24-08-2007

Anja, par C. Vrayenne

070824momentdesolitude.jpgÀ 8 ans, Anja découvre le monde. Jusque-là, elle n’en connaissait que quatre murs, l’obscurité et quelques vaches. La fillette vivait depuis sa naissance à côté de l’étable de la ferme de sa mère. Sans parler, rire ni jouer. À manger des bouillies.

Un “ enfant-placard ” au XXIe siècle, ça dépasse l’entendement. Pourtant, un nouveau cas vient d’être mis au jour dans la Bavière profonde (Allemagne). Elle se passe près de chez nous. Personne n’a rien remarqué. Jusqu’au 17 juin 2007 : sur le chemin de l’école, deux enfants ont vu un petit visage à la fenêtre d’une étable. Ils ont alerté la police. Deux jours plus tard, Anja, qui a connu son premier vrai anniversaire le 18 juillet dernier, pour ses 8 ans, avait un prénom. Choisi par sa maman, au terme d’aveux dramatiques.

Par peur de la perdre

Bayersried, dans la périphérie d’Ursberg. 640 habitants à tout casser. Autant de vaches laitières. Dont celles dont a hérité Angela W., 46 ans, avec la ferme familiale, à la mort de ses parents. Huit ans plus tôt, cette mère célibataire a eu un enfant. Grossesse cachée, naissance passée inaperçue de tous. Une fillette qu’elle va “ parquer ” dans une petite pièce obscure, à l’insu de tous.

Pour cacher son existence. Personne n’a jamais entendu le prénom de l’enfant : elle n’en avait pas. Elle était seulement “ mon trésor, ma chérie ” pour sa maman.

Car Angela l’aimait. Mal, mais à sa façon: complètement dépassée par son boulot d’agricultrice, elle a toujours vécu dans l’angoisse que les services sociaux ne lui retirent la garde de sa fille. D’où le “ placard ”. Ce n’est pas vraiment de la “ maltraitance ”, c’est de la “ négligence ”. De l’inconscience pure.

Comme soulagée

Démasquée il y a deux mois et arrêtée par la police, Angela W. lâche très vite le morceau. Comme soulagée. “ Très calme ”, selon le maire de la bourgade, elle souffle que “ la petite est plus en sécurité maintenant qu’avant ”. Que “ ça devait finir comme ça un jour ou l’autre ”.

Il y avait bien un père, un homme de 51 ans, qui passait de temps en temps à la ferme. Il aurait voulu les aider. Il n’y est jamais arrivé.

Anja n’avait aucune blessure physique. Elle vivait de bouillies. Parfois, elle se glissait parmi le bétail. Elle ne savait dire que quatre mots: “ mama ”, “ hallo ” (salut), “ Muh ” (meuh) et “ miezi ” (minou). La gamine ne marchait quasi pas, faute d’os suffisamment solides. En fait, les vaches sortaient plus que la fillette. Elle ne connaissait même pas l’existence d’un arbre, d’un brin d’herbe. Aujourd’hui, Anja sort dans le jardin de l’hôpital pour enfants où elle est placée. Avec son petit sac à dos, toujours. Elle ramasse tout: fleurs, feuilles, pommes de pin, qu’elle ramène dans sa chambre. Anja a une moitié d’enfance à rattraper.

Anja apprend à jouer et à faire des phrases

Placée dans une clinique spécialisée, Anja à tout à apprendre, avec l’aide de thérapeutes. Ses premiers jours de liberté, la fillette ne voulait pas quitter sa chambre, n’osant surtout pas approcher des escaliers, ces inconnus. Mais bonne nouvelle, selon une proche, elle “ très curieuse de tout ”.

Jusqu’où pourra-t-elle réparer ses traumatismes? “ À 8 ans, il y a une possibilité de récupérer. Mais il n’y a pas de règle absolue ”, explique Lucienne Strivay, de l’université de Liège. Auteur d’un livre sur les “ enfants sauvages ”, cette anthropologue rappelle le cas de Genie, une enfant américaine séquestrée jusqu’à 13 ans, découverte juste après le succès du film de Truffaut sur ce thème. “ Genie a récupéré une partie de linguistique, mais pas la syntaxe. Mais elle savait se faire comprendre autrement, à sa façon, unique! N’ayant eu pour rare contact qu’un imper en plastique, elle a gardé une fascination pour cette matière. ”

La guérison passe par une approche pluridisciplinaire (logopède, psychologue). Mais attention au forcing de l’institutionnalisation: il ne faut pas passer de rien à… tout! “ Il faut une immense patience, un bon bain social, sans exigence de résultats ”, précise Mme Strivay. “ Il faut laisser l’enfant prendre les choses à son rythme, ne pas trop se retourner. ” Sinon, on risque de le “ casser ”. Et avoir un résultat finalement aussi catastrophique que la situation de séquestration.

Elle ne sait pas bien marcher, ni parler

Faute de lumière, d’air frais, de nourriture équilibrée, Anja, 8 ans, souffre de nombreux retards. La fillette, qui a grandi quasi parmi les vaches, ne savait prononcer que quelques mots, comme un bambin, quand son existence a été découverte à la mi-juin. Aucune phrase cohérente, là où toutes les fillettes de son âge composent déjà des rédactions.

Un retard de langage, mais aussi de croissance. Rachitique, victime de terribles carences alimentaires, Anja a passé huit années en confinement, ses quatre murs ne lui permettant que d’effectuer des mouvements restreints. Conséquences: ses os et ses articulations sont déformés, pas assez solides pour la porter. Ses jambes en “ O ” (l’inverse du “ X ”) rendent sa marche difficile, pour ne pas dire complètement anarchique. Elle ne connaît absolument pas les aliments solides et n’accepte donc que les liquides.

La petite fille ne présentait aucune blessure physique volontaire. Sa maman ne la maltraitait pas “ corporellement ”. Mais l’absence de stimulations sensorielles (comme la lumière du jour) et sociales (contacts humains), l’isolement, mènent à un syndrome appelé “ nanisme psychosocial ” ou encore syndrome de “ Kaspar-Hauser ”. Du nom du plus connu des “ enfants-placard ”, découvert en 1828 à Nuremberg, portant juste un bout de papier disant qu’il avait 16 ans. Le gamin aurait grandi dans un réduit sombre, alimenté par un inconnu, avec juste un cheval à bascule pour compagnon.

Cette pathologie typique des enfants abusés de cette façon, regroupe différents symptômes, comme ceux d’Anja: retard psychomoteur, intellectuel et hormonal, trop faibles poids et taille, troubles du sommeil, insensibilité à la douleur, appétit et soif sans limites et misère affective. Certaines victimes peuvent mourir précocement, parfois juste à cause du changement de nourriture.

Publié par Jean dans Prisonniers de la solitude | RSS 2.0

12 Réponses à “Anja, par C. Vrayenne”

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  1. Juan dit :

    Je ne crois pas que ce soit stupide. Mais enfin je ne le vis pas.

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  2. Cathy - 375 dit :

    En effet ! Mais j’y retrouve ausssi pas mal de points communs sur les réactions : la méfiance , le non « Je » Mais  » Cathy dit, Cathy va faire » , le besoin d’avoir des repères affectifs. C’est stupide n’est-ce pas ?

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