09-07-2007

Villes, solitude et compagnie, par Christophe Gallaz

La ville est un amoncellement. C’est un sédiment. Dans la ville il y a des traces et des fragments d’expériences accomplies par les humains depuis le fond des âges. C’est un empilement sans signatures forcément connues ou certifiées de désirs, de craintes, de besoins, d’actes réussis ou ratés, de songes tranquilles ou désespérés, et d’étirements vers l’absolu. C’est un récit dont nous pouvons conjecturer le déroulement en filigrane de toute ville, Tokyo, Londres, Paris, Genève ou Lausanne. Et ce récit s’ordonne en deux pans opposés autour d’un seul axe – qui est celui du sentiment de solitude.

La ville est d’une part une construction contre le sentiment de solitude, d’autre part une fabrique de solitude conçue comme telle. Tout discours décrivant la ville comme un lieu qui ferait exclusivement se rencontrer les êtres, et qui les mettrait exclusivement en état d’intelligence mutuelle, de politique au sens communautaire du terme, et de culture, serait stupide. Il relèverait de la promotion publicitaire propre aux Offices du tourisme, et désignerait essentiellement l’aveuglement de celle ou de celui qui, périssant de nostalgie campagnarde, n’oserait l’avouer tant l’imprégnerait sa terreur de paraître à ses congénères arriéré, conservateur et bouseux.

Nous avons tous besoin d’éprouver un sentiment de solitude. Nous sommes faits pour cela. Notre naissance est une précipitation de notre être dans un mélange de solitude et de congénères. Nous avons tous besoin que notre sentiment de solitude visite constamment notre sentiment de côtoyer ceux-ci. Seul le sentiment de solitude rend le côtoiement de nos congénères fertile. Seul le sentiment de solitude nous permet de faire nôtre ce que nous prélevons auprès d’eux. Notre sentiment de solitude est la condition qui permet à chacun d’entre nous de dépasser notre échelle individuelle – et ce dépassement de l’échelle individuelle est la condition qui permet à chaque communauté de se maintenir ou de progresser en état de civilité. Si nous n’éprouvions pas notre content de sentiment de solitude, nous ne serions ni des êtres aptes à l’existence en société, ni des êtres capables d’étirer notre âme en direction des étoiles et des dieux.

L’histoire millénaire de la ville est moins celle d’une massification démographique, marchande ou communicante que celle d’un tracé constamment réadapté de la solitude ressentie par les humains au cours des âges. C’est ce tracé qu’il faut essayer de déceler ou de conjecturer. Entre le sentiment de solitude ressenti par nos ancêtres anonymes au fond de leurs paysages d’avant les âges historiques répertoriés, et le sentiment de solitude éprouvé par nos congénères et nous-mêmes aujourd’hui, au fond des supermarchés commerciaux ou des multisalles de projection cinématographique, il y a des similitudes, il y a des constantes, et bien sûr tout a changé.

*** Le récit de la ville commence dans la forêt primitive et par elle. Avant que le moindre refuge naturel fiable ne soit trouvé, ni que le moindre refuge artificiel ne soit construit, grottes ou maisons agrégées en villages, l’espace habité par les humains n’est que taillis, clairières à peine dégagées, portions solides de marécages et bords de rivières, de fleuves et de mers ou d’océans.

L’insécurité règne alors dans la mesure où la menace et le risque peuvent survenir de n’importe où, sous n’importe quelle forme et n’importe quand. L’humain s’approprie pourtant déjà mentalement le décor ambiant pour s’en faire une instance familière et lui prêter la compétence de signifier l’existence et la fidélité d’une protection tutélaire. La forêt, dans le même temps qu’elle suscite l’inquiétude et le qui-vive permanents, devient le champ symbolique de la vie préservée, et surtout de la vie qui réapparaît nécessairement après la mort. Le pressentiment inquiétant de cette mort toujours possible est compensé par le pressentiment rassurant que mille autres présences frémissantes se tiennent postées dans les parages, sous l’égide de puissances invisibles attentives à tout.

