21-08-2007

Ma solitude, de Colette

Ma solitude, cette neige de décembre, ce seuil d’une autre année ne me rendront pas le frisson d’autrefois, alors que dans la nuit longue je guettais le frémissement lointain, mêlé aux battements de mon cour, du tambour municipal, donnant au petit matin du 1er janvier, l’aubade au village endormi… Ce tambour dans la nuit glacée, vers six heures, je le redoutais, je l’appelais du fond de mon lit d’enfant, avec une angoisse nerveuse proche des pleurs, les mâchoires serrées, le ventre contracté… Ce tambour seul, et non les douze coups de minuit, sonnait pour moi l’ouverture éclatante de la nouvelle année, l’avènement mystérieux après quoi haletait le monde entier, suspendu au premier rrran du vieux tapin de mon village.
Il passait, invisible dans le matin fermé, jetant aux murs son alerte et funèbre petite aubade, et derrière lui une vie recommençait, neuve et bondissante vers douze mois nouveaux… Délivrée, je sautais de mon lit à la chandelle, je courais vers les souhaits, les baisers, les bonbons, les livres à tranche d’or… j’ouvrais la porte aux boulangers portant les cent livres de pain et jusqu’à midi, grave, pénétrée d’une importance commerciale, je tendais à tous les pauvres, les vrais et les faux, le chanteau de pain et le décime qu’ils recevaient sans humilité et sans gratitude…
Matins d’hiver, lampe rouge dans la nuit, air immobile et âpre d’avant le lever du jour, jardin deviné dans l’aube obscure, rapetissé, étouffé de neige, sapins accablés qui laissiez, d’heure en heure, glisser en avalanches le fardeau de vos bras noirs, coups d’éventails des passereaux effarés, et leurs jeux inquiets dans une poudre de cristal plus ténue, plus pailletée que la brume irisée d’un jet d’eau… O tous les hivers de mon enfance, une journée d’hiver vient de vous rendre à moi ! C’est mon visage d’autrefois que je cherche, dans ce miroir ovale saisi d’une main distraite, et non mon visage de femme, de femme jeune que sa jeunesse va bientôt quitter…
(Les Vrilles de la vigne, 1908)

1. « aubade » : concert donné à l’aube sous les fenêtres de quelqu’un.
2. « avènement» : arrivée, venue.
3. « tapin » : celui qui bat du tambour.
4. « pénétrée d’une importance commerciale» : convaincue de jouer un rôle commercial important
5. « le chanteau de pain » : morceau d’un grand pain ; « décime» : dix centimes. Termes rares et régionaux.
6. « passereaux » : oiseaux de petite taille.

Quel bonheur d’avoir découvert ce texte de Colette, sur la solitude.

Publié par Jean dans Auteurs | RSS 2.0

2 Réponses à “Ma solitude, de Colette”

  1. Juan dit :

    Bonsoir Isa !

    Je vais bien, merci ! Et toi ?

    J’ai une grande admiration pour le style de Colette. Je l’ai lu très tôt notemment  » Le Blé en herbe « . J’ai lu aussi les lettres de sa mère, Sido. J’en parlerai.

    Les hivers de mon enfance sont plus neigeux que ceux d’aujourd’hui. Mais je ne regrette rien.

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  2. Bonsoir Juan,
    Ce texte de Colette te fait-il penser aux hivers de ton enfance?
    Comment vas-tu ce soir?

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