sont arrivés par la poste.

Le 7 avril arrive, à l’allure caractéristique d’un 7 avril, c’est-à-dire en son temps. Il vous cueille dans votre état caractéristique, c’est-à-dire pareille à vous-même. Ce n’est pas du tout ce que vous aviez prévu. Pour être au sommet de votre configuration personnelle et remplir votre rôle d’écrivain avec sérénité et conviction, il aurait fallu boucler cet énorme article sur la bilharziose, accomplir ce foutu régime, passer chez le coiffeur et dans plusieurs magasins, éradiquer cette éternelle impression de bâcler cette vie-ci en vue de mieux négocier la suivante. On est loin du compte mais vous partez quand même dans un certain état de jubilation. Partir sans savoir sur qui ni sur quoi on va tomber, c’est un frisson qui ne se présente pas tous les jours.

En jeans et baskets, vous montez dans le wagon de première classe du Thalys, celui où la presse et les collations sont gratuites. Vous éprouvez le chatouillis d’un début de sentiment d’importance. Vous savourez la tarte au sucre artisanale et le sourire obséquieux du steward. Quel beau métier, l’écriture ! En gare de Paris-Austerlitz, on vous oriente vers le wagon réservé aux auteurs, déjà bien garni. Vous demandez l’hospitalité près d’une dame seule, qui affirme attendre des gens de sa maison d’édition, vraiment désolée. Vous prenez place de l’autre côté du couloir. Un inconnu à moustache vient vous saluer. Il travaille quelque part dans la structure qui chapeaute votre éditeur – il fait « partie du groupe », comme on dit, sauf que les groupes, de nos jours, comptent mille personnes. Quoi qu’il en soit, il vous « encadre », ainsi que quelques auteurs inconnus de vous, car nichés dans d’autres tentacules du « groupe ». Il est parti et vous avez déjà oublié son nom. Deux jeunes gens arrivent et sollicitent une place auprès de la dame qui attend ses collègues. Subitement, elle ne les attend plus – on voit d’ici la romancière sur le retour intéressée par la chair fraîche. Les deux hommes s’installent, parlent entre eux pendant la moitié du trajet sans qu’elle n’en perde une parole. Quand arrive le minibar, la romancière demande un whisky soda. Elle a dû décréter : « soyons fous ». Mieux, elle passe à l’abordage. Ses deux voisins vivront un moment assez difficile à supporter un torrent de souvenirs héroïques et de conseils aux jeunes auteurs.

Finalement, dans ce « wagon du livre », personne ne semble correspondre aux « gens formidables » que vous ne deviez pas manquer de rencontrer. Votre contact le plus intime est un moustachu sans nom. Vous constatez l’étendue de votre isolement et frissonnez. Que n’avez-vous adhéré au charme éprouvé d’un week-end tranquille à la maison ? En gare de Limoges, chacun est dirigé vers son hôtel, le vôtre est au pied de la gare. Vous y voilà sans avoir échangé deux mots et sans aucune envie de ressortir pour le dîner d’accueil prévu dans un autre hôtel. Faire risette aux auteurs inconnus, perspective qui jusque hier semblait stimulante, devient tout à coup insurmontable. Le temps que tout le monde se rassemble, que tout le monde s’asseye, que tout le monde soit servi… combien de politesses faudra-t-il laborieusement formuler, coincée entre un auteur d’histoire régionale et une illustratrice de livres pour enfants ? Echouée dans votre chambre qui sent le pin printanier, vous vous sentez plus seule qu’un paquet de linge sale. Pourquoi, mais pourquoi, avoir cédé à l’image d’Epinal, jamais confirmée, de la vie passionnante de l’auteur en tournée ? Quarante-huit heures à tirer avant la fin du martyre. Vous vous donneriez des baffes.

