01-07-2007

Robinson comme personnage philosophique

Robinson n’est pas qu’un personnage romanesque. Il thématise différents degrés de solitude, tous pris dans le cercle vicieux de l’origine. Robinson personnifie la situation initiale d’une série idéologique, celle de l’origine qui, des philosophes des Lumières à la phénoménologie, ne cesse de se dérouler, en dépit des changements de décors. Mais Robinson, illustration d’une genèse manquée, organise aussi la mise à nue critique des robinsonnades. Il est l’instrument d’une démonstration.
La masse considérable des réécritures du Robinson Crusoé de Defoe ( 1719 ) circonscrit le domaine précis de la situation expérimentale : le naufrage, la vie dans la solitude, la sortie de l’île. Si toutes les réécritures sont critiques à l’égard du personnage thématique et des paramètres de l’expérience, elles ne dénient jamais la fonction opératoire et démonstrative de Robinson. Mais la critique et l’entreprise de démystification de l’ancêtre thématique étaient déjà à l’oeuvre chez Defoe. Il semble que Robinson prélude à l’ensemble de l’instruction du procès de l’origine : il est le personnage d’une anticipation critique.

[ La bibliographie robinsonnienne est énorme. On retient surtout aujourd'hui la reprise de Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique ( puis, pour les enfants, Vendredi ou la vie sauvage ), mais la liste est longue : Robinson allemand ( Campe, 1779 ), Les Robinsons suisses ( Wyss, 1813 ), L'île mystérieuse ( Verne, 1874 ), Suzanne et le Pacifique ( Giraudoux, 1921 )... Gérard Genette fait une brillante et savoureuse analyse des variations sur l'hypotexte de Defoe dans Palimpsestes, la littérature au second degré ( comprend aussi de belles analyses des variations sur L'Odyssée, Don Quichotte, Macbeth, Werther ). Pour Defoe, la meilleure analyse philosophique se trouve chez Macherey, Pour une théorie de la production littéraire ; pour Tournier, c'est bien sûr Deleuze, dans Logique du sens. ]

