10-04-2007

La solitude douce-amère. Fragments spirituels, de Pierre Talec

Une vie en solitaire

     Pierre Talec parle de solitude, de son voyage en solitaire. Démarche unique, inédite, originale. Peut-il en être autrement ? La solitude touche tout le monde, mais chaque être construit sa propre solitude et personne ne peut vraiment emprunter les traces déjà faites, mettre ses pas dans ceux d’autres solitaires. () la solitude ne peut pas se partager ! Talec dira: « Chacun, chacune de nous est créé d’une manière admirablement individuelle, inassimilable à quiconque, irremplaçable. Aucune réplication possible. Seulement de la ressemblance avec les autres! » Mais le parcours que trace l’auteur se présente comme un miroir où se reflètent tant d’autres solitudes. Paradoxalement, le livre crée des connivences. Il incite à former une solidarité dans nos solitudes. Une sorte de communion dans nos distances.

     L’auteur place la solitude sous le signe de Janus, le dieu aux deux visages. « Ressemblance frappante avec la solitude! Elle aussi a deux visages. Sur la même face de notre existence, elle est à la fois douce et amère. » D’une part, il y a la solitude qui vous taraude comme une blessure. Sa souffrance envahit l’esprit, paralyse le corps, étouffe le coeur. Une autre solitude, par contre, renvoie la personne dans son jardin intérieur, quand le jardinier est bien avec lui-même. Talec parle alors de « douceur de vivre », de « sérénité »: un état d’esprit qui favorise la présence à soi, qui permet d’apprivoiser l’étranger en soi, qui amène à devenir le compagnon ou la compagne de soi-même.

     Ces deux visages de sa solitude, Pierre Talec en précise les traits en parcourant son itinéraire de vie. L’enfance de l’auteur n’annonce pas la solitude. Au contraire, la maison est peuplée. Six enfants – ils iront jusqu’à neuf! – partagent un logement exigu avec leurs parents à qui la fortune ne sourit pas. Puis, c’est l’école à la Maîtrise de Notre-Dame-de-Paris: 60 marmots qui s’initient à la vie en société tout en pénétrant dans le monde de la connaissance. Vient ensuite le séminaire où l’auteur se prépare à son rôle de prêtre dans un style aux allures monastiques. Enfin, les années riches et diversifiées au service de la mission pastorale de l’Église.

Se désencombrer

     Rien, dans cet itinéraire, ne conduit à l’ermitage. Au contraire, l’homme a été public, exposé, entouré, envahi. Mais, dans cette foule, au contact des autres, il a créé sa solitude, il l’a affinée, ciselée. Point question ici de fuite ou de repli sur soi. Plutôt cette distance qui permet de mieux communiquer, de s’ouvrir davantage, de se donner pleinement. « Quoi qu’il en soit du Temple de Jérusalem, il est emblématique de l’espace sacré que nous sommes, il symbolise la maison de l’Esprit en nous. Une même exigence s’impose: s’instaurer grand prêtre de soi-même pour faire le vide, sinon une fois l’an, au moins de temps en temps. Non pour s’anéantir en renonçant à la vie, mais plutôt afin de se désencombrer de toutes les vieilleries qu’on laisse suspendre dans les penderies de son âme, faire le tri de l’essentiel. »

     Un chapitre plus technique fait un rapide survol – très rapide même! – de la pensée des philosophes sur la solitude. Ça sent un peu les notes de lecture personnelle. Ça paraît moins intégré à l’ensemble de l’ouvrage.

     Les chapitres qui suivent font vite oublier cette faiblesse. Particulièrement impressionnant le chapitre qui marie prière et solitude. Je ne résiste pas à la tentation de vous livrer quelques lignes: « Ne vous étonnez pas! Il arrive un moment où l’on éprouve un immense besoin de silence. Oui, immense besoin. Silence d’amour sans le mot Amour. Comme a dit un critique à propos de la peinture de Claude Monet: ce fondu enchaîné des couleurs dans les formes suggérées, c’est « un cantique sans paroles ». Le silence priant est impressionnisme de la foi. Il sous-entend ce que le coeur de l’homme ne peut exprimer. L’image de Dieu en nous, c’est de l’impressionnisme divin. Comprenez qu’avec Dieu il se passe ce qui arrive parfois entre vieux époux fidèles. La pudeur, le sous-entendu de la tendresse, fait qu’ils n’éprouvent plus le besoin de dire « je t’aime »… Le silence suffit à Dieu. Il est autant Parole que silence. »

     Les vrais livres ne se lisent pas; ils mènent à la conversation. Celui de Talec conduit à converser avec soi-même. Il est fait pour panser les blessures quand la solitude n’est qu’isolement amer. Il est fait surtout pour éveiller la solitude sereine quand l’être est en train de s’accomplir. Un livre à parcourir en compagnie de… sa solitude.

De la solitude qui vous accomplit  par Denis Gagnon, o.p.

Publié par Jean dans Livres | RSS 2.0

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