Dans l’enveloppe de bienvenue, vous trouvez quelques informations pratiques et le programme du salon. Vous apprenez avec des grincements d’estomac que les têtes d’affiche seront Hervé Vilard, Yves Duteil, Yvette Horner et Raymond Poulidor, tous écrivains nobélisables à n’en pas douter. C’est devenu la tradition dans les salons : les vedettes, odieux coucous, volent la vedette à ceux qui n’ont d’autre activité que d’écrire, et parviennent même à faire croire que le livre n’est pas mort en ameutant les derniers lecteurs autour d’elles. Il restera toujours la possibilité de visiter Limoges. Le dépliant touristique vous dévoile ses richesses : ancien four à porcelaine, aquarium, crypte Saint-Martial, souterrain de la Règle, maison traditionnelle de la boucherie, maison natale du maréchal Jourdan. Bigre, même pas de quoi remplir une demi-journée. Et les musées ? La liste est encore plus courte : musée des compagnons du tour de France, musée national de la porcelaine, musée municipal de l’évêché, musée de l’émail, musée de la résistance. Le désert. Les beaux-arts, les sciences et la littérature n’ont pas encore atteint ces contrées. La perspective du week-end à tirer devient intolérable.

En tout cas pour ce soir, c’est assez d’efforts et de déconvenues. Vous resterez cloîtrée. Vous tirez les rideaux, sauf qu’il n’y a pas de rideaux, ce sont de fausses amorces, aussi fixes qu’un tronc d’arbre. Vue imprenable sur le voisin, dans la chambre à angle droit. En plus, la faim vous tenaille. Sortir seule ? L’hôtel est en pleine zone. Room-service ? Pas inscrit sur la carte. Et… le paquet cadeau qui trône sur la table ? Si c’est comme à Brive, il s’agira d’un pot de pâté de foie gras, qui pourra faire en-cas. Vous déballez fébrilement le paquet pour découvrir… hélas, une tasse en porcelaine. Vous pensez à ce que pourrait être ce moment si seulement le scénario était bien fait : une troupe d’amis vous aurait attendue à la gare, vous seriez sortis dans un endroit typique, vous auriez discuté, chanté, dansé toute la nuit. Dans un roman, tout cela se règle en un tournemain. Mais dans la vie, sérieusement, le scénario, vous pouvez me dire qui s’en occupe ?

Vous descendez à la réception, en quête d’un paquet de chips. C’est encore trop demander. La jeune fille, prise de pitié, vous offre quelques cakes aux fruits sous plastique qu’elle dérobe dans le panier du petit déjeuner. Vous terminerez la soirée en suçotant des cakes qui collent aux dents, affalée devant un documentaire sur les guépards. Le voisin, lui, regarde la soirée des restos du cœur sur TF1 – que vous ne pouvez éviter de suivre en parallèle, juste de quoi avoir honte pour Michel Fugain, Julien Clerc et Francis Cabrel, qui égayèrent vos jeunes années et que vous n’auriez pas voulu voir en si débile posture.

A huit heures du matin, tout le monde dort encore, vous dites-vous, c’est le moment de descendre en catimini. Vous tombez dans une animation bourdonnante. Ils sont prêts de pied en cap et attendent déjà le bus, pour un salon qui ouvre ses portes à neuf heures. Un autre contingent occupe la salle du petit déjeuner. Les conversations éditoriales vont bon train. Un tel a déjà envoyé cinq chapitres à la traduction, alors qu’il est en train d’écrire le sixième. Assise à la dernière petite table, vous jouez les voyageurs de commerce égarés. Et vous remontez piquer un petit somme. A dix heures, vous arrivez dans un salon encore désert. Seules les places des auteurs sont occupées, en rang serrés, dans les quatre grands stands de libraires. Toutes sauf une. Ainsi vous êtes vraiment censée occuper votre poste ? On vous accueille avec force sourires. Les piles de vos livres occupent tout un coin du stand. Un paquet cadeau vous attend. Qu’est-ce ? Mais qu’est-ce ? Calmez-vous, c’est une cuiller en porcelaine. Votre chaise est encastrée dans le coin des deux tables. Vous parvenez à vous faufiler, mais il ne s’agira pas de sortir pour un oui ou pour un non. Vous faites connaissance avec votre voisin de gauche, un type qui donne des cours de judo à des enfants trisomiques et qui a écrit un livre sur un type qui donne des cours de judo à des enfants trisomiques. A sa gauche, un journaliste local a publié un manuel pratique sur les chemins de Compostelle. Au-delà, vous distinguez un gros livre sur les enfants cachés pendant la guerre dans le Limousin. Puis un livre sur la libération de Limoges. Puis un album sur les champignons du Limousin. Toute la table s’étire en sujets régionaux. Derrière vous, le long de la table à angle droit, cinq romanciers natifs de Limoges. Vous vous sentez de plus en plus excentrique. Le judoka n’est pas à l’aise non plus. Lors de son dernier salon, le week-end dernier, il a reçu le prix de « La Lyonnaise des eaux », qui lui a permis de vendre trois cent cinquante livres. Mais ici, il n’a pas encore décapuchonné son stylo et déprime.