Des dizaines de milliers d’années plus tard, je veux dire aujourd’hui, l’expérience de la forêt primitive subsiste, sous d’innombrables formes allant du regret à la transposition, dans l’expérience quotidienne que font les citadins de leur décor. Ceux-ci se précipitent dès qu’ils le peuvent à l’orée des villes les plus up-to-date afin de rejoindre leurs périphéries arborées, pour y faire rôtir un gigot de bétail domestique qui puisse leur évoquer d’antiques cuissots d’aurochs ou de sanglier; à moins qu’ils y courent à perdre haleine dans leurs survêtements de jogging, comme s’ils étaient pourchassés jusque dans leur inconscient par d’inexplicables prédateurs; à moins qu’ils se promènent dans la futaie bétonnée des immeubles-tours au cœur d’une métropole, investis de la même impression qui gouverne les faucons pèlerins à New York, ces rapaces en voie de diminution partout ailleurs sur la planète, mais qui prospèrent en ces lieux parce qu’ils croient là-bas se percher et nicher sur des falaises inaccessibles au-dessus d’un terrain de chasse grouillant de proies – tandis que les humains croyants ou bigots se pressent de leur côté sur le chemin des cathédrales, à la fois avatar minéralisé des sous-bois anciens peuplés de troncs sculptés, lieu de clair-obscur imitant la pénombre sylvestre, et champ d’adoration conçu pour invoquer les dieux qui veillent dans le ciel au-delà des flèches imitant les cimes.

Qu’il séjourne dans la forêt primitive ou qu’il fréquente les forêts policées ou converties dans la pierre architecturale du XXIe siècle, c’est toujours le même équilibre subtil que l’humain s’efforce d’établir entre un sentiment de réconfort induit par le voisinage de ses congénères et un sentiment de solitude – seul propice à ses émotions telluriques comme à ses émotions sacrées. L’accroissement quantitatif et qualitatif des villes au fil des générations, ou ces étapes décisives du progrès qui s’appellent l’invention de l’eau chaude et du fil électronique à couper le beurre, n’y ont strictement rien changé. A mesure que l’Histoire avance, nous continuons à munir toutes les pratiques et tous les chantiers de la modernité de ce que nous supposons apte à nous tenir lieu de ces feuilles et de ces ramures qui nous allégeaient jadis de leur frémissement, ou de ces branches et de leurs dentelles qui nous faisaient entrevoir le ciel, afin que nous puissions percevoir le seul battement de notre cœur.

***

Ensuite, au hasard de ses déambulations forestières, l’humain découvre une caverne où s’abriter. D’emblée celle-ci lui procure une sensation contradictoire, qui restera sienne à l’intérieur de tous ses logements ultérieurs successifs et déterminera profondément sa complexion psychologique, jusqu’à la nôtre au sein des mégalopoles actuelles: d’une part elle le préserve physiquement de l’extérieur, et favorise sa mise en communauté familiale, mais d’autre part elle l’empêche de s’impliquer dans un processus de socialisation plus large, et le dépouille de toute affinité concrète et de toute solidarité pratique avec l’univers naturel, ses hôtes animaux et végétaux, et le jeu des saisons. Le huis clos rocheux tout à la fois protège et incarcère.

L’humain sait comment répondre à ce piège. Il commence à dessiner et à peindre sur les parois de son refuge la silhouette de ses propres congénères, particulièrement des animaux qu’il pourchasse ou se contente d’apercevoir en battant la campagne. Ces tracés polychromes augurent beaucoup d’éléments à venir. Ils annoncent de façon singulière non seulement l’art de la représentation figurative et non-figurative, et non seulement l’art fondé sur la mise au point et l’usage de langages parlés puis écrits, mais aussi cette habitude, acquise infiniment plus tard, d’équiper toutes les demeures humaines de hublots, de claires-voies, de lunettes, de lucarnes, de fenêtres et de baies vitrées les plus panoramiques possibles. C’en est au point qu’on peut dire de l’art, comme on peut dire de la fenêtre et de la baie vitrée, exactement ce qu’on a dit tout à l’heure de la ville succédant à la forêt primitive: ils sont pensés par l’humain à la fois pour constituer ses moyens de partage et d’échange avec autrui, et pour constituer ses moyens d’éprouver un sentiment de solitude intime.

