04-11-2007

Germaine de Stael : …de la solitude

071104endormie.jpgTremois-Chazot : L’Endormie

… s’il est vrai que la solitude soit un moyen de jouissance pour le philosophe, c’est lui qui est l’homme heureux. Non seulement vivre seul est le meilleur de tous les états, parce que c’est le plus indépendant, mais encore la satisfaction qu’on y trouve est la pierre de touche du bonheur; sa, source est si intime, qu’alors qu’on le possède réellement, la réflexion rapproche toujours plus de la certitude de l’éprouver.
La solitude est, pour les âmes agitées par de grandes passions, une situation très dangereuse. Ce repos auquel la nature nous appelle, qui semble la destination immédiate de l’homme; ce repos dont la jouissance parait devoir précéder le besoin même de la société, et devenir plus nécessaire encore après qu’on a longtemps vécu au milieu d’elle; ce repos est un tourment pour l’homme dominé par une grande passion. En effet, le calme n’existant qu’autour de lui, contraste avec son agitation intérieure, et en accroît la douleur. C’est par la distraction qu’il faut d’abord essayer d’affaiblir une grande passion; il ne faut pas commencer la lutte par un combat corps à corps, et avant de se hasarder à vivre seul, il faut avoir déjà agi sur soi-même. Les caractères passionnés, loin de redouter la solitude, la désirent; mais cela même est une preuve qu’elle nourrit leur passion, loin de la détruire. L’âme, troublée par les sentiments qui l’oppressent, se persuade qu’elle soulagera sa peine en s’en occupant davantage; les premiers instants où le cœur s’abandonne à la rêverie sont pleins de charmes, mais bientôt cette jouissance le consume. L’imagination qui est restée la même, quoiqu’on ait éloignée d’elle ce qui semblait l’enflammer, pousse à l’extrême toutes les chances de l’inquiétude; dans son isolement elle s’entoure de chimères; l’imagination dans le silence et la retraite, n’étant frappée par rien de réel, donne une même importance à tout ce qu’elle invente. Elle veut se sauver du présent, et elle se livre à l’avenir, bien plus propre à l’agiter, bien plus conforme à sa nature. L’idée qui la domine, laissée stationnaire par les événemens, se diversifie de mille manières par le travail de la pensée, la tête s’enflamme et la raison devient moins puissante que jamais. La solitude finit par effrayer l’homme malheureux; il croit à l’éternité de la douleur qu’il éprouve. La paix qui l’environne semble insulter au tumulte de son âme; l’uniformité des jours ne lui présente aucun changement même dans la peine; la violence d’un tel malheur au sein de la retraite, est une nouvelle preuve de la funeste influence des passions; elles éloignent de tout ce qui est simple et facile, et quoiqu’elles prennent leur source dans la nature de l’homme, elles s’opposent sans cesse à sa véritable destination. La solitude, au contraire, est le premier des biens pour le philosophe. C’est au milieu du monde que souvent ses réflexions, ses résolutions l’abandonnent, que les idées générales les plus arrêtées, cèdent aux impressions particulières : c’est là que le gouvernement de soi exige une main plus assurée; mais dans la retraite, le philosophe n’a de rapports qu’avec le sejour champêtre qui l’environne, et son âme est parfaitement d’accord avec les douces sensations que ce séjour inspire; elle s’en aide pour penser et vivre. Comme il est rare d’arriver à la philosophie sans avoir fait quelques efforts pour obtenir des biens plus semblables aux chimères de la jeunesse, l’âme, qui pour jamais y renonce, compose son bonheur d’une sorte de mélancolie qui a plus de charme qu’on ne pense, et vers laquelle tout semble nous ramener. Les aspects, les incidents de la campagne, sont tellement analogues à cette disposition morale, qu’on seroit tenté de croire que la Providence a voulu qu’elle devînt celle de tous les hommes, et que tout concourût à la leur inspirer, lorsqu’ils atteignent l’époque où l’âme se lasse de travailler à son propre sort, se fatigue même de l’espérance, et n’ambitionne plus que l’absence de la peine. Toute la nature semble se prêter aux sentimens qu’ils éprouvent alors. Le bruit du vent, l’éclat des orages, le soir de l’été, les frimas de l’hiver; ces mouvements, ces tableaux opposés, produisent des impressions pareille, et font naître dans l’âme cette douce mélancolie, vrai sentiment de l’homme, résultat de sa destinée, seule situation du cœur, qui laisse à la méditation toute son action et toute sa force.

De l’influence des passions

Publié par Jean dans Textes | RSS 2.0

Laisser un commentaire

Chawki |
Une autre vision du monde |
Y'en A Marrrrrre |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | rednoize propaganda
| La vie d'une copropriété
| DES BOUTS DE NOUS...