C’est vrai que le trafic est faible, mais surtout, il ne s’arrête pas chez vous. En revanche, les chemins de Compostelle attirent l’attention. C’est à croire que tout le monde, à Limoges, a été ou ira à Compostelle. Il y a ceux qui s’inquiètent pour leur vieille maman (« A soixante-quinze ans, elle veut partir toute seule ! »), ceux qui s’entraîne en marchant un kilomètre par jour, ceux qui demandent s’il faut prévoir des médicaments contre la malaria. Le journaliste signe à tour de bras. Ses voisins ne chôment pas non plus. L’enfilade de la table évoque un parloir de prison, où dix têtes penchées abreuvent et rassurent dix têtes tendues. Mais entre le judoka et vous, on compte les mouches. Vous attendez philosophiquement la fin de l’épreuve, tandis qu’il fulmine et s’obstine à aborder les gens d’autorité : « Achetez mon livre, enfin, qu’est-ce que vous attendez ? » La méthode ne produit que quelques sourires contraints ou apitoyés, et au fond cela vous rassure. Plus besoin de culpabiliser parce que vous ignorez le chaland. Le chaland tient à être ignoré de ceux qu’il ignore. Le chaland va là où il veut aller, dans la longue file qui s’étire pour Hervé Vilard ou devant la tignasse rouge d’Yvette Horner. Ou chez la jeune romancière qui se trouve juste derrière vous. Une critique élogieuse d’une page entière dans le quotidien local d’hier lui vaut un tel intérêt que tout le stock est vendu à midi. La voilà obligée de quitter le salon faute de munition. Et le judoka de marmonner : « Elle aurait quand même pu continuer en vendant le mien ! ».

Vers midi trente, vous sentez venir le moment où on vous emmènera dans un restaurant pour un « repas des auteurs ». Préventivement, vous annoncez que vous partez visiter la ville. Vous voilà enfin libre pour deux heures. Vous déambulez au hasard vers les rues piétonnières du centre ville. Le soleil brille avec entrain, la flânerie vous ravit et soudain vous comprenez que ce qui vous plaît dans les salons, c’est la solitude. Etre là plutôt qu’ailleurs, mais pour une raison légère, un simple acte de présence, et pour le reste dériver sans but précis, observer, absorber, prendre un bain d’humanité. Traverser un vieux marché, regarder les sabots, les boudins de châtaignes, les casse-noix du pays, les porcelets noirs et roses, s’asseoir sur une terrasse aux Délices du Fournil, observer ce père aux yeux tristes, cet amoureux trop empressé, cette imposante coiffeuse dont on devine le string. La voilà, la vraie vie d’écrivain, c’est la vie tout court, le regard dégagé des contraintes, la balade en roue libre, l’immersion dans la banalité intense, qui brûle les yeux. Affublée d’une troupe d’amis ou d’admirateurs, vous n’auriez rien pu voir, acculée stupidement à tenir votre rôle, alors que là, vous manquez crever d’émotion à sillonner Limoges comme si c’était une autre planète. La vie brute, quelle tornade tout de même. On en oublierait l’heure.

A quinze heures, vous êtes de nouveau la dernière à réintégrer votre poste. Le judoka a déjeuné avec un auteur noir né en France, dont le livre explique l’appartenance entière à la culture de sa région natale, le Périgord. Et dans les salons il passe son temps, se lamente-t-il, à répondre aux gens qui viennent lui parler passionnément du Cameroun. Le judoka décide de poursuivre sa méthode offensive. Il beugle à qui veut l’entendre : « Le seul livre anti-CPE de tout le salon ! » S’il voit un chauve, il assène : « Le livre qui fera repousser vos cheveux ». Sur le coup de dix-huit heures, il s’oriente people : « Découvrez la liaison secrète entre Hervé Vilard et Yvette Horner ! » Malgré tous ses efforts, la journée se termine sur un score de 6-4 en votre faveur, et vous vous demandez comment six personnes ont pu s’intéresser à un de vos livres, tandis qu’il se dit anéanti par le nombre de dégonflés : « Ils travaillent dans le social, ils se disent concernés, et puis ils reposent le livre, est-ce que tu comprends ça ? » Le libraire qui vous a accueillis avec de grands sourires ce matin se montre beaucoup plus froid, d’une froideur qui doit se mesurer précisément à la hauteur des stocks qu’il devra remballer. Vous vous sentez comme un cheval qui a déçu son turfiste, mais après tout vous ne lui avez rien promis.