Quand vous contemplez un dessin de bison tracé sur une paroi de la grotte de Lascaux ou de Chauvet, une œuvre de Raphaël ou de Picasso dans un musée, ou quand vous regardez le décor environnant par la fenêtre de votre appartement de Bremblens ou des Pâquis, ce n’est pas seulement que vous vous efforcez de rencontrer l’Autre et les Autres dans l’espace extérieur où ils se tiennent par principe. C’est aussi que vous choisissez de vous maintenir à distance de cet Autre et de ces Autres pour que, tout en les apercevant, vous n’en soyez pas excessivement atteint et puissiez continuer à jouir de votre irréductible quant-à-soi. Et c’est aussi que vous vous enfuyez mentalement du refuge même que vous avez élu pour vous y loger, afin de quitter momentanément le milieu concentrationnaire et pourtant élu qu’incarne votre famille, votre clan ou votre tribu. La culture inaugurée dans les cavernes de jadis, muée de nos jours en industrie consensuelle par tous les pouvoirs séculiers en exercice, et la fabrication des fenêtres et des baies vitrées, attestent aussi ce champ de silence et de vide grâce auquel je tente de me retrouver à mi-chemin des Autres et de ceux que je nomme «les miens».

***

L’étape suivante est celle des madriers que l’on arrime les uns aux autres pour en constituer des façades de bois montées en charpente, et celle des murs assemblés pierre à pierre, et du chaume ou des ardoises que l’on pose en toiture par-dessus. De la caverne élaborée par la nature, on passe à la maison fabriquée. L’artificiel paraît, et la main de l’humain s’enorgueillit. Se mettre à l’abri n’est plus une possibilité que dispensent la bonne fortune naturelle ou quelque ordonnateur céleste. C’est une conquête sur l’espace ambiant, une victoire volontaire sur l’adversité, une démonstration du pouvoir humain sur le donné qui préexiste à son action. La tournure de l’esprit humain est amorcée, qui finira par investir en la dévastant l’intégralité du globe terrestre aux XXe et XXIe siècles, à force de supposer celui-ci reconstructible à l’envi, c’est-à-dire en principe destructible sans conséquence qui ne soit réversible.

Ces circonstances modifient la relation, déjà connue depuis les temps de la forêt primitive, qu’entretient l’humain entre son besoin de côtoyer ses congénères et celui d’éprouver un sentiment de solitude. Un curseur équipe désormais cette équation. En s’avérant capable de configurer les domaines de son habitat, la forme et bientôt les dimensions de son domicile, l’humain devient maître d’un choix qui deviendra l’un des enjeux majeurs de l’art politique. Il peut soit ne pas concourir à l’établissement de ce qu’on appellera plus tard des villes, soit s’entasser progressivement avec ses congénères dans ces villes, géographiquement et spatialement parlant, de manière à former ce qui s’appellera plus tard le peuple, soit s’isoler dans l’entassement même de ce peuple, pour se confiner dans ce qui s’appellera plus tard le quant-à-soi des sages et des philosophes, ou dans le quant-à-soi des bourgeois, ou dans l’autisme social et culturel, ou dans l’anonymat régénérateur ou désespérant au sein de la foule. Et il peut, surtout, régler la proportion respective de ces différents termes.

Le tissu bâti des villes actuelles n’est donc pas la résultante de paramètres exclusivement dictés par la géographie naturelle, l’Histoire, la conjoncture économique et ce que l’art politique peut gérer de tout cela. Il est aussi la cristallisation de cette dialectique déjà ressentie face aux parois de la caverne, qui protègent l’humain tout en l’enfermant dans son propre champ domestique, tout en le disjoignent du domaine extérieur où se tiennent les Autres.

Comment procéder? Faut-il allonger les barres de logements collectifs, de telle sorte que chaque humain se sentant solitaire entre ses quatre murs à lui, se réjouisse de n’être pas le seul à se sentir ainsi? Faut-il plutôt les élever en gratte-ciel, pour que chaque humain se sentant oppressé par «les siens» gagne sur eux un privilège de solitude croissant au fil des étages – à force d’acquérir suffisamment de vue, justement qualifiée d’imprenable, qui lui permettre de se recueillir grâce à l’immensité du vide céleste? Et si ni l’option de l’allongement des barres de logements collectifs ni celle de leur élévation ne font solution au problème, comment accomplir ce rituel crucial qui commande au Moi d’empoigner un manche à balai pour frapper le plafond de la cuisine ou du salon quand les Autres nous envahissent par trop de bruit? 

***

Entre les chaumières, les immeubles locatifs ou les ensembles de gratte-ciel, on trace aussitôt des chemins, des ruelles, des rues ou des avenues. Il s’agit évidemment de faciliter grâce à ces infrastructures vouées au passage des humains et des marchandises tout ce qui relève du partage ou de l’échange entre eux, et concourt par conséquent à la constitution du tissu communautaire qui les englobe dans sa trame, au sein de laquelle peuvent à leur tour transiter la parole et les gestes utiles autant que la parole poétique, qui sont les moyens de la culture et de l’économie.

