26-03-2008

Bernard Marie Koltès : La nuit juste avant les forêts

Résumé : Un homme assis à une table de café, tente de retenir par tous les mots qu’il peut trouver, un inconnu qu’il a abordé au coin d’une rue un soir où il est seul. Il lui parle de son univers, une banlieu où il pleut, où l’on est étranger, où l’on ne travaille plus. Il lui parle de tout et de l’amour comme on ne peut jamais en parler, sauf à un inconnu comme celui-là, un enfant peut-être, silencieux, immobile.

C’est la pièce qui a révélé Bernard-Marie Koltès quand Jean-Luc Boutté l’a montée au Petit Odéon, en 1981, avec Richard Fontana. En apparence, La nuit juste avant les forêts est un monologue – le monologue d’un homme marchant dans la ville, la nuit, sous la pluie. En réalité, c’est un dialogue avec un inconnu, dont l’apparition au coin d’une rue suscite chez l’homme un irrépressible besoin de parler. Parler comme on peut le faire quand on a été trop longtemps seul – avec un désir impérieux, physique.

Début : Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu, il pleut, cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues, mais quand même j’ai osé, et maintenant qu’on est là, que je ne veux pas me regarder, il faudrait que je me sèche, retourner là en bas me remettre en état — les cheveux tout au moins pour ne pas être malade, or je suis descendu tout à l’heure, voir s’il était possible de se remettre en état, mais en bas sont les cons, qui stationnent : tout le temps de se sécher les cheveux, ils ne bougent pas, ils restent en attroupement, ils guettent dans le dos, et je suis remonté — juste le temps de pisser — avec mes fringues mouillées, je resterai comme cela, jusqu’à être dans une chambre : dès qu’on sera installé quelque part, je m’enlèverai tout, c’est pour cela que je cherche une chambre, car chez moi impossible, je ne peux pas y rentrer — pas pour toute la nuit cependant —, c’est pour cela que toi, lorsque tu tournais, là-bas, le coin de la rue, que je t’ai vu, j’ai couru, je pensais : rien de plus facile à trouver qu’une chambre pour une nuit, une partie de la nuit, si on le veut vraiment, si l’on ose demander, malgré les fringues et les cheveux mouillés, malgré la pluie qui ôte les moyens si je me regarde dans une glace — mais, même si on ne le veut pas, il est difficile de ne pas se regarder, tant ici il y a de miroirs, dans les cafés, les hôtels, qu’il faut mettre derrière soi, comme maintenant qu’on est là, où c’est toi qu’ils regardent, moi, je les mets dans le dos, toujours, même chez moi, et pourtant c’en est plein, comme partout ici, jusque dans les hôtels cent mille glaces vous regardent, dont il faut se garder — car je vis à l’hôtel depuis presque toujours, je dis : chez moi par habitude, mais c’est l’hôtel, sauf ce soir où ce n’est pas possible, et si je rentre dans une chambre d’hôtel, c’est une si ancienne habitude, qu’en trois minutes j’en fais vraiment un chez-moi, par de petits riens, qui font comme si j’y avais vécu toujours, qui en font ma chambre habituelle, où je vis, avec toutes mes habitudes, toutes glaces cachées et trois fois rien, à tel point que, s’il prenait à quelqu’un de me faire vivre tout à coup dans une chambre de maison, qu’on me donne un appartement arrangé comme on veut, comme les appartements où il y a des familles, j’en ferais, en y entrant, une chambre d’hôtel, rien que d’y vivre, moi, à cause de l’habitude — « 

Publié par Jean dans Théâtre | RSS 2.0

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