La “paresse” de l'Espagnol est donc la cause principale de sa misère temporelle et de sa richesse spirituelle. C'est un préjugé européen que de faire résider toute vertu dansle travail. C'est vrai, mais seulement jusqu'à un certain point, pour les peuples nordiques, condamnés à une besogne assidue par le climat froid et humide qui exige un abri profond et une abondante nourriture, noyés dans la brume et la pluie où les rapports formels s'effacent, sans cesse obligés de fournir à une intelligence lente des excitants extérieurs. C'est faux, mais seulement jusqu'à un certains point, pour les peuples où le soleil règne, où la sobriété est possible, parfois même nécessaire, où les rapports formels sautent aux yeux, où l'oisiveté relative entraîne automatiquement à jeter un regard intérieur sur l'espace abstrait de la pensée que ne remplissent pas les mille petits soucis de la tâche quotidienne. L'Espagne par son climat paradoxal, tantôt brisant, tantôt interdisant l'effort, et par son ethnicité étrange, septentrionale et africaine, est dans une situation particulière à cet égard. Elle est astreinte à une énergie convulsive, pareille à la détente brusque du fauve couché sur le sable et, comme elle est durcie par son climat, son entraînement à la souffrance, son mépris de la mort, capable des plus longues et plus pénibles œuvres.
Découverte de l'Archipel, p. 184-185