05-07-2007

Robinson Crusoé, par Bernard Noël

Personnage du roman homonyme (1719) de Daniel de Foë. D’abord une image d’Epinal : un homme vétu de peaux de chèvres, nanti d’un haut chapeau pointu et d’un immense parasol, également en peaux, un fusil à la main, un autre en bandoulière, et la ceinture chargée d’une hache, d’un couteau et d’une poire à poudre ; puis, quand l’imagination a rêvé sur tout cet attirail, le visage de l’homme naît, impose sa présence et raconte son histoire. Dès lors, on ne se demandera jamais quel est son caractère. Son nom suffit qui fait lever une île, au jour le jour conquise et habitée. Tout en lui s’identifie à sa patience quotidienne, à sa besogne inlassablement poursuivie pour se créer des conditions de vie acceptables et repousser le découragement. Son aventure tient en quelques mots : jeté sur une île déserte, il y a vécu durant plus d’un quart de siècle.  L’intérêt de cette aventure ne vient pas cependant de la situation dramatique qui la commande, il est centré sur les conditions journalières de la « résistance » et de la vie de Robinson : comment il réussit à se nourrir, à se vêtir, à se loger ! Pas d’épopée ni d’angoisse métaphysique, mais le récit de ce qu’il y a apparemment de plus banal au monde ; la puissance inépuisable du travail ; thème unique qui est développé par l’accumulation de faits précis : Robinson récupères des vivres, des armes, des outils, Robinson bâtit, etc.  Le sens de cet effort, à la fois humble et prodigieux, est multiple : pour l’homme du XVIIIe s., le marin et le colon, il représentait l’épreuve la plus terrible et le moyen de la surmonter ; pour Rousseau, qui fit la réputation littéraire du livre, la vie de Robinson était  » le plus heureux traité d’éducation naturelle « , et il n’en voulait pas d’autre pour servir de base à l’instruction et à la formation d’Emile ; pour nous, enchaînés par la vie moderne et « dévitalisés  » par elle, l’île déserte apparait plutôt comme un moyen de retrouver une vie épanouie et complète. On peut, ainsi, utiliser Robinson au gré des systèmes et des siècles, le rêver ou le penser, cela prouve son extraordinaire vitalité mythique, mais  » cela  » se développe à côté d’elle. Lui reste intact. Si l’on interroge son visage, son moi d’homme,  on y découvre une force anonyme, qu’on peut baptiser, la force « Robinson », mais qui représente seulement une des constantes de l’humanité : « l’invincible patience dans la misère, l’application infatigable et indonmptable résolution dans les circonstances les plus décourageantes qui soient » (De Foë) ; d’ou sa valeur éternelle et l’éternelle présence de Robinson, chacune pouvant toujours puiser à son exemple.

Par ailleurs, bien qu’il s’adjoigne tardivement la compagnie de Vendredi, Robinson est l’homme seul. Prisonnier au secret dans son île déserte, il ne lui suffit pas de survivre matériellement, il doit encore écarter le vertige et la folie de la solitude. Malraux a écrit que, seuls trois livres résistaient à la prison : Don Quichotte, Robinson Crusoë et L’Idiot. C’est justement que chacun est une leçon de résistance à la solitude. Ce que Don Quichotte par l’amour et l’imagination, Muichkine par la sainteté, Robinson y arrive par le travail quotidien. Et telle est son ultime leçon : la labeur journalier a le pouvoir de nous faire retrouver les autres et de nous libérer de l’angoisse d’être seul.       

Publié par Jean dans Livres, Textes | RSS 2.0

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