12-11-2007

Gustave Flaubert à George Sand

071112sand.jpgParis, samedi soir [27 mars 1875.]
     Chère maître,
     Je maudis une fois de plus la manie du dramatique et le plaisir qu’éprouvent certaines gens à annoncer des nouvelles considérables. On m’avait dit que vous étiez très malade. Votre bonne écriture est venue me rassurer hier matin, et ce matin j’ai reçu la lettre de Maurice ; donc Dieu soit loué !
     Que vous dire de moi ? Je ne suis pas raide. J’ai ?… je ne sais quoi. Le bromure de potassium m’a calmé et donné un eczéma au milieu du front.
     Il se passe dans mon individu des choses anormales. Mon affaissement psychique doit tenir à quelque cause cachée. Je me sens vieux, usé, écoeuré de tout. Et les autres m’ennuient comme moi-même.
     Cependant je travaille, mais sans enthousiasme et comme on fait un pensum, et c’est peut-être le travail qui me rend malade, car j’ai entrepris un livre insensé.
     Je me perds dans mes souvenirs d’enfance comme un vieillard… je n’attends plus rien de la vie qu’une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. Il me semble que je traverse une solitude sans fin, pour aller je ne sais où. Et c’est moi qui suis tout à la fois le désert, le voyageur et le chameau.
     Aujourd’hui j’ai passé mon après-midi à l’enterrement d’Amédée Achard, funérailles protestantes aussi bêtes que si elles eussent été catholiques. Tout Paris, et des reporters en masse !
     Votre ami Paul Meurice est venu, il y a huit jours, me proposer de « faire le salon » dans le Rappel. J’ai dénié l’honneur, car je n’admets pas que l’on fasse la critique d’un art dont on ignore la technique ! Et puis, à quoi bon tant de critique !
     Je suis raisonnable. Je sors tous les jours, je fais de l’exercice, et je rentre chez moi las, et encore plus embêté ; voilà ce que j’y gagne. Enfin votre troubadour (peu troubadouresque) est devenu un triste coco.
     C’est pour ne pas vous ennuyer de mes plaintes que je vous écris maintenant si rarement, car personne plus que moi n’a conscience de mon insupportabilité. Envoyez-moi Flamarande, ça me donnera un peu d’air.
     Je vous embrasse tous, et vous surtout, chère maître, si grand, si fort et si doux. Votre Cruchard de plus en plus fêlé, si fêlé est le mot juste, car je sens le contenu qui fuit.

Publié par Jean dans Correspondance | RSS 2.0

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