21-08-2007

Lettre à la solitude, de Michèle Assante

Je reviens d’un voyage au cœur d’une contrée emmitouflée dans la lenteur du rythme. Qui est contraint d’y séjourner, dessaisi de la liberté de fuir, qui prend le temps d’accueillir cette lenteur en lui touche alors l’incroyable puissance souterraine de l’immobilité apparente, la force irradiante d’une énergie close sur elle-même. L’extrême lenteur pétrit imperceptiblement mais efficacement la pâte d’où se remodèlera le geste.

Je reviens d’un voyage au centre d’une terre fertile, un quelque part réfractaire à une quelconque localisation, où s’enracine le mouvement – une aire tout entière repliée sur son mystère, inabordable par la parole –, point de rencontre entre le corporel, le psychique, l’affectif, le spirituel… et tant d’autres réalités innommables… (point de rencontre ou point d’émergence ?).

Au retour d’un voyage aussi étrange des quelques mots qui racontent s’échappe l’essentiel.

L’essentiel ? Une métamorphose en soi ?

Ce voyage instruit sur la facticité d’une certaine question du sens. Lorsque ce qui charpente votre espace familier fond brutalement, lorsque vous perdez la maîtrise de votre corps comme de votre réflexion, lorsque le quotidien se dérobe, la simple certitude d’être là, et que les autres soient là – c’est-à-dire en vie –, la prise de conscience de posséder l’essentiel, rendent caduque et malvenue toute interrogation sur le sens de la vie.

Vous êtes là, inactif, immobile, inutile, et vous accueillez chaque instant avec une infinie reconnaissance. Vous découvrez que ce rien, cette immobilité, c’est la vie.

Vous êtes là, passif, et vous sentez la sève vitale qui flue et reflue, sans discontinuité, qui nourrit d’une même substance les faits les plus spectaculaires comme les détails les plus insignifiants ; vous savourez votre sensation ; vous êtes fondamentalement heureux.

Maintenant le plus difficile reste à faire. Comment ne pas trahir ? Parfois un sentiment de nostalgie s’éveille en moi : la nostalgie du passé inconscient, de l’avant, du temps de l’immortalité ; la nostalgie du passé proche aussi, protecteur en dépit d’une impossibilité à être. La nostalgie du passé me guette face à l’effroi du temps à venir : serai-je capable de donner forme à l’enseignement dont cette épreuve est porteuse ?

Maintenant la question du sens surgit différemment.

Souvent mes périples nocturnes me déversent dans l’écheveau embrouillé des couloirs de métro. Je tourne à droite, bifurque à gauche, reviens sur mes pas, traverse un quai, cherche en vain un repère. Les multiples flèches affichées en tout sens me donnent le tournis. Je suis au point de départ, mais après ? Comment trouver la bonne direction ?

Je ne sais.

Je sais seulement qu’il me faut avancer. La marche arrière pétrifierait. Tenter de retourner vers là d’où je viens, tenter de retenir ce qui se refuse à être retenu, anéantiraient la valeur de sa traversée.

Je reviens d’un voyage dans un lieu étrange. Maintenant ici tout est à redécouvrir, y compris moi-même.

Publié par Jean dans Textes | RSS 2.0

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