En certains secteurs de certaines villes actuelles, celles-ci fussent-elles grandes, ces voies de circulation produisent leur pesant de liens interhumains effectivement positifs. Autour des bâtiments d’habitation s’établissent en effet l’épicerie, le salon-lavoir et le café-restaurant, et non loin de ces derniers l’office postal et la bibliothèque publique, qui tous ensemble instituent ce qu’on désigne par l’expression «vie de quartier». Paris elle-même est truffée de ces zones post-villageoises, dont chaque piéton s’imagine et dit encore aimer le «pavé» – alors même que ce dernier a disparu depuis longtemps, pour s’endormir de son meilleur sommeil archéologique, sous l’asphalte ou le béton rendus indispensables par l’avènement du trafic automobile et les impératifs du moindre coût.

Mais dans le même temps qu’elles nous dispensent ce bénéfice de côtoiement, les voies de circulation nous valent aussi leur pesant de liens interhumains négatifs, au sens moins moral que quasiment technique du mot. Les chemins, les ruelles, les rues et les avenues sont en effet les lieux d’une abrasion formidable. Elles abolissent celle ou celui que j’y croise au gré de mes pas. Quand je marche en ville, j’accomplis une opération dont la caractéristique essentielle est mon indifférence éprouvée vis-à-vis de l’Autre. Et non seulement essentielle, cette caractéristique, mais nécessaire.

Il se passe en effet, au gré de ma progression le long des voies de circulation urbaines, exactement ce qui passe quand je regarde le journal télévisé du soir. Si je me trouvais alors en état de sympathie réelle avec les damnés de la planète dont le tourment filmé me bombarde quotidiennement, j’imploserais de douleur et ne pourrais de surcroît regarder le journal télévisé du lendemain. Autrement dit je deviendrais dysfonctionnant et contribuerais à gripper l’appareil télévisuel ambiant, élément cardinal de la machine économique globale. De même, si je consacrais toute l’attention possible aux passantes et aux passants que je croise sur les voies de circulation urbaines, je serais insupportablement gavé de leur personne ou de leur figure. Et à supposer que je n’en sois pas insupportablement gavé, je concourrais à muer la ville en un rassemblement d’humains perpétuellement crypto-fusionnels ou crypto-fusionnés, une sorte de grumeau total constitué de badauds et de bavards à plein temps, au lieu d’être un espace où les identités et les énergies se désagrègent suffisamment pour s’agencer en dispositif productif.

A nouveau rayonne ici, on le constate, l’équilibre que l’humain tente immémorialement d’établir entre son premier besoin de côtoyer ses congénères et son second besoin d’éprouver un sentiment de solitude. Mais cette étape-ci transforme radicalement l’entreprise. Jusqu’ici l’humain s’était contenté, pour se préserver de l’excès de présence invasive représenté par ses congénères, de se barricader derrière les murs de sa caverne puis de sa maison. Cette fois, purement et simplement, il les efface mentalement autour de lui. Il les abolit. Il leur enlève la réalité de leur présence à ses côtés. Se sentir anonyme au milieu de la foule est le résultat de ce crime insigne et permanent que nous avons graduellement appris à commettre non seulement contre l’humanité qui nous environne en ville, mais aussi contre celle qui nous environne au-delà de la ville, et dont nous apercevons l’image qu’en diffusent la presse écrite et la télévision.

C’est en cela que la ville moderne est un lieu tragique, adjectif dont le dictionnaire nous explique qu’il évoque «une situation où l’homme prend douloureusement conscience d’un destin ou d’une fatalité qui pèse sur sa vie, sa nature ou sa condition même». En ville nous sommes en état de conflit intérieur forcé. Pour que nous y survivions comme les créatures méditantes et pensives que nous sommes, nous devons continuellement y faire disparaître l’Autre, dont la présence innombrable déborde en proportions affolantes nos compétences d’accueil et de gestion fraternels – alors même que son côtoiement nous réchauffe incomparablement. A leur manière, les arts plastiques et cinématographique attestent ce forfait obligatoire. Après avoir manifesté durant des millénaires la volonté de faire apparaître la silhouette humaine, au gré de stylisations successives infinies, ils s’instituent depuis le début du siècle dernier comme une tentative de la faire disparaître au gré de tous les moyens imaginables: brisée par le cubisme de Pablo Picasso, dissoute sur la toile par Francis Bacon, ou démontée puis remontée sur grand écran par Jean-Luc Godard. Aucune de ces démarches artistiques ne vise autre chose qu’à visiter l’attente angoissée du spectateur type admirant l’œuvre, qui est un spectateur majoritairement citadin, et réclame par conséquent la disparition des figures aperçues sur la toile ou dans les salles obscures pour s’aménager personnellement l’espace d’un quant-à-soi nourricier.

