08-05-2007

Jacqueline Kelen : L’Esprit de Solitude (1)

« Mieux vaut être seul que mal accompagné« , disait au XVe siècle Pierre Gringoire. Cette parole devenue proverbiale est loin d’être suivie et le monde moderne, empli de technologies et vide de chaleur humaine, pousse plutôt à rechercher un nid de tendresse ou l’appui d’un groupe. « Tout plutôt que d’être seul » serait la devise actuelle. C’est le début de la lâcheté, de la compromission. Le principal défaut de toute vie collective tient à la considérable déperdition d’énergie qu’elle induit, avec le gâchis de temps qui s’ensuit. Chaque individu perd en intensité ce qu’il acquiert en sécurité. Et cela vaut pour l’habituelle vie de famille, réconfortante et épuisante.

Pour les personnes qui ont choisi de vivre en couple, il semble indispensable que chacun ait un lieu, des moments rien qu’à lui; une pièce réservée où nul autre ne pénètre; des amis qu’il continue de voir en particulier. Afin d’éviter toute confusion. Le défi que propose toute vie conjugale consiste précisément à vivre à deux, à être deux personnes différentes et distinctes, non pas une seule, non pas deux moitiés. C’est, au fil des jours et en toute occasion, un rappel permanent à l’altérité et à ce qui en découle: le respect de la solitude de l’autre. Voilà ce que murmurait Mélusine en instaurant une journée de retrait, d’absence, dans la trame de son mariage heureux. Elle ne se confondrait jamais avec Raymondin, lui échapperait toujours; et lui, le Seigneur de Lusignan, si épris, ne serait jamais l’ombre ni le possesseur de l’étrange femme. L’éloignement de la journée du samedi où Mélusine demeure en ses appartements rappelle la distance qui résiste entre deux êtres amoureux, entre deux époux, précieuse distance qui permet le mystère et le désir. Du reste, lorsque Raymondin succombe à la jalousie et va épier Mélusine dans sa cachette, il découvre une créature qu’il ne connaissait pas, une femme qu’il n’avait jamais vue, même dans l’intimité amoureuse. Cette incroyable apparition le trouble et l’effare – moins parce que la jeune femme est dotée d’une queue de serpent ou de poisson que par l’image inconnue qu’elle présente. Celle qu’il appelait son épouse, qu’il croyait familière, se révèle insaisissable – robe de sirène qui glisse dans l’eau, vapeur du bain qui voile et brouille la scène… Merveille et stupeur s’emparent du seigneur bien établi sur ses terres: le désir est inquiet, l’amour perturbe et dépayse, là où une vie en commun tend à banaliser, à rassurer. D’où ce léger flottement qui envahit le cerveau et les yeux du mari trop curieux.

La plupart des mariages échouent ou se déchirent en raison de cette insupportable altérité. lls voulaient ne faire qu’un, tout se dire, partager les mêmes goûts, mettre en commun leurs amis; ils croyaient penser la même chose, ils disaient toujours « nous », ils arrivaient à se ressembler physiquement et ne se quittaient presque jamais. Et puis un jour, au détour d’une phrase, sur un battement de cils, l’autre se révèle tel qu’il a toujours été: vivant. imprévisible, différent. Dans d’autres couples, l’un des deux conjoints a absorbé l’autre et imposé son individualité: la complicité est devenue ligotage, l’intimité s’est confondue avec une permanente intrusion et l’injonction de transparence a scellé la prise de possession.

Lisons une fois encore Rilke: « L’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. [...] Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement: deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre.« 

Loin de ce que rêvait le poète autrichien, la société actuelle vit sous le régime du semblable et non du différent. Le clivage en est l’aboutissement terrifiant. Dans la vie sentimentale, chacun cherche son « alter ego », à savoir son reflet, son double, et s’enferme irrémédiablement. Le dialogue, la découverte, l’aventure et l’altruisme ne peuvent exister que s’il y a l’autre, précisément. Comme l’éprouve Rilke, un homme et une femme sont deux planètes entières et distinctes; et ces deux planètes peuvent s’entendre et se rejoindre dans la mesure où elles se reconnaissent tout à fait différentes. La personne que j’aime ne sera jamais un « alter ego », un « autre moi-même »: ou elle est un « alter », ou elle est un « ego ».