D’après votre supérieur moustachu, qui rejoindra votre table au petit déjeuner du lendemain, il ne faut pas vous inquiéter. Dans un salon régional, même les prix Goncourt se tournent les pouces, c’est normal. Ah bon, vous dites-vous, pas très sûre de décerner un compliment ou une consolation. Et pourquoi ça ? Le public des salons est un public particulier, souvent des gens qui ne mettent jamais les pieds dans une librairie. Ils viennent pour voir des têtes et sortir en famille. Et pourquoi les éditeurs prennent-ils la peine de convoyer leurs poulains dans cette galère ? En fait, ils ne paient rien. C’est la Ville de Limoges qui endosse tous les frais de voyage et d’hébergement. Elle invite des auteurs parisiens ou même étrangers pour faire chic, et ce qu’on vend sera donc tout bénéfice pour l’éditeur. Bon, vous vous sentez mieux. Mais le libraire, en revanche paie son emplacement assez chez. Allons, vous revoilà coupable. Quelle idée aussi, de vous avoir choisie ! Oh, vous dit-on, c’est un débutant, il a repris la librairie depuis deux mois, il a sans doute choisi au hasard. C’était donc ça ! Vous compterez parmi ses erreurs de jeunesse… Et la ville, pourquoi fait-elle un investissement pareil ? Pour son prestige, sa politique culturelle… après tout, elle a des budgets à dépenser.

A dix heures, vous retrouvez votre ami judoka qui vous félicite d’avoir joué cavalier seul hier soir (vous êtes allée au cinéma, peinard). Lui a voulu voir à quoi ressemblait le dîner de gala et a enduré la cérémonie de remise du Grand prix littéraire de la ville de Limoges, à … Hervé Villard. Très ému, le chanteur qui jouit d’une rente à vie depuis « Capri c’est fini » s’est déclaré très honoré de faire partie de la confrérie tant admirée des écrivains (dont il était tout de même en train de voler le pain). Consécration suprême, Jean d’Ormesson lui avait téléphoné pour le féliciter. A table, après un racket éhonté des auteurs sur le buffet des zakouski, le judoka s’était retrouvé en compagnie d’un homosexuel réactionnaire qui semblait sérieusement prôner l’euthanasie pour les trisomiques. Et le homard était caoutchouteux. Mais en fin de soirée, il avait pu frapper un grand coup en allant parler de son bouquin à un patron de revue. Depuis quinze jours, il essayait de passer les barrages des téléphonistes sans succès. Cette fois, il avait le nom d’une chroniqueuse, à appeler de la part du patron. Vous vous étonnez naïvement : n’est-ce pas le boulot de l’éditeur de contacter la presse ? « Parce que tu crois que je vais leur faire confiance ! Ils donnent un coup de fil et c’est tout. Moi, j’en donne soixante s’il le faut, mais j’obtiens un papier. Depuis deux mois, je ne fais que ça. J’ai eu Le Monde, j’ai eu Libé, tu crois qu’ils auraient bougé si je ne les avais pas harcelés tous les jours ? » Ah bon, c’est donc ça le secret ! Mais à choisir, vous préférez vous passer de la presse et aller au cinéma, peinard.

A onze heures, vous décidez d’assister à une conférence de linguistique qui fait partie du programme des animations. Le libraire vous regarde bizarrement : « Allez-y, si ça vous intéresse vraiment. Je dirai aux gens qui viennent pour vous de repasser dans l’après-midi. » De quels clients parle-t-il au juste ? Vous en veut-il de ne pas être Mireille Darc ou Sylvie Vartan ? La conférence est passionnante et vous aurez au moins appris quelques vérités sur l’évolution de la langue française depuis les Gaulois jusqu’à nos jours, l’influence germanique sur les toponymes du nord, le rôle de la première guerre mondiale dans le recul des dialectes, et la disparition spontanée de la moitié des mots franglais utilisés dans les années 60. Vous n’êtes pas venue pour rien.