***

Maints politiciens de notre époque, et beaucoup de ceux qui se penchent en intellectuels sur le thème de la ville, ne comprennent pas ce schéma. Imprégnés comme la majorité d’entre nous par des savoir-penser ruraux résiduels tenaces, par leur inavouable mélancolie personnelle face au temps qui passe et transforme nos décors et nos modes d’existence, et par leur souci démagogique de s’attacher leur électorat du secteur tertiaire qui regrette encore basiquement l’odeur des pommes cueillies dans le verger grand-maternel, ils voient moins dans le sentiment de solitude éprouvé par les humains dans la ville moderne la marque d’un désir peut-être mal satisfait que celle d’une fatalité compacte – contre laquelle il faut par conséquent lutter par tous les moyens, notamment ceux qui seraient susceptibles d’évoquer, sur un mode idéalement jardiné, la verdure ancestrale.

C’est ainsi que la dimension poétiquement tragique de la ville évoquée tout à l’heure fait l’objet d’une réception prosaïquement mélodramatique. La ville n’est pas comprise en tant que telle. Elle n’est pas comprise comme un avatar lointain de la forêt primitive, différent de cette dernière matériellement, bien sûr, de même que son tissu bâti n’est pas compris comme un avatar lointain des cavernes, des maisons et des villages édifiés au fil des âges. Je fais l’hypothèse que ce qui se joue dans l’esprit des humains par rapport à ces décors successifs n’a presque pas changé. Nous avons besoin d’éprouver un sentiment de solitude en ville comme nous avions besoin de l’éprouver dans la forêt puis à l’abri de nos cavernes, de nos maisons et de nos villages.

Le problème est que nous n’osons pas penser cela. Nous n’osons pas penser la ville comme un lieu propice à l’état de solitude qui nous est nécessaire. Le sentiment de solitude que nous ressentons dans la ville vient faire injure, dans notre esprit, à l’idéal que nous assignons au fait de la ville, et qui est un idéal de rassemblement convivial. Le sentiment de solitude que nous ressentons dans la ville, nous ne savons pas le faire nôtre. Nous le confondons avec l’inverse du progrès. Nous ne savons pas comment l’exploiter. Nous le dénigrons parce qu’il consacre trop notre impuissance à le comprendre. Rares sont celles et ceux qui cherchent à savoir de quelle extase ou de quel langage le sentiment de solitude est peut-être la matrice ou la condition. Nous nous aveuglons à son propos tant nous regrettons le sentiment de solitude ancien, si positivement connoté par nos congénères au cours des siècles – celui dont nous allons rechercher désespérément les souvenirs médiocres à l’orée des villes en rejoignant leurs périphéries arborées, pour y faire rôtir un gigot de bétail domestique apte à nous évoquer d’antiques cuissots d’aurochs ou de sanglier, ou pour y courir à perdre haleine dans nos survêtements de jogging – à moins que nous nous pressions sur le chemin des cathédrales, ces forêts minérales imitant la pénombre et la futaie sylvestres.

Nous sommes encore trop arriérés pour vivre en ville, sans doute. Nous n’avons pas évolué dans la même mesure que s’est produite l’évolution durant les siècles de la forêt primitive à la caverne, puis aux maisons construites artificiellement, puis aux villages. A moins qu’il faille penser et dire exactement l’inverse, qui ne change peut-être rien: nous nous sommes intégralement trompés, les millénaires se sont écoulés en nous amenant à l’inverse de ce qui nous aurait convenu, et les villes ne sont pas faites pour nous.

Publié par Jean dans Textes | RSS 2.0

Laisser un commentaire

Chawki |
Une autre vision du monde |
Y'en A Marrrrrre |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | rednoize propaganda
| La vie d'une copropriété
| DES BOUTS DE NOUS...