Les mythes d’Occident sont sur ce point très clairs, même si la plupart concernent l’amour plus que la vie de couple. Avant l’émergence de la légende celtique de la fée Mélusine, Ovide nous avait raconté l’histoire belle et touchante de Philémon et Baucis, deux personnes âgées, mariées depuis longtemps. Le mari et la femme sont généreux et pieux. Un jour, ils accueillent des étrangers qui frappent à la porte de leur humble maison et ils leur offrent à manger et à boire tout ce qu’ils possèdent. Le lendemain matin, ces visiteurs se révèlent être des dieux et ils remercient leurs hôtes en leur accordant de réaliser un vœu. Philémon et Baucis demandent alors de pouvoir mourir le même jour. Les années passent puis la mort survient, emmenant les deux époux au même moment. Ces êtres nobles et aimants sont métamorphosés en arbres, selon la fable d’Ovide: non pas un seul arbre mais bien deux, un chêne pour l’homme et un tilleul pour la femme; tout proches et non confondus. Souvenons-nous aussi du Banquet de Platon qui expose les points de vue des différents convives au sujet de l’Amour. Ce sont des hommes qui parlent entre eux, puis vient le tour de Socrate. Et que fait cet illustre ami de la sagesse ? Il annonce qu’il va rapporter les propos entendus jadis « de la bouche d’une femme de Mantinée, Diotime ». Cette femme est sans nul doute prêtresse ou pythagoricienne et son autorité est révérée. Or, Socrate qualifie Diotime d’étrangère, ce qui au sens strict peut sembler étonnant puisque la ville d’Arcadie se trouve à une centaine de kilomètres d’Athènes. Le philosophe nous donne donc à entendre une distance symbolique, une figure l’altérité. Au beau milieu d’un banquet entre hommes – le discours de Diotime se trouve exactement au centre de l’écrit platonicien – surgit une femme: un autre monde et une parole tout autre. Une femme qui parle d’un sujet que tous croient connaître et qui se révèle si peu familier, si peu accessible: l’Amour. Et c’est par sa qualité d’altérité que l’Amour peut se laisser approcher des mortels.

En suivant les enseignements donnés par ces mythes, on pourra éviter dans le domaine amoureux les habituelles récriminations (« tu ne me rends pas heureuse », « donne-moi des raisons de vivre ») les chantages ridicules ou odieux (« je n’existe pas sans elle », « si tu pars, je me tue ») ainsi que les suspicions auxquelles Raymondin a hélas succombé: si elle veut être seule, c’est qu’elle ne m’aime plus, ou qu’elle m’aime moins; si elle recherche la solitude, c’est qu’elle en aime un autre… La relation d’amitié qui respecte la distance et fête l’altérité ne connaît pas ces griefs. Faite de partage et aussi de silence, elle ne contraint pas et se maintient malgré l’éloignement. En un mot, ce n’est pas une relation possessive mais un lien, une alliance plutôt, de liberté. Or, pour bon nombre de gens, la solitude paraît incompatible avec l’amour parce qu’ils ont dans la tête des images de couples préfabriqués et d’amants enlacés comme boas.

Aimer quelqu’un, c’est honorer sa solitude et s’en émerveiller.

En fait, il s’agit de choisir entre devenir un et demeurer unique. Entre l’union (amoureuse, conjugale) et la singularité (forcément solitaire).

L’amour que je ressens pour un être ne met pas fin à ma solitude mais il l’enrichit, l’enchante et la fait rayonner. L’élu, l’être aimé serait paradoxalement celui avec qui j’ai envie d’être seule.

Extrait de « L’Esprit de Solitude » de Jacqueline Kelen, éd. La Renaissance Du Livre

Publié par Jean dans Histoire | RSS 2.0

4 Réponses à “Jacqueline Kelen : L’Esprit de Solitude (1)”

  1. Elisabeth 78 dit :

    J’avais eu l’oeil attiré par ce titre chez une patiente et plusieurs fois j’y revenais. Et puis en le retenant, je suis venue visiter ce site si bien fait. J’ai envie d’acheter le bouquin.
    Tant d’ouverture sur un sujet qui peut sembler si fermé. Cette difficulté à évoluer, à sortir de problèmes pourtant ressassés. Et ce texte qui donne des ouvertures. La liberté, l’amour compatibles ? Ah bon. Bien, bien. Et cette notion qu’on est un + un = trois ; L’un, l’autre et les deux. Une révélation, non ?

    La solitude est tout le contraire de ce que l’on s’imagine. Elle est vaste, riche, multiple… Autant d’individus, autant de solitude ! Pour paraphraser le dicton : dis moi ce que tu fais de ta solitude, je te dirai qui tu es ! Je crois qu’être en couple c’est être seul, mais à deux ! C’est aimer être seul avec elle, pour commencer ! Non ?

    (Merci de ce commentaire)

  2. Jean dit :

    Bonsoir Isa !

    Comment s’est passé ta journée ! Moi ce qui regonfle mon envie de vivre c’est bien souvent la musique ou quelqu’un !

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  3. Isabelle - 61 dit :

    Bonjour Jean,
    J’aime lire des choses comme ça ici…En quelques sortes ça me réconcilie avec la vie…
    Merci!
    Bisous

    Dernière publication sur Isabelle SZLACHTA, une âme d'artiste : Plonéis, un vernissage en musique

  4. « Le paradoxe de l’amour réside en ce que deux êtres deviennent un et cependant restent deux »
    Erich Fromm

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