17-08-2007

Cyril Payen : Les enfants sauvages de l’Angkar

Terrés dans la jungle

Mao ignore quel jour il est né. Il pourrait tout au plus mentionner une saison, mais il ne parle pas. On lui donne 12 ans. Son père corrige: «Il en a 16.» Le corps dépigmenté, marron et blanc, couvert de cicatrices, il reste prostré du matin au soir au pied de sa cabane sur pilotis, ou il joue, comme maintenant, avec l’élastique qui retient ses cheveux.

Il s’entend bien avec les petits enfants de ce village sans électricité situé au bout d’une piste cabossée à 20 kilomètres de la frontière vietnamienne, dans la province du Ratanakiri. Ils sont à peine plus âgés que le propre fils de Mao, né il y a deux ans quelque part dans l’épais maquis de l’extrême nord du Cambodge.
Le mariage de ses parents, sa naissance, son propre mariage avec une menuh prey, une fille de la forêt, la paternité: le destin de toute la famille de Mao est lié à la jungle depuis ce jour de 1979, il y a vingt-cinq ans, où quatre familles khmères rouges ont choisi de déserter, puis de s’évanouir dans les bois, alors que les tanks vietnamiens entraient dans leur village. Partis à douze personnes, ils ont réapparu à trente-trois en novembre dernier, au Laos, très loin du village. Une génération de cavale, de marches forcées, sans aucun contact humain extérieur. Les armes ont été jetées le premier jour. Les souliers ont tenu une semaine. Les pantalons, dix ans. Ensuite, il a fallu faire avec les moyens du bord. La communauté s’est vêtue d’écorces d’arbres. Les enfants ont appris à jouer sans bruit, dans la terreur d’une capture par les Khmers rouges ou les Vietnamiens. Obsédés par leur survie, ils ont peu varié leur quotidien. La chasse pour les hommes, la cuisine pour les femmes, un changement incessant de camp, le froid la nuit, les longues pluies de mousson et l’espoir qu’un jour ils reviendraient au village.


«Nous nous sommes égarés au bout de quelques jours, explique le père de Mao, ensuite, nous nous sommes enfoncés toujours plus profondément. Après, j’ai perdu les mots et l’écriture.» Il a aussi oublié les mois et les semaines. Aujourd’hui, cet homme de 40 ans ressemble à un vieillard. Ses enfants, qui caressent des pneus de voiture, font cinq ans de moins que leur âge. C’est l’arithmétique de l’exil dans la jungle. Ils n’ont guère parlé pendant toutes ces années. Mao ignorait ce qu’était un village. Il n’avait jamais vu de canard, ni d’homme blanc, ni de chemise ou encore cette Mobylette dont il rêve maintenant, quatre mois après son arrivée dans la civilisation.
Personne n’explique pourquoi le groupe a décidé, un jour, de quitter le maquis. «Je me suis résigné à me faire tuer par les Vietnamiens plutôt que de continuer dans ces conditions», avance le père. Renvoyés au Cambodge par la police d’immigration laotienne, ignorants de la marche du monde pendant vingt-cinq ans, ils apprennent la mort de Pol Pot et la fin de la guerre.

En souriant, il reconnaît: «On aurait pu rentrer plus tôt!» Mao crache du sang depuis deux semaines. Comme sa mère, morte au début de l’année. Une violente toux secoue toute la communauté, rattrapée par un cortège de maladies, paludisme, bronchite, tuberculose
Sous l’oeil du chef du village, lui-même un ancien cadre khmer rouge, une femme un peu ronde s’avance. Son groupe de 250 personnes a quitté la jungle en 1999, après vingt-deux ans d’errance. Il y avait des dizaines de groupes, des milliers de fuyards en 1979. Tout le monde serait rentré. «Et ces trente-trois-là seraient bien les derniers.» Alors, n’y a-t-il plus personne dans la jungle? Beaucoup, y compris le gouverneur du Ratanakiri, n’en sont toujours pas si sûrs.

Publié par Jean dans Prisonniers de la solitude | RSS 2.0

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