De retour au poste, vous attendez le chaland pour le dernier round. Dimanche après-midi, il pleut des cordes, les conditions idéales sont réunies. La foule se presse en rangs beaucoup plus compacts qu’hier. En l’observant, vous aboutissez à trois conclusions. Les gens sont gros. Les gens sont tristes. Les filles ressemblent incroyablement à leur mère. Seuls les enfants vous émeuvent, les yeux encore habités d’une curiosité insatiable. Un visiteur entre dans le chapiteau, et se dirige droit vers vous. Compulse tous vos livres. Sa copine fait le pied de grue à côté, visiblement agacée. Soudain, il vous en achète trois. Curieuse, vous demandez : « Vous me connaissez ? » « Non, je découvre ». Et il augmente votre chiffre d’affaires de 50% d’un coup ! Les salons sont pleins de surprises… Le judoka est quasiment battu (9-5) et proche de la dépression nerveuse. Il fulmine quand les clients de son voisin font écran devant lui ou signent leur chèque sur sa pile de livre. En fin de journée, il harponne une femme qui se met à blaguer avec lui puis s’éloigne. L’homme de Compostelle en devient vert de rage : « Mais tu l’as détournée ! Tu voyais bien qu’elle allait m’acheter un livre, non ? ». Vous pensez qu’il blague, mais pas du tout. Lui qui jusque-là était tout sourire se mue en porte de prison. L’affront est impardonnable. Les deux hommes termineront la journée sans plus s’adresser la parole. Ce qui n’empêchera pas le judoka d’effectuer une belle remontée. Vous terminez sur le score risible mais solidaire de 11-11. Le libraire ne vous parle plus. Au moins deux cent livres à remballer. Il rêve de vous assassiner. Bon, mais c’est pas tout ça, vous avez un train à prendre, plus tôt que les autres en raison de votre correspondance à Paris. Cela vous évitera les conversations oiseuses.

A peine assise, vous voyez s’installer en face de vous un chauve hilare qui sait que vous étiez au salon. Il en revient aussi. Il est avocat et signait un livre sur les dysfonctionnements de la justice. Encore un pique-assiette. Mais reste-t-il quelqu’un sur terre qui écrit pour écrire ? Et regardez celui-ci, qui disserte comme seul un avocat sait le faire. On devrait interdire d’écrire aux gens qui parlent aussi bien. Mais son enthousiasme est communicatif et vous vous lancez dans une longue discussion sur les vocations, les métiers, l’épanouissement personnel et le sens de la vie. L’homme tient des raisonnements éblouissants avec un brio qui vous fait baver d’envie. Mais dès que vous le complimentez, il tire la grimace. Simple numéro de bouffon. Pur cabotinage. Parler, vous savez, c’est ce qui reste aux gens qui n’ont pas pu s’imposer autrement. Et de vous raconter sa jeunesse difficile. Les complexes sur son physique, petit, maigrichon et moche, les complexes sur son intellect, nul en math au point d’atterrir en fac de droit par dépit. Le baratin comme seule voie de salut, voilà ce qui fait un tribun hors pair. Vous en restez sans voix, ce qui ne vous change guère, sauf que cette fois vous n’en faites pas un fromage. Vous, vous avez eu le choix. Vous écrivez par plaisir. Le petit monsieur qui pérore vous semble tout à coup si fragile. Si émouvant. Et le judoka aussi. Et Hervé Vilard aussi. Ils ont bien le droit d’écrire, après tout. La langue appartient à tout le monde.

Comme souvent, vous n’avez rien vécu de grandiose, mais vous rentrez songeuse, la tête remplie d’un magma improbable qui rend un son presque poétique. Vous avez vu et entendu plus de choses que n’en pourrait démêler un bon roman. Tout cela ne rime à rien et pourtant résonne sans fin dans votre tête. Vous venez de traverser une tranche de réalité. Il n’en faut pas plus pour vous sentir réveillée, revigorée, rafraîchie. Les yeux rincés d’avoir été là où vous n’êtes pas d’habitude, vous ressentez l’étrangeté fondamentale du monde. Quel meilleur moteur pour écrire ?

Elisa Brune : site officiel

Publié par Jean dans Textes | RSS 2.0

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