11-05-2007

Les enfants sauvages

Justin Arnault

En cette première moitié de XIXe siècle, les enfants sauvages constituent un thème fort prisé, non seulement des écrivains romantiques mais aussi du grand public. Les histoires d’enfants abandonnés à eux-mêmes, à leur naissance, ou élevés par des animaux, soulevaient des questions d’ordre philosophique sur la nature humaine, la différence qui existe entre l’animal et l’homme. Les savants, eux, se sont mis à les prendre comme des objets d’études, non seulement médicales mais aussi sociales, morales, linguistiques, suscitant des polémiques sur l’acquisition du langage, de la connaissance, des valeurs sociales ou morales.

En fait, dès l’antiquité déjà, on se posait ce genre de question. Au IIIe siècle de l’ère chrétienne, Arnobe, né en Numidie, a développé l’idée selon laquelle, l’être humain n’est pas aussi différent qu’on ne le croie de l’animal : c’est seulement l’apprentissage, à la fois lent et pénible, qui en fait un homme. Un enfant isolé, à la naissance, des autres hommes, continuerait donc à vivre comme un animal, sans langage ni sens moral. Les idées d’Arnobe seront reprises, dans une perspective matérialiste, au XVIIIe siècle par un auteur comme La Mettrie, pour montrer que l’âme dépend du corps: l’esprit ne vient pas à ceux qui ne connaissant pas le développement physique, qui sont maintenus dans un état sauvage. La Mettrie cite des cas connus à son époque : les enfants-ours, découverts en 1669 et en 1694 en Lituanie, qui grognaient et n’avaient aucun sens religieux ou moral. Mais parallèlement à ces idées, le thème de l’enfant sauvage a été également pris comme argument pour prouver le caractère inné de la foi et du sens moral : même isolé de ses congénères, même élevé sans langage ni aucun apprentissage, l’homme acquiert de lui-même, par le libre exercice de ses sens, le sentiment spirituel. Ces idées développées par Ibn toyal, dans son fameux roman philosophique, Hayy Ibn Yaqdhan, ont été reprises par les auteurs européens, dont l’anglais Daniel Defoe et l’Espagnol Baltasar Gracian. L’ouvrage de ce dernier, El Criticon ou l’homme détrompé, raconte l’histoire d’un naufragé, Critile, philosophe, donc homme de raison, sauvé par un jeune homme vivant à l’état de nature sur une île déserte. Les deux hommes vont vivre ensemble et engager de longs débats, confrontant, le jeune sauvage, son expérience matérialiste, le philosophe, sa critique de la raison pratique.
A la fin du XVIIIe siècle, quelques romans mettant en scène des enfants sauvages, ont été publiés. C’est le cas de Victor ou l’enfant de la forêt, de Ducray-Duminil, publié avant la découverte de Victor de l’Aveyron ou encore Victorine, publié en 1789, et s’inspirant de la découverte de la jeune fille sauvage de Champagne. Il s’agit d’enfants abandonnés à la naissance, vivant dans un isolement total et récupérés, au cours de chasses ou de battues : c’est alors, pour ces enfants, un long apprentissage, avec ses réussites et ses échecs, pour les intégrer dans la société des hommes.
Au moment de la découverte de Kaspar, on connaissait plusieurs cas d’enfants sauvages, certains remontant au Moyen-Age. Beaucoup d’histoires semblent inventées ou en tout cas enjolivées, de manière à servir d’enseignement. C’est le cas de l’histoire la plus ancienne, l’enfant sauvage de Hesse. Cette région du centre de l’Allemagne est célèbre par ses forêts touffues, jadis, pleines de loups. C’est là que les frères Grimm ont recueilli une partie de leurs contes, dont le fameux Blanche-Neige.
Selon la chronique dite de Hesse, les évènements se seraient produits en 1304. Des chasseurs s’étaient rendus dans la forêt pour chasser les loups qui faisaient des ravages dans les troupeaux. C’est alors qu’ils découvrent, courant parmi les bêtes, une étrange créature : elle court comme les loups, avec la même rapidité, mais son corps n’est pas velu et son visage ressemble à celui des hommes. On découvre que c’est un être humain ! On parvient à le capturer et à le ramener parmi les hommes.
C’est un jeune garçon dont on ne parvient pas à déterminer l’âge exact. Mais on sait qu’il a été enlevé par une meute de loups alors qu’il avait trois ans et on avait cru, à l’époque, que les bêtes l’avaient dévoré. On avait organisé des battues pour le retrouver mais il avait disparu, sans laisser de traces. Il faut dire que les enlèvements d’enfants par les loups, notamment en période hivernale où les bêtes, chassées par le froid, faisaient des incursions dans les villages, étaient courants à l’époque.
