15-08-2007

Le goût de la solitude, de Edgar Blaustein

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Solitude, de Dominique Dardek 

Il y a deux ans, j’ai vécu la rupture d’une relation. Involontaire de ma part — ma copine avait décidé de partir. Je n’étais pas habitué à ce genre de situation, car j’avais passé toute ma vie adulte autour de deux relations, presque sans intervalle entre les deux. A l’age avancé de trente-deux ans, je me trouvais seul pour la première fois de ma vie. Et j’étais obligé de mesurer à quel point ma vie avait été fondée sur une relation avec une autre personne. Ma situation a remis en cause tout ce que je faisais travail, amitié, activité politique, loisirs, même la nourriture.

J’ai passé quelques mois comme dans le brouillard. Rien ne me semblait solide. Je me sentais de nouveau adolescent. D’abord j’ai essayé de continuer ma vie comme si de rien n’était passé. Impossible. Enfin, j’ai compris la nécessité d’apprendre à vivre seul, ou au moins de supporter la solitude. J’ai retrouvé quelques petits plaisirs des choses que j’avais oubliées dans ma vie de couple, remplie d’engagements, de choses à faire et de conversations animées. J’ai recommencé le jogging. C’était au moins une : activité solide, concrète, corporelle. Je montais sur la colline derrière ma maison et, au bout de vingt minutes, je me trouvais dans la forêt de séquoias, au sommet, tout essoufflé. L’effort, même la fatigue, était agréable. Ça me tirait hors de moi-même, de mon état renfermé.

Les vacances approchaient. D’habitude, j’allais en montagne. Avec ma copine, bien entendu. Mais plus de copine. Quoi faire ? Pendant trente ans, j’avais marché dans les montagnes, mais jamais seul. J’ai décidé que j’étais adulte, et que j’irais seul. Ma décision fut favorisée par manque de choix : impossible de rester en ville toutes les vacances. Et me voilà, sur le franc ouest de la Sierra Nevada à la fin de l’après-midi. Avec quelqu’un, j’aurais attendu le jour suivant avant de commencer la marche. Mais seul, je suis pris par une peur de rester inactif, donc je commence tout de suite. Je marche vite, comme un animal poursuivi. Au crépuscule je m’arrête et je monte ma tente. Je mange rapidement, un bout de fromage et du pain. Pas la peine de cuisiner. Je dors, mal. Je me lève tôt le matin. Pas question de rester seul dans «  l’intimité  » de ma tente. En fait, il n’y a pas d’intimité. Je suis frappé, voire bouleversé, par l’incomparable majesté des montagnes. Je me sens tout à fait incapable d’accepter seul toute cette beauté. Je veux crier à quelqu’un «  Oh wow ! Regarde ça !  » Mais il n’y a personne. Le crier à moi-même ? Ça n’a pas de sens.

Je marche et je marche. Progressivement j’apprends à apprécier, pour moi seul, la marche, mon loisir préféré, mais que j’ai aimée jusqu’ici en relation avec une autre personne. Je marche où je veux, mange quand j’en ai envie, dors quand je suis fatigué. C’est moi qui décide. Pas de discussion, donc pas de disputes ; mais j’ai du mal à accepter cette liberté. Je pense à la chanson de Janis Joplin «  Bobby McGee  » : «  Freedoms just another word for nothing left to lose…  » (La liberté ce n’est qu’un autre mot pour « rien à perdre »). Eh bien, me voilà libre.

J’aime tellement marcher. Pour la première fois de ma vie, je peux marcher sans arrêt, et je le fais. Mon côté macho n’est pas limité par la présence d’une autre. Un grand plaisir de me lever le matin, de regarder une montagne au loin, de marcher toute la journée et d’y arriver le soir. Je peux aller jusqu’au bout, marcher jusqu’au point d’être crevé. Je ne peux plus dire que c’est «  elle  » qui m’empêche de faire ce que je veux. Donc, je suis obligé de décider si vraiment je veux le faire.

Je fais les courses. Un plaisir, de voir tous les légumes, les fruits : une vraie richesse. C’est la fin de la saison, et les fraises sont très belles, et pas chères. J’en achète deux barquettes. Le lendemain, un samedi, je me rends compte que les deux amis avec qui je partage mon appartement sont partis pour le week-end. Je n’ai pas pensé à inviter quelqu’un pour dîner. Qui va manger les fraises ? Elles vont pourrir. Tout d’un coup, je me rends compte que MOI, je peux les manger, tout seul. Révélation. Moi, j’ai mes propres envies. Je mange les fraises. Je me sens coupable. Ce n’est pas correct de consommer tout ça, seul. Mais je m’excuse. Après tout, je n’ai pas le choix. On ne peut pas laisser pourrir de la nourriture.

La deuxième fois que je fais les courses, j’ose me poser la question «  Que veux-tu manger ?  » Une nouvelle façon de penser. Moi, la première personne du singulier du verbe vouloir. J’ai toujours aimé la nourriture en fonction des avis des autres. J’achetais pour faire plaisir à ma copine, à des invités, à des mecs avec qui j’habitais. Maintenant j’apprends à me faire plaisir à moi-même. Et à penser que c’est une raison suffisante pour faire quelque chose. Ce n’est pas facile. Souvent je me sens paresseux. Il faut un grand effort pour faire la cuisine quand on est seul. Souvent je grignote, sans manger un vrai repas de toute la journée. Je me sens infantile est-ce que je ne suis pas assez adulte, assez responsable pour m’occuper de moi, pour manger correctement ? J’arrive à un compromis je fais des «  burritos  » (haricots rouges avec fromage, frits dans une galette). C’est vite fait, mais c’est tout de même chaud, et je peux dire que je me suis fait à manger.

Être seul. Pourquoi est-ce si difficile ? Je pense à des ermites, à des écrivains qui ont passé plusieurs années beaucoup plus seuls que moi. Après tout, je voyais mes collègues chaque jour. Et même si j’avais perdu une amie privilégiée, il me restait d’autres amitiés en fait, des amitiés aussi importantes. En quoi consistait cette «  solitude  » ? Je n’étais pas si seul. Et en tous cas, d’où venait la difficulté ? Être seul, c’est être avec soi-même. Est-ce que je me trouve si ennuyeux que ça soit si pénible de me trouver sans une autre présence pour diluer ma propre présence ?

Publié par Jean dans Textes | RSS 2.0

2 Réponses à “Le goût de la solitude, de Edgar Blaustein”

  1. Jean dit :

    De rien, c’est bien normal puisque tu viens sur le mien !

    Je sais j’en fais trop… mais je suis comme ça !

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  2. bonjour Jean!!
    merci pour ton p’tit mot sur mon site. C’est tres sympa. je prendrai le temps de lire ton site plus en profondeur… que de contenu!!
    je reviendrai
    biz
    audrey

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