28-07-2007

65) Solitude

070728gorgone.jpgJ’erre en ces lieux qui me semblent si familiers. Tellement vides, des souvenirs écornés aux couleurs passées me reviennent peu à peu. Des souvenirs de joies et de rires. Des souvenirs d’un temps jadis.

Les souvenirs, le dernier refuge du naufragé, mes souvenirs sont les morceaux épars de mon bateau auxquels je m’accroche désespérément pour ne pas sombrer, pour ne pas m’oublier moi-même.

Est-ce le jour…où peut être la nuit. Je ne sais plus. Je ne reconnais pas ces lieux étranges et pourtant il me semble y avoir toujours vécu. J’essais de me rappeler d’avant…

A quoi bon se souvenir…

Aujourd’hui tout me semble si vide, si sombre. Je regarde pensivement le soleil à travers les carreaux ternes de la grande verrière. On dirait qu’il me nargue, bien loin de mon existence solitaire, il contemple ma déchéance de son air hautain et inaccessible. Je me rappel encore avec émotion de la première fois que je l’ai vu. Immensément haut, immensément aveuglant. Sa beauté n’avait d’égale que cette douleur quand mes yeux d’aveugle se sont posés sur lui la première fois. Encore un souvenir…

Mais à présent…J’aime flâner dans le vieux parc aux heures crépusculaires. Bercée par les ombres troubles, je rêve d’ailleurs. J’aime sentir la brise du vent courir sur ma peau, la sentir frissonner au contact de sa caresse glaciale. Je m’enivre de cette relation éthérée et je soupire avec tristesse quand l’aube pointe ses chauds rayons ardents, maudissant ma solitude. Alors je rentre au manoir avec le goût acre du vague à l’âme.

Il me semble ne pas avoir toujours vécue ici, du moins c’est ce que je crois. Je n’en suis plus si sure à présent. Tout me semble si lointain, j’ai vécu la plus grande partie de ma vie dans un monde de sons et de frôlements ; un bandeau sur les yeux ; je n’ai jamais eu la chance de voir mes parents, mes amis…le monde.

Depuis combien de temps suis-je ici…je ne sais plus, je me rappelle d’une fête…somptueuse, il y avait des rires et des chants, du bruit…énormément de bruit, j’entendais les musiciens donner le meilleur de leur art. La musique, j’aimais la musique. J’imaginais le monde au travers des mélodies, rêvant aux sons des luths et des mélopées un univers de couleur qui m’était inaccessible. Une musique délicate qui doucement égraine ses notes. Mais cela fait si longtemps à présent, et le silence, compagnon de ma solitude, a étendu sa chape de plomb désormais.

Aujourd’hui les salles jadis remplies des rires des vieilles duchesses trop poudrées résonnent sinistrement sous mes pas et la poussière macule chaque recoin comme une délicate couche de neige. Même ces idiotes statues figées dans leur rictus de douleur semblent ternies et fades dans leur immobilité de pierre.

Pourtant je n’ai pas toujours vécue seule, je me rappel avoir été aimée et chérie il y a bien longtemps, couverte d’amour et de tendresse, ma vie était bercée d’illusion sur ma vrai nature, je pensais être comme eux, j’aurais tout fait pour leur amour, même braver les interdis.

Et c’est pour eux que j’ai retiré le bandeau qui me masquait les yeux depuis ma naissance, juste pour goûter un peu de ce monde si longtemps caché à mon regard, juste pour voir leurs doux visages.

…Mais depuis les voix se sont tues…

Je ne suis pas comme eux ; je ne suis pas comme vous, les éclats de miroir dans mes yeux maudits me le rappellent chaque fois que je regarde mon reflet dans l’eau…tout comme ces serpents qui dansent sans trêve sur ma tête.

Note: Pour ceux qui n’auraient pas comprit: le personnage principal est une gorgone, cette créature mythique coiffée de serpents dont le regard change en pierre l’imprudent qui la regarde.

Publié par Jean dans Poésies | RSS 2.0

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