12-08-2007

Khalil Gibran : De la vie

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La Vie est comme une île perdue dans l’océan de la solitude, une île dont les rochers seraient nos espérances, et les arbres nos rêves, dont les fleurs seraient notre solitude et les ruisseaux nos aspirations.
Votre Vie, ami, est une île séparée de toutes les autres îles et régions. Quel que soit le nombre de bateaux qui quittent vos rivages pour d’autres pays, quel que soit le nombre de flottes qui y accostent, vous serez à jamais une île séparée, souffrant les affres de la solitude et aspirant au bonheur. Les autres hommes ne vous connaissent point et ils sont loin de compatir à votre solitude ou de vous comprendre.
Je t’ai aperçu mon frère quand, assis sur ton monticule d’or, tu te réjouissais de tes richesses.
Tu étais fier de tes trésors et ancré dans la conviction que chaque poignée d’or amassée tisserait un lien invisible entre les désirs et les pensées d’autrui et les tiens propres.
Dans mon imagination tu apparaissais en grand conquérant, conduisant ses troupes à l’assaut des forteresses de l’ennemi.
Mais quand à nouveau je regardai, je ne vis plus qu’un cœur solitaire se languissant derrière ses coffres d’or, qu’un oiseau affamé dans une cage dorée à la mangeoire vide.
Mon frère, je t’ai vu alors que tu étais assis sur le trône de la gloire.
Tout autour, le peuple t’acclamait comme sa majesté.
Il chantait les louanges de tes actes et magnifiait ta sagesse.
Les yeux étaient fixés sur toi comme sur un prophète et les chants des esprits réjouis montaient jusqu’à la voûte céleste.
Lorsque tu regardais tes sujets, je distinguais dans ton regard les signes du bonheur, de la puissance et du triomphe, tu paraissais être l’âme de leur corps.
Mais, quand à nouveau je regardai, tu étais seul dans ta solitude.
Debout près de ton trône, tu te tournais dans toutes les directions, les bras tendus, comme un exilé qui demanderait grâce et miséricorde à d’invisibles fantômes ou qui mendierait un abri, ne serait-ce que celui pouvant offrir chaleur et amitié.
Mon frère, je t’ai vu aimer une femme merveilleusement belle et poser ton cœur sur l’autel de sa beauté.
Quand je la vis te regarder, les yeux empreints de tendresse et d’amour maternel, je me dis: « Puisse vivre longtemps l’amour qui a chassé la solitude du cœur de cet homme et l’a uni à un autre coeur. »
Hélas, quand à nouveau je regardai, dans ton cœur aimant la solitude était enclose !
Il révélait tout haut ses secrets à la femme aimée, en vain.
Car, derrière ton âme pleine d’amour, je distinguai une autre âme solitaire.
Elle ressemblait à un nuage errant que tu eusses voulu transformer en larmes coulant dans les yeux de ta bien-aimée…
Mon frère, ta vie est comme une maison isolée, loin de toute demeure humaine.
Une maison où aucun regard étranger ne peut pénétrer.
Si elle était privée de lumière, la lampe e ton voisin ne pourrait l’éclairer.
Si elle était sans vivres, les garde-manger de tes voisins ne pourraient lui en procurer.
Si elle s’élevait dans le désert, tu ne pourrais la transporter dans le jardin d’autres hommes, labouré et cultivé par d’autres mains.
Si elle était construite au sommet d’une montagne, tu ne pourrais la descendre dans la vallée, parcourue par le pas d’autres hommes.
Mon frère, la vie de l’esprit s’écoule dans la solitude, et n’y aurait-il cette solitude et cet isolement, tu ne serais point ce que tu es, ni moi ce que je suis.
Sans cet isolement et cette solitude, j’arriverais à croire en entendant ta voix que c’est ma voix qui parle, ou en voyant ton visage que c’est le reflet de moi-même dans un miroir.

Publié par Jean dans Méditation | RSS 2.0

5 Réponses à “Khalil Gibran : De la vie”

  1. Isabelle - 80 dit :

    Bonsoir Jean,
    Je te souhaite une douce nuit à toi également….Bisous de la galaxie voisine!

    Dernière publication sur Isabelle SZLACHTA, une âme d'artiste : Plonéis, un vernissage en musique

  2. Jean dit :

    Bonjour Colibri !

    Merci, pour ton poème, et pour ta com. C’est vraiment gentil.

    Je garderai un lien avec toi…

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  3. colibri - 01 dit :

    bonjour jc
    merci pour ton petit mot sur mon blog, je suis ravie de voir que mon petit texte t’ait plu.
    ne sachant où te répondre, je me suis permise de le faire ici
    c’est avec plaisir que j’accepte que tu copies mon poeme sur ton blog
    colibri

  4. Jean dit :

    Bonjour Isa !

    Je n’ai pas la source. Lorsque je l’ai trouvé hier soir, j’ai immédiatement ouvert le Prophète. Il n’y figure pas. Mais j’y ai retrouvé un texte sur la solitude que j’avais oublié et que je copierai ici.

    L’idée que chacun est une ile me plait beaucoup et Proust pensais que chacun était une galaxie.

    Mais quoi qu’en dise tout ce beau monde, il y a, et je choisis une périphrase pour le dire, une  » sortie  » pour l’homme et la femme, à cette solitude et à cet isolement : La Vallée des Roses ! Dans le sens découverte de l’autre et don de soi. Et c’est par elle qu’il faut passer pour connaitre la vie, l’altérité et surtout soi-même, et toutes les philosophies ne peuvent rien contre elle et Courbet le savait bien, tout comme Diderot d’ailleurs.

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  5. Isabelle - 79 dit :

    Bonjour Jean,
    Je ne connaissais pas ce texte de Khalil Gibran. Il aurait pu être dans « Le prophète », mais je ne pense pas qu’il y soit. Je regarderai tout à l’heure…
    Deux phrases me frappent en plein coeur. L’image de l’oiseau affamé dans une cage dorée à la mangeoire vide, et celle de l’âme solitaire ressemblant à un nuage errant….
    Je m’y retrouve. A deux cents pour cent.
    Je t’embrasse.

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