Robinson Crusoé orchestre la solitude. Elle s’entend en termes moraux et religieux : c’est une retraite, une disposition au commerce avec Dieu. Robinson est le récit de la bonne solitude ( cf. Pléïade, p.605 ), une solitude où le monde est embarqué. L’affairement de Robinson dessine une solitude pragmatique, loin de la solitude métaphysique qui porte l’âme à la mélancolie, lorsque nul soutient ne peut être trouvé dans  » l’approbation d’autrui « . La solitude du philosophe est en effet celle d’un exilé, d’un débarqué du monde :  » je suis d’abord effrayé et confondu de cette solitude désespérée où je me trouve placé dans ma philosophie et j’imagine que je suis un monstre étrange et extraordinaire qui, pour son incapacité à se mêler et à s’unir à la société, a été exclu de tout commerce humain et laissé complètement abandonné et sans consolation  » ( Hume, Traité de la nature humaine, I, 4, 7, ‘Conclusion de ce livre’, pp.356-357 ).
Le personnage de Defoe ne répond pas à ce portrait : sa solitude doit révéler ce qu’est un homme, en dehors d’une nature humaine héroïque. Ce sont les vertus de l’homme ordinaire que Robinson doit incarner par sa douloureuse expérience. Le roman fait le récit d’un thème majeur de la philosophie anglaise : le déclin de l’idée de gloire, le mépris des vertus héroïques. Avant son naufrage, Robinson ne voulait pas reconnaître sa condition d’homme ordinaire et moyen, que son père avait exaltée comme étant la seule voie de la reconnaissance et du bonheur :  » remarque bien ceci, dit le père de Robinson à son fils, et tu le vérifiera toujours : les calamités de la vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre humain ; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n’est point exposée à autant de vicissitudes que le haut et le bas de la société ( … ) La condition moyenne s’accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes les jouissances : la paix et l’abondance sont les compagnes d’une fortune médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la société, tous les agréables divertissements et tous les plaisirs désirables sont les bénédictions réservées à ce rang « . Parce que l’homme ordinaire est le plus enclin aux relations sociales il ne peut demeurer seul. C’est pourquoi l’humanisation progressive de Vendredi vient rétribuer la condition moyenne de Robinson et faire la démonstration du caractère premier du social chez l’homme. Or, le ressort de cette humanisation est le sentiment de sympathie dont la philosophie anglaise a, encore une fois, exalté les valeurs :  » nous ne pouvons former aucun désir qui ne se réfère pas à la société. La parfaite solitude est peut-être la plus grande punition que nous puissions souffrir. ( … ) Quelles que soient les autres passions qui nous animent, orgueil, ambition, avarice, curiosité, désir de vengeance ou luxure, leur âme, le principe de toutes, c’est la sympathie ; elles n’auraient aucune force, si nous devions les dégager entièrement des pensées et des sentiments d’autrui  » ( Hume, op.cit., II, 2, 5, ‘Notre estime des riches’, p.467 ). La sympathie est un mécanisme d’inférence passionnelle : la reconnaissance chez autrui des effets d’une émotion la fait ressentir en nous ; de même, l’identification des causes prochaines d’une émotion nous la fait ressentir par anticipation.  » C’est de ces causes ou de ces effets que nous inférons la passion : ce sont eux qui engendrent notre sympathie  » ( idem, III, 3, 1, ‘Origine des vertus et des vices naturels’, p.701 ). Robinson est donc aussi un récit sur la genèse des sentiments moraux et de la sociabilité ( cf. Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, pp.24-29 ), c’est encore une fois un discours sur l’origine, qui désigne ici le mécanisme sympathique comme étant la source des distinctions morales et le principe d’extension des autres passions humaines.
Bergson lit aussi Robinson comme un livre sur la source des sentiments moraux, où le moi social est immanent au moi individuel.  » En vain on essaie de se représenter un individu dégagé de toute vie sociale. Même matériellement, Robinson dans son île déserte reste en contact avec les autres hommes, car les objets fabriqués qu’il a sauvés du naufrage, et sans lesquels il ne se tirerait pas d’affaire, le maintiennent dans la civilisation et par conséquent dans la société. Mais un contact moral lui est plus nécessaire encore, car il se découragerait vite s’il ne pouvait opposer à des difficultés sans cesse renaissantes qu’une force individuelle dont il sent les limites. Dans la société à laquelle il demeure idéalement attaché il puise de l’énergie ; il a beau ne pas la voir, elle est là qui le regarde : si le moi individuel conserve vivant et présent le moi social, il fera, isolé, ce qu’il ferait avec l’encouragement et même l’appui de la société entière  » ( Les deux sources de la morale et de la religion, p.9 ). Il y a un moi social qui tient lieu de  » spectateur impartial  » ( Smith ), qui est là, même au degré zéro de la civilisation :  » si l’on admet, ne fût-ce que théoriquement, une ‘mentalité primitive’, on y verra le respect de soi coïncider avec le sentiment d’une telle solidarité entre l’individu et le groupe que le groupe reste présent à l’individu isolé, le surveille, l’encourage ou le menace, exige enfin d’être consulté et obéi  » ( idem, p.66 ).
D’une façon beaucoup moins ‘sociologique’ Deleuze prolonge un peu la lecture bergsonienne, en doublant cependant l’immanence du social dans l’individuel d’une transcendance de la forme ‘autrui’ au regard phénoménologique ; il voit dans le Vendredi de Tournier l’illustration d’une thèse sur autrui : autrui est une structure transcendantale du champ de perception, il est une catégorie qui ‘possibilise’ le rapport au monde.  » La solitude n’est pas une situation immuable ( … ). C’est un milieu corrosif qui agit sur moi lentement, mais sans relâche et dans un sens purement destructif. ( … ) Autrui, pièce maîtresse de mon univers… Je mesure chaque jour ce que je lui devais en enregistrant de nouvelles fissures dans mon édifice personnel. ( … ) Partout où je ne suis pas actuellement règne une nuit insondable. ( … ) Et ma solitude n’attaque pas que l’intelligibilité des choses. Elle mine jusqu’au fondement même de leur existence  » ( Ven-dredi ou les limbes du Pacifique, pp.52-54 ).
Robinson est un personnage conceptuel : à partir d’un point de départ lui même variable, oscillatoire, la solitude, il éclaire les différentes séries de l’origine ( sociale, historique, psychologique, passionnelle, économique ), mais il montre surtout la constitution idéologique de ces séries. C’est ce que l’expression devenue célèbre de robinsonnade désigne.
Ainsi, lorsque Marx affiche son intention de définir la production matérielle, socialement déterminée, il s’en prend aux ‘robinsonnades’ des économistes qui ont mystifié la production par anticipation.  » Le chasseur et pêcheur singulier et singularisé, par lequel commencent Smith et Ricardo, fait partie des plates illusions des robinsonnades du XVIIIème siècle, lesquelles n’expriment nullement, comme se l’imaginent certains historiens de la civilisation, une simple réaction contre des excès de raffinement et un retour à l’état de nature mal compris. ( … ) C’est une apparence, la simple apparence esthétique des petites et grandes robinsonnades  » ( Contribution à la critique de l’économie politique, Introduction de 1857, p.149 ). Les économistes du XVIIIème ont projeté dans leur définition de la production l’individualisme bourgeois, ils ont ‘inventé’ la production comme étant une fonction politique de la société bourgeoise en devenir. C’est cette projection que désigne le terme de robinsonnade : la rêverie romanesque des économistes qui se prend au piège du commencement et oblitère ce qui n’est jamais qu’un résultat historique. Marx peut même reconnaître en Robinson Crusoé une anticipation, qui dénonce avec brio le mysticisme circulaire de l’origine dans lequel verseront les économistes bourgeois.  » Il s’agit en réalité d’une anticipation de la ‘société civile-bourgeoise’ qui se préparait depuis le XVIème siècle et qui, au XVIIIème, fit des pas de géant vers sa maturité  » ( ibid ).
C’est une semblable robinsonnade que stigmatise à son tour Engels dans son Anti-Dühring : l’illusion d’une violence originelle qui serait la source de l’exploitation, cette sorte de ‘chute originelle’ par laquelle Robinson asservit Vendredi au lieu de le considérer comme son frère. Dühring, prenant cet exemple célèbre, croit pouvoir prouver à moindre frais que c’est par la violence, c’est-à-dire par un acte politique que débute l’exploitation de l’homme par l’homme. Mais si Robinson,  » l’épée à la main « , fait de Vendredi son esclave, il a besoin d’autre chose que son épée pour parvenir à ses fins ( faire de Vendredi un instrument de production ). La violence n’est pas la vraie cause de l’exploitation.  » Un esclave ne fait pas l’affaire de tout le monde. Pour pouvoir en utiliser un, il faut disposer de deux choses : d’abord des outils et des objets nécessaires au travail de l’esclave et , deuxièmement, des moyens de l’entretenir petitement. Donc, avant que l’esclavage soit possible, il faut déjà qu’un certain niveau dans la production ait été atteint et qu’un certain degré dans l’inégalité soit intervenu dans la répartition  » ( Anti-Dühring, p.189 ). Certes, Robinson asservit Vendredi l’épée à la main, par une forme de violence, mais  » même dans les îles imaginaires des robinsonnades, les épées, jusqu’ici, ne poussent pas sur les arbres  » ( idem, p.195 ). Dühring semble ignorer ce que n’importe quel ouvrier connaît,  » que la violence protège seulement l’exploitation, mais qu’elle n’en n’est pas la cause ; que le rapport entre capital et travail salarié est la cause de son exploitation et que ce rapport est né de façon purement économique et non par voie de violence  » ( idem, p.182 ). Par robinsonnade il faut entendre, encore une fois, le mythe de l’origine. Et l’oeuvre de Defoe anticipe ce mythe, le joue et le déjoue en même temps, montrant par là plus de clairvoyance que n’en ont eu ses nombreux lecteurs.
Quant à la rêverie sur l’origine, il faut dire en effet que  » Defoe n’est jamais lui-même complètement tombé dans cette idéologie, dans la mesure où il est le premier à donner les éléments de sa critique, et cela explicitement. ( … ) Defoe est peut-être le seul auteur d’anticipation, dans la mesure où il a su alimenter en images ceux qui sont venus après lui  » ( Macherey, Pour une analyse se la production littéraire, p.267 ). Robinson est l’instrument d’une expérimentation, où le thème de l’origine est progressivement filé. Il est en cela  » l’ancêtre thématique  » des figures de l’origine du XVIIIème : Condillac, Buffon, Diderot, Maupertuis et Rousseau. Defoe anticipe cependant les lectures critiques du roman de l’origine, puisqu’il falsifie l’origine : elle est circulaire, elle a au départ ce qu’elle vise à la fin. C’est ce qu’illustre l’épave où Robinson trouve les instruments de conquête de l’île, mieux : la matérialisation, à travers les objets techniques, des séries industrielles historiques. Le point d’origine n’existe pas. Cependant, le travail et le temps ( les deux grands protagonistes de l’aventure ) déterminent, à partir d’une fausse origine, le procès d’appropriation de l’île : l’île devient  » mon île « , l’avènement d’une autarcie économique et politique. La facticité du  » départ idéologique « , la coïncidence du résultat avec le point de départ, l’immense capital de temps ne peuvent néanmoins combler la distance qui sépare Robinson de la société. Si la société lui est donnée  » en germe « , avec l’épave, la genèse est malgré tout ratée.  » C’est que la société est pour lui un attribut, une ‘propriété’ : il lui est impossible de procéder à sa totale reconstruction  » ( Macherey, idem, p.233 ).

Robinson opère lui-même la critique de la série idéologique de l’origine. L’expérience de Robinson est démonstrative de l’échec, de l’illusion mythique de toute robinsonnade. Ancêtre thématique des figures de l’origine, comme par exemple la statue de Condillac, Robinson personnifie la dévaluation du commencement nu, de la pauvreté absolue. Deleuze n’a pas tort lorsqu’il qualifie la robinsonnade de ‘perversion’ : l’image de l’origine présuppose toujours ce qu’elle est chargée d’édifier.

Publié par Jean dans Textes | RSS 2.0

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