12-05-2008

Bernard-Marie Koltès : entretien sur la solitude

JFA Avril 2008 Dialogue entre Bernard-Marie Koltès et Lucien Attoun Entretien radiophonique du 22 novembre 1988, rencontre spontanée et sans préparation.Lucien Attoun est producteur à la radio France Culture et Directeur du Théâtre ouvert.

Vous avez dit : « J’ai pas d’héritiers ». Qu’est-ce que vous pensez de cette phrase de je ne sais plus qui : « On meurt seul et sans héritiers » ?

Ben oui. Moi, je trouve… oui. Oui, je sais pas, c’est très petit bourgeois… de penser aux héritiers. c’est très très petit bourgeois. Les gens qui achètent des maisons pour leurs héritiers… Ils n’ont qu’à prendre une assurance-vie. Non, mais c’est vrai…

Oui, mais il y a aussi « seul ». On meurt … seul !

Ah ben on meurt… et on vit seul, oui. Ca c’est une banalité.

Oui, mais on peut essayer quand-même de vivre à deux… Vous n’aimez pas tellement ça vous…

(Rire). Avec qui, Seigneur ? Non, non, non… ça quand même faut pas exagérer… (rire). Non. Mais même à deux les gens sont terriblement seuls. C’est pas ça qui résout le problème…Vivre à deux, c’est un peu la trouille de la solitude… Et en même temps ça résout pas le problème… alors… Rentrer le soir et trouver quelqu’un à la maison, c’est quand même un peu… Moi je préfère sortir le soir… pour trouver quelqu’un. Franchement… non mais c’est vrai…

On peut rentrer à deux aussi…

Oui, oui… Je sais pas… peut-être… Non, mais la solitude, c’est pas ça… La solitude c’est quand-même quelque chose de plus… de plus intérieur. On peut être mondain et solitaire… On peut être en couple et solitaire… Voyez !

C’est vrai. Mais nous ne sommes pas à la télévision. Nous sommes à la radio. N’empêche que le seul moment, probablement, où vous baissez les yeux, c’est quand on parle de solitude.

Mais oui… parce que qu’est-ce que vous voulez qu’on en dise ? Qu’est-ce que vous voulez qu’on en dise… On est de toute évidence…

Je sens bien qu’il y a quelque chose dont vous ne voulez pas parler, mais dont vous pourriez parler, là…

J’en parle pas parce que je ne sais pas quoi vous dire. Si ce n’est qu’on est dans une solitude totale. Toute la vie…

Vous l’avez choisie, vraiment ?

Mais je ne l’ai pas choisie ! Ca ne se choisit pas. C’est une évidence. Ca se présente comme ça…

Vous auriez pu faire comme presque tout le monde : être à deux… Quel que soit l’autre.

Oui, oui… Mais je ne vois pas pourquoi. Je ne vais pas me compliquer la solitude en plus ! (Rire). Avec une personne… avec qui il faut négocier, il faut… Quitte à être seul, soyons seul aussi physiquement ! Donc…

Parce que vous, vous pensez qu’au fond de soi on est seul…

Ah ben oui, ça, tout le monde…Tout le monde. Alors il y a ceux qui… se brouillent l’esprit, comme ça… en ayant des enfants, en étant mariés…

On peut être à deux sans avoir d’enfants.

Oui, oui… mais bon, c’est pas ça qui va résoudre la solitude. C’est un truc fondamental : tous les hommes… toute l’humanité est complètement seule… Pour la bonne raison qu’on meurt seul, évidemment ! Donc… pfff… on naît tout seul et on meurt tout seul… et on vit tout seul, évidemment…

Et ça vous convient ?

Mais…la vie ne me convient pas, en soi ! (Rire). Non, ça ne me convient pas. Je ne peux pas dire que la vie soit une chose formidable. Elle est là : elle est là… J’ai pas une raison suffisante pour l’arrêter… J’ai pas… Bon, voilà. Mais franchement, je n’en fais pas…je n’en fais pas une chose extraordinaire. Non. Je trouve que c’est une chose…. c’est, c’est minuscule, quoi…C’est une petite chose minuscule…On la vit, on la vit…bon, voilà. Il n’y a pas de quoi en faire un fromage, comme dit la publicité ! (Rire). Vraiment… Non : c’est pas grand chose, mais je suis pas le premier à le dire ! Shakespeare l’a assez bien raconté. C’est pour ça que le théâtre c’est bien !

Je croyais que c’était futile ?

Oui Justement ! Parce que c’est la futilité de la futilité. Et ça raconte… Ca raconte de la manière la plus futile qui existe… l’existence… la vie, qui est la chose la plus futile ! Les grandes phrases de Shakespeare… que le monde est un théâtre sur lequel les pantins s’agitent ! Alors, c’est marrant de le mettre dans un théâtre ! (Rire). Voilà !

Source : Le Magazine Littéraire, n°395, février 2001

Publié par Jean dans Paroles de solitaires | RSS 2.0

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