La chronique nous apprend que non seulement l’enfant n’avait pas été dévoré par la meute mais que les loups l’avaient pris en charge, comme s’il s’agissait d’un de leurs petits. Ils l’avaient emmené dans une tanière, bien protégée des vents et du froid, l’avaient recouvert d’herbes et de feuilles et s’étaient blottis contre lui pour le réchauffer. Une louve qui avait mis bas l’avait allaité, plus tard, quand il a été en mesure de manger, les loups l’avaient nourri, en lui réservant les meilleurs morceaux de leur chasse. Ils avaient fait son éducation, en lui apprenant à courir, à sauter et à chasser comme eux. Il avait perdu la marche bipède et, comme les loups, courait à quatre pattes. Son corps s’était progressivement adapté à cette nouvelle façon de se déplacer : il faisait exactement tout comme les loups, courant, chassant et hurlant comme eux ! Ces loups, très «humains», contredisent, bien sûr, l’image que l’on se faisait alors du loup, en Europe : un animal cruel et sanguinaire, dévoreur d’hommes, image que les contes et la littérature populaire allaient répandre, pratiquement jusqu’au XXe siècle !
Il fallait refaire l’éducation de l’enfant sauvage de Hesse. On a mis beaucoup de temps pour l’habituer à manger de la viande et d’autres aliments cuits, on l’a forcé à marcher sur ses pieds, en lui faisant porter des attelles, on lui a fait porter des vêtements alors qu’auparavant, il allait tout nu… il a également appris à parler, on lui a enseigné les bases de la morale et de la religion et on n’a pas cessé de lui dire : «Tu n’es pas un loup mais un homme, tu dois te comporter désormais en homme !»
Mais un jour, alors qu’on lui répétait ces propos, l’enfant s’est écrié : «Comme je voudrais retourner parmi les loups ! Leur compagnie est bien meilleure que celle des hommes !» Une sentence inattendue dans cette Europe chrétienne du Moyen Age…
En 1341, soit près de quarante ans après la découverte de l’enfant sauvage d’Hesse, un autre enfant-loup était découvert. Comme le premier, il courait au milieu d’une meute de loups, à quatre pattes et tout nu, sautant et hurlant comme eux. On est parvenu, au prix de mille difficultés, à le capturer. Contrairement à l’enfant de Hesse, il a montré une forte résistance aux hommes, et, trompant la vigilance de ses gardiens, il s’est échappé, et s’est réfugié sous un banc. En dépit de tous les efforts, on n’a pas réussi à le faire sortir de son abri. Il a refusé également de prendre la nourriture qu’on a placé devant lui et, il est mort de faim. Comme dans le cas précédent, la socialisation tentée est un échec. Ces cas anciens, ont été l’occasion, pour les philosophes, de poser le problème de la relation de l’homme à la culture et à la nature, et souvent, ils vont servir d’argument pour une critique de la société, une récusation de la supériorité de l’homme sur l’animal.
Un cas célèbre, parce qu’il a suscité en Angleterre des polémiques est celui de Peter. Il a été découvert dans la campagne de Hamelin, en Hanovre, en 1724. lui aussi avait vécu parmi les loups et il se comportait comme eux. Comme le Hanovre dépendait alors de l’Angleterre, on l’avait offert à son roi, George 1er, un homme qui aimait les curiosités. Peter est exhibé à la cour et on venait le voir comme un animal. Les célébrités de l’époque, comme Swift, Pope et Defoe l’avaient rencontré et parlé de lui dans leurs œuvres.
Après avoir amusé un temps le roi et sa cour, Peter est confié à un médecin, un certain docteur Arbuthnot, pour faire son éducation. Le docteur, qui n’est pas un homme délicat, a des méthodes plutôt sévères. Il jugeait, en effet, que Peter n’était qu’un sauvage et qu’il fallait user, avec lui, de force pour lui inculquer les principes de la morale et de la vie en société. Ainsi, quand le jeune homme manifestait de la résistance et refusait de faire ce qu’on lui disait, il le frappait, aux jambes, avec une lanière de cuir. Comme on le ferait avec un animal pour le dresser.
Contrairement aux autres enfants sauvages, Peter n’a pas appris à parler. Selon le document anonyme qui traite de son cas, le Enquiry How the Wild Youth, il souffrait d’une anomalie, un filet latéral fixant sa langue au palais. Un médecin l’avait examiné et avait envisagé de couper le filet mais il avait renoncé, à la dernière minute, à pratiquer l’opération. Peter semblait avoir posé des problèmes au docteur Arbutnot qui, au bout d’une année, a fini par le retourner au roi. Le roi Georges et sa belle-fille Caroline vont se disputer à son propos. Finalement, on l’envoie dans une ferme où il va passer toute sa vie : une vie longue et heureuse, selon la chronique.
Peter est l’occasion pour des écrivains, comme Swift ou Defoe, pour faire une critique de la société, de se railler des hommes et de leur prétention à être supérieurs à la bête. On oppose la liberté et l’innocence de l’état naturel à l’hypocrisie de la société. On s’interroge aussi sur les capacités de l’être humain à s’adapter à son milieu et à se suffire à soi-même : Peter, comme les autres enfants sauvages, a pu survivre, avec ses faibles capacités physiques, dans un environnement très défavorable.
Au cours du mois de septembre 1731, une fillette, âgée de neuf ou dix ans, fait son apparition dans le village de Songy ou, selon d’autres sources, de Soigny : la confusion vient du fait que ces deux localités, qui se trouvent dans le département de la Marne, en France, sont voisines.
La fillette était vêtue de loques, elle avait les cheveux ébouriffés, le dos légèrement courbé, et ses mains puissantes avaient les pouces anormalement longs.
Elle a brusquement surgi de la forêt, tenant un gros bâton à la main. Un chien s’est précipité vers elle, elle lui assène aussitôt un coup et l’animal tombe, tué sur le coup. Puis, elle brandit son arme, en direction des hommes que cette vision effraye.
— Le Diable ! Le Diable !
On la poursuit mais elle court si vite qu’on ne parvient pas à la rattraper. Ses jambes semblent, malgré son âge, plus solides que celles d’un coureur expérimenté. On doit donc user de ruse pour la capturer.
On a alors découvert qu’il ne s’agit pas d’un démon mais d’un être humain et on a formulé l’hypothèse qu’il s’agit d’un enfant abandonné par sa famille dans la forêt. On n’a pas parlé, comme pour les autres cas, de loups ou d’un tout autre animal qui l’aurait élevée. Qu’elle ait survécu, seule dans la nature, sans aucune aide, relève du miracle. Il est difficile, en effet, d’imaginer un bébé subvenant lui-même à ses propres besoins, se protégeant des intempéries… Il y a aussi l’hypothèse que la fillette ait été abandonnée à un âge un peu plus avancé – trois ou quatre ans : mais là aussi, on ne peut concevoir qu’elle ait vécu seule, dans la nature.
On ignore d’où lui venaient les haillons qu’elle portait et on a supposé qu’ils lui avaient été donnés. On a parlé de vêtements de cuir, voire d’une fourrure : la fillette n’était pas vêtue mais avait le corps recouvert de poils !
Elle ne parlait pas, elle mangeait ses aliments crus. Peu à peu, la petite sauvage —qu’on a prénommée Marie-Angélique — s’est adaptée à la société des hommes. Elle a appris à parler, et elle est entrée en religion, finissant ses jours dans un couvent. Elle a gardé, toute sa vie, une souplesse physique extraordinaire, courant plus vite qu’aucun homme et nageant comme un poisson !
Selon certains auteurs modernes, Marie-Angélique appartient à une race humaine disparue, le Néanderthalien. On a trouvé dans le portrait que les témoignages de l’époque ont fait d’elle, des traits de cette espèce : face allongée, stature légèrement recourbée et surtout pouce anormalement allongé. Elle avait également une solide carrure, des bras puissants et une mâchoire très forte. On a aussi discuté de ces fameux haillons, vestiges d’un vêtement qu’une femme lui aurait donné, et on a conclu qu’il ne s’agissait pas de vêtement mais d’une fourrure naturelle : le corps de la fillette aurait été recouvert de poils ! Mais ce fait n’est pas établi et Angélique a été présentée, par la suite, comme une fillette tout à fait normale. En tout cas, elle est devenue une religieuse !
Celui qu’on a appelé «le garçon de Kronstadt» a été capturé, à la fin du 18e siècle, en Valachie, région de Roumanie, connue pour ses épaisses forêts… et ses vampires. Mais contrairement aux vampires, ce garçon ne fait pas partie des mythes mais a bel et bien existé. Boris Porchnev et Bernard Heuvelmans le citent dans leur ouvrage, L’homme de Néandertal est toujours vivant comme exemple d’homme primitif, appartenant à l’espèce dite du Néandertal et que l’on croyait disparue, remplacée par l’espèce actuelle, l’homo Sapiens. D’après les portraits qui ont été faits de lui, il avait le corps recouvert de poils, le front fuyant, les orbites enfoncées, le cou noueux, comme s’il était gonflé, les membres assez développés, les muscles saillants… Selon les deux auteurs cités, il ne s’agissait pas seulement de caractères néandertaliens, mais encore d’un néandertalien d’un type très archaïque.
Si ce portrait est conforme à la réalité, on se demande comment un tel homme ait pu servir alors que son espèce s’est éteinte depuis des milliers d’années. On a supposé que le garçon de Kronstadt appartenant à un groupe d’hominidés que l’isolement dans les forêts et les montagnes a réussi à sauvegarder. Cependant aucun autre membre de ce groupe n’a été retrouvé, en Valachie.
Autre trait du garçon de Kronstadt : il ne s’est jamais adapté à la vie des hommes. Selon Boris Porchnev et Bernard Heuvelmans, il souffrait d’autisme : «Il n’exprimait jamais le moindre sentiment. Quand on éclatait de rire ou simulait la colère, il ne semblait pas saisir ce qui se passait… Il regardait avec stupéfaction tout ce qu’on lui montrait, mais il détournait bientôt le regard, avec la même absence de concentration, sur d’autres objets. Quand on lui présentait un miroir, il regardait celui-ci, mais restait tout à fait indifférent de n’y point trouver son image.» L’autisme de ce garçon aurait été provoqué par un isolement prolongé : on a supposé, dans la foulée, que tous les membres de son groupe ont été autistes. Hypothèse difficile à envisager pour un groupe humanoïde !
Toujours à la fin du 18e siècle, un autre homme sauvage, appelé Jean de Liège, de la région de Belgique où il a été trouvé, présente des caractères de Néandertalien, notamment un corps velu, mais comme il a réussi à parler, on ne l’a pas classé, comme le garçon de Kronstadt, dans la catégorie des Néandertaliens.
Jean de Liège a quand même le corps massif, des traits archaïques, comme les orbites enfoncées, mais il a réussi à s’adapter peu à peu à la vie des hommes, en acceptant de porter des vêtements, de vivre en compagnie des hommes.
On a beaucoup parlé de la façon de parler de Jean : il s’exprimait mal, hachant les mots, avalant des consonnes. Mais selon les témoignages, s’il parlait mal, ce n’était pas à cause d’une déficience mentale mais plutôt d’une anomalie de son larynx. Comme on ne précise pas de quel type d’anomalie il s’agit, on reste perplexe : en quoi le larynx de cet homme était-il différent du nôtre ? Malheureusement aucune étude n’a été faite, ce qui laisse planer le doute sur les origines de Jean de Liège.
Le cas le plus célèbre d’enfant sauvage, avant l’apparition de Kaspar Hauser, est Victor de l’Aveyron. Il s’agit d’un enfant de sexe masculin, âgé d’une dizaine d’années, apparu à la fin du 18e siècle, dans la région de Saint-Sernin, en France. Il a déjà été aperçu dans les bois, quelques années auparavant, et on l’avait pris pour un loup. Trois chasseurs l’ont capturé et l’ont ramené dans leur village mais il a réussi à s’enfuir et à reprendre la vie sauvage. Ce n’est que quelques temps après qu’il a été de nouveau capturé et cette fois-ci on ne l’a pas laissé s’échapper. Il ne portait aucun vêtement, il était incroyablement sale et se montrait agressif quand on s’approchait de lui.
Ce cas suscite la curiosité et un ministre le fait venir à Paris. On tente de lui apprendre à parler et à lui enseigner les bonnes manières mais on s’y prend mal : l’enfant, non seulement ne parle pas mais aussi refuse de se soumettre aux règles qu’on veut lui imposer. Un médecin l’examine et déclare qu’il est atteint d’idiotisme et qu’on ne pouvait le récupérer. Ne sachant quoi faire de lui, on le place dans l’Institut des sourds-muets où le docteur Jean Itard le prend en charge.
Dans le premier rapport qu’il a publié en 1801, le docteur Itard expose l’état de Victor ainsi que l’a décrit Pinal.
«Procédant d’abord par l’exposition des fonctions sensorielles du jeune sauvage, le citoyen Pinal nous présenta ses sens réduits à un tel état d’inertie que cet infortuné se trouvait, sous ce rapport, bien inférieur à quelques uns de nos animaux domestiques ; ses yeux sans fixité, son expression, errant vaguement d’un objet à l’autre, sans jamais s’arrêter à aucun, si peu instruit d’ailleurs, et si peu exercé par le toucher, qu’ils ne distinguaient pas un objet en relief d’avec un corps en peinture ; l’organe de l’ouïe insensible aux bruits plus forts comme à la musique la plus touchante ; celui de la voix réduite à un état complet de mutité et ne laissant échapper qu’un son guttural et uniforme ; l’odorat si peu cultivé qu’il recevait avec la même indifférence l’odeur des parfums et l’exhalaison fétide des ordures dans sa couche était pleine. enfin, l’organe du toucher restreint aux fonctions mécaniques de la préhension des corps. Passant ensuite à l’état des fonctions intellectuelles de cet enfant, l’auteur du rapport nous le présente incapable d’attention, si ce n’est pour les objets de ses besoins, et conséquemment de toutes les opérations de l’esprit qu’entraîne cette première, dépourvu de mémoire, de jugement, d’aptitude à l’imitation, et tellement borné dans les idées même relatives à ses besoins, qu’il n’était point encore parvenu à ouvrir une porte ni à monter sur une chaise pour atteindre les aliments qu’on élevait hors de la portée de sa main… Il passait avec rapidité et sans aucun motif présumable, d’une tristesse apathique aux éclats de rire les plus immodérés ; insensible à toute espèce d’affections morales ; son discernement n’était qu’un calcul de gloutonnerie, son plaisir une sensation agréable des organes du goût, son intelligence la susceptibilité de produire quelques idées incohérentes, relatives à ses besoins ; toute son existence, en un mot, une vie purement animale.»
Le docteur Itard, s’il est d’accord avec la description que Pinel fait de Victor, ne partage pas son verdict : l’enfant n’est pas atteint, comme il l’écrit, d’idiotisme irrécupérable. Pour lui, si Victor présente un déficit mental, ce n’est pas par débilité mais par isolement, par manque d’entourage humain. Il suffit de refaire son éducation pour qu’il se comporte comme un être humain.
Le docteur Itard se fixe tout un programme. Il s’agira d’abord d’attacher Victor à la vie sociale, mais sans le brusquer : on lui montrera une vie plus douce que celle qu’il a quittée, mais également proche de celle qu’il a quittée. Il s’agira ensuite de «réveiller sa sensibilité nerveuse» par des stimulants énergiques, de multiplier ses rapports avec les autres, de lui apprendre à parler, enfin de le faire réfléchir sur les objets qu’il utilise pour apprendre à réfléchir.
Pour ce qui est de la langue, Itard commence par familiariser Victor aux sons de la langue, dans lesquels Victor ne voyait que des sonorités indistinctes. Il faut près de cinq mois pour que Victor apprenne à reconnaître un son, le son O, et à détourner la tête quand il l’entend. «Cette préférence pour le O, écrit le docteur Itard, m’engagea à lui donner un nom qui se termine par cette voyelle. Je fis le choix de celui de Victor. Ce nom lui est resté et quand on le prononce à haute voix, il manque rarement de tourner la tête ou d’accourir». Il va acquérir progressivement d’autres sons, mais l’apprentissage sera lent et difficile, Victor ne parvenant pas à reconnaître les mots ni à les associer aux référents qu’ils désignent. Victor se limitera à ce que Itard appelle «le langage à pantomimes», c’est-à-dire à l’expression par les gestes. Ainsi, pour l’envoyer chercher de l’eau, on doit lui montrer une cruche et pour lui faire comprendre qu’elle est vide, la mettre dans une position renversée.
Itard met au point plusieurs tests pour faire parler Victor mais il échouera à chaque fois. «tout ce que je pus obtenir de cette longue série de soins, écrit-il, se réduisit à l’émission de quelques monosyllabes informes, tantôt aigus, tantôt graves, et beaucoup moins nets encore que ceux que j’avais obtenus dans mes premiers essais.»
En fait, Victor ne parlera jamais, mais s’il refuse de faire usage du langage oral, il ne développe pas moins d’autres facultés langagières. C’est ainsi qu’Itard parvient à lui faire reconnaître visuellement des mots. Ainsi, il parvient à apparier sans difficulté des listes de mots répétés, il peut aussi reconnaître un rapport entre un graphisme et l’objet auquel il est lié. Mais Itard n’est pas dupe : Victor ne reconnaît pas des mots, des signes linguistiques, porteurs d’une signification, mais des mots qui accompagnent des choses. Un mot n’est valable que pour un objet précis, jamais pour une classe d’objet : le mot «ciseaux» désigne les ciseaux qu’il connaît, il ne le reconnaît pas quand on lui montre d’autres ciseaux. La faculté d’abstraction est absente chez lui.
Quand le docteur Itard se séparera de lui, Victor mènera, à Paris, une vie de reclus.

Publié par Jean dans Histoire, Photos | RSS 2.0

17 Réponses à “Les enfants sauvages”

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  1. Pascal 01 dit :

    Le roman de Conan Doyle s’appelle « Le Chien des Baskerville ». Un film en a été tiré avec un Peter Cushing dans le rôle de Sherlock Holmes plus vrai que nature.

  2. Cathy 163 dit :

    Oui , un énorme chien en fait !
    Alooooooooors … il y a un film que j’ai vu où les parents et les enfants loup-garou se cachent dans la forêt car ils sont traqués , alors qu’ils ne veulent aucun mal aux humains mais ce sont les humains qui les traitent différement !
    Puis j’avais lu un  » Sherlock Holmes  » dans ce genre ou les loup-garou etaient accusés de meurtres alors que ce n’étaient pas eux qui tuaient mais malheureusement pour eux , la hargne des hommes a tué la famille entiere ! terrrible …

  3. Jean dit :

    Je connais la bête du Gévaudan. Mais elle n’appartient pas au loup-garou. Le loup-garou doit avoir pour origine des enfants adopter par ces bêtes. Il y a aussi le meneur de loup. Car l’animal leur obéissait. La bête du Gévaudan était certainement un chien de guerre.

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  4. Cathy 161 dit :

    AH ! alors pour la bête du Gévaudan , tu as du en entendre parler ? Moi , je ne sais pas trop cette histoire ou bien je la sais en « gros » mais si cela peut te donner une piste pour des recherches …

  5. Jean dit :

    Il faut  » copier la totatlité de la ligne avec  » contre.pdf  » compris et le reporter dans la fenêtre  » Adresse  » tu arriveras sur un dossier de 19 pages.

    Tout ce qui concerne les enfants-sauvages et les loups-garou m’a toujours intéréssé, à commencé par Kaspar.

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  6. Cathy 156 dit :

    Bonsoir

    Je n’arrive pas à joindre l’article de Jean-Louis ! lorsque j’appuie sur le lien , l’ordi me dit qu’il ne trouve pas la page web!!!!

    L’article sur les enfants sauvages m’a beaucoup intérréssé! Merci

  7. Jean dit :

    Bonsoir !

    Je connaissais l’existence de ce texte et j’étais à sa recherche mais je ne savais pas qu’il était sur la toile.

    Merci beaucoup !

    Je vais le lire et je vous donnerez mon avis.

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  8. Jean Louis 2 dit :

    Vous connaissez cet article ?

    http://www.ehess.fr/centres/cetsah/Articles/Bobbe/Crime contre.pdf

    Qu’en pensez-vous ?

  9. Jean dit :

    Bonjour !

    Tout à fait ! On ose pas imaginer les connaissances que l’on aurait obtenu si on était parvenu à communiquer avec un enfant-loup communiquant lui-même avec ces bêtes !

    Merci de cette visite.

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  10. Jean Louis 01 dit :

    Ce qui aurait été extraordinaire c’est qu’au lieu de vouloir que les enfants sauvages deviennent comme nous en leur apprenant tout ce qu’une personne civilisée doit savoir, de faire, au moins, la moitié du chemin vers eux en cherchant à comprendre leur langage, leur point de vue, leur mode de vie. Bref, en devenant à moitié sauvage. Mais